[Introduction au culte des Ancêtres] Problématique générale et vision moderniste

Note : Tous les cas de figure ne seront pas abordés, autrement il faudrait carrément un ouvrage sur la question. Il s’agit simplement de commencer à faire du déblayage sur la question. 

En guise d’introduction

Le culte des Ancêtres est devenu un sujet qui a largement resurgi ces quelques dernières années. Il ne va pas sans susciter de nombreuses questions et problématiques. C’est globalement un sujet qui peut rapidement devenir épineux car très personnel. Il est donc parfois délicat de conserver suffisamment de recul, pour diverses raisons.
Malgré -ou peut être en raison de- tous les articles que l’on peut lire sur la question, certaines interrogations demeurent : le culte des Ancêtres ne va pas toujours de soi, et malheureusement, certaines personnes, en raison de leur histoire familiale, se sentent plus paumée qu’autre chose.
J’ai décidé de me lancer et de faire une suite d’article sur le sujet, dans l’espoir que ceux-ci puissent éventuellement être utiles à quelqu’un.
Je n’ai pas la prétention d’avoir des réponses toutes faites ou d’être en mesure de dire que, si c’est votre cas, « tout va s’arranger, ne vous inquiétez pas, vous n’avez qu’à suivre le tutoriel et au final, ça va aller comme sur des roulettes ». Au contraire, je pense que ce type d’attitude est non seulement contre-productive, mais qu’elle est en plus irrespectueuse de l’histoire intime et du vécu de chacun et de chaque famille. Je ne condamne pas les auteurs de ce genre d’articles : je suis certaine qu’ils tentent de faire de leur mieux, et faire quelque chose est toujours préférable à l’inaction. Cependant, il est délicat de traiter de situations que l’on n’a pas nécessairement expérimenté soi-même. Ce qui est un peu la raison pour laquelle je me suis décidée. Mon histoire familiale est très loin d’être idyllique, et ce sur plusieurs générations. Elle n’est pas non plus typique, loin de là, je le reconnais. Du coup, j’ai été amené à reconsidérer toutes sortes de paramètres auxquels je n’aurais pas forcément pensé autrement, ce qui est naturel. Je n’ai évidemment pas la prétention de tout savoir sur la question (très loin de là) ni d’avoir dans ma famille/histoire tous les exemples, et si je fais preuve de maladresse en m’aventurant dans une extrapolation intellectuelle à des fins de démonstrations et que vous vous sentez offensé/e, je m’en excuse par avance. De même, gardez en tête que j’honore principalement des déités germaniques et nordiques, (On peut considérer que je suis asatrú , même si je n’utilise pas beaucoup le terme pour moi-même, pour différentes raisons.) ma vision des choses est donc influencée par ce prisme, et elle ne sera peut-être pas la vôtre.
Toutes les personnes n’ont cependant pas de difficultés à honorer leurs Ancêtres, ni n’ont eu dans leur famille de problèmes particuliers. Et c’est très bien. D’une certaine manière, j’espère qu’elles représentent la majorité (mais quelque part, au vu des nombreuses discussions sur le sujet que j’ai pu avoir avec toutes sortes de personnes différentes, de tous les âges, de tous les horizons et des deux sexes, j’avoue que j’en doute). Que ces personnes sans « épines » ne sentent pas offensées non plus : qu’elles savourent simplement leur chance, et puissent-elles continuer sur cette voie et transmettre à leurs éventuel/le/s descendant/e/s cette chance, et mesurer leurs paroles avant d’émettre d’éventuels propos blessants pour ceux qui tentent de redresser la barre.

Une autre raison qui m’a poussée à écrire sur le sujet, c’est que la majorité des articles que j’ai pu lire concernant les Ancêtres provenaient d’auteurs américains et anglophones. À l’instar d’une majorité de sujets me direz-vous. Nous sommes très contents de les trouver, et encore une fois, c’est bien que des gens se bougent le cul. Maintenant, pour tout un tas de raisons, je ne sais pas s’il est très probant de perpétuellement se baser sur l’expérience d’américains, pas plus qu’il ne me semble culturellement et spirituellement viable d’envier le fonctionnement d’un système qui repose sur une toute autre façon de vivre. À chaque endroit ses coutumes, sa façon de vivre et d’appréhender le monde. Elles sont différentes, et c’est tant mieux. (Mais cela, je n’ai pu le constater et l’éprouver que depuis que je vis moi-même de l’autre côté de l’Atlantique. Et non, je ne pense pas être en train de « m’américaniser », loin de là même. Mais ceci est une autre histoire.)

La vision moderniste

La vision actuelle du culte des Ancêtres possède des éléments plutôt marrants quand on y pense. Elle est assez mignonne, souvent pleine de bons sentiments contemporains et de généralités qui sont davantage révélateurs de notre société actuelle que des anciennes sociétés traditionnelles (concept somme toute relativement vague, puisqu’il ne marque pas les époques de manière précise. Une société traditionnelle : oui, mais quand ? Celle d’avant la Seconde Guerre mondiale ? Le XIXe siècle ? Avant la Révolution française – ou d’autres périodes génératrices de changements pour les autres pays, par exemple la révolution industrielle anglaise ?)
Prenons par exemple les arguments les plus facilement avancés en la matière :
• « Mais c’est important de rendre hommage à ceux à qui vous devez la vie. Et puis ils ont plus d’intérêts que les Esprits ou les Dieux à venir vous aider. Ils vous aiment et c’est directement dans leur intérêts que vous alliez bien et que le succès couronne vos entreprises. » (Pour reprendre peu ou prou ce que j’ai pu lire dans ce domaine). Ce postulat n’est pas totalement faux sur certains points, mais la manière dont il est présenté soulève un certain nombre de points délicats.
Premier problème : la façon de présenter la vie comme un cadeau. Je passerai sur le fait que tout le monde peut ne pas la considérer sous cet angle, pour arriver à un autre point que peu semblent relever : le fait que tous les enfants et descendants n’étaient pas considérés comme des dons, mais parfois bel et biens comme des fardeaux, des bouches inutiles qu’il allait falloir nourrir. La notion de l’enfant-merveilleux, de l’enfant-trésor, puisque les problématiques diverses conduisent à un nombre croissant de couples infertiles/stériles, et qu’il en résulte un nombre significativement restreint d’enfant, mais pour compenser, la science tente de pallier ce problème en proposant « un enfant de plus en parfait ». J’ai vu un documentaire intitulé Naître en 2040 dans lequel un professeur explique qu’il est ridicule et impensable de penser que l’on retournera à un modèle de familles nombreuses, et que compte tenu d’un certain nombre de paramètres, dont l’augmentation des perturbateurs endocriniens et de la pollution (sans même rentrer dans les explications socio-culturelles et économiques) conjugués avec l’augmentation e l’âge moyen de la p/maternité (parce que le sperme produit est de moins bonne qualité avec l’âge), les familles de 2040 n’auront vraisemblablement qu’un seul enfant, et que pour la majorité d’entres elles, la science interviendra puisqu’il faudra bien présenter « un enfant-trésor » quasi-parfait. Ça vous fait froid dans le dos ? Moi aussi, je n’ai pas pu aller au bout du documentaire.
Autre problème : celui des bâtards, ou comme ils étaient désignés dans le droit, des « enfants naturels » (notion qui, en France, apparaît à la fin du XIVe siècle, et ne disparaîtra qu’en… 2005. Et oui. En l’an 2000, la France a d’ailleurs été condamnée par la Cour européenne des Droits de l’homme pour avoir fait la distinction entre un enfant illégitime et un enfant légitime dans une histoire d’héritage.) qui peut créer de gros problèmes, non seulement durant la vie de l’enfant, pour lui-même (reconnaissance juridique, mais aussi au niveau des mentalités : la fameuse question de ce que j’appelle la régulation horizontale, c’est-à-dire le côté « surveillance par les pairs » pour s’assurer que la société (ou un groupe donné) fonctionne comme elle devrait, par opposition à la « régulation verticale » qui est effectuée par les instances étatiques. Pour donner un exemple concret et bien marquant, dans les camps de concentration, la surveillance des déportés étaient majoritairement effectuées par d’autres déportés. C’est de la régulation horizontale.) mais par la suite au niveau de la lignée, soit en raison de secrets, ou d’abandons (ou autres) qui vont générer, par exemple, des non-dits que les descendants auront à gérer, qu’ils en soient ou non conscients, mais aussi dans certains cas, par rapport à la hamigja familiale qui peut s’en trouver affectée. Cette notion d’enfant qui est forcément un don est globalement une vision moderne, mais qui plus est, moderne-aisée (par comparaison avec le mode de vie du paysan moyen vivant au XVIIe dans une région où l’agriculture est difficile) et empreinte de christianisme (notion de l’enfant qui est un don de Dieu) : les anciens du premier siècle ne s’embarrassaient probablement pas d’autant de considération (je reste volontairement dans le vague sur les précisions/localisation).
On pourrait entrer dans le détail des pratiques abortives (très anciennes) et de l’infanticide, mais le sujet étant assez spécifique, je passerai pour le moment dessus.

Dans la série « vision moderniste », j’appelle à la barre tous les clichés à base de « nos ancêtres ne divorçaient pas » et autres poncifs du genre. Oui, c’est connu. (Ici disons que nous parlons pour la période 1805-1955.) Nos ancêtres ne divorçaient pas, ne commettaient pas l’adultère (voir plus haut sur les enfants naturels), étaient travailleurs, ne se laissaient pas aller, se battaient courageusement pour la patrie (laquelle au fait ?) et tout le tintouin. C’est connu. Il n’y avait pas de problèmes d’alcoolisme, pas de femmes ou d’enfants battus, pas de suicides (je demande les statistiques en la matière pour la Bretagne entre 1850 et 1930, qu’on « rigole »), et pas de mariages qui finissaient en eaux de boudins, pas de filles-mères chassées de chez elles, pas de petites bonnes qui ont finies sur le pavé et pas de gamins morts sur les plaines de Russie et de Crimée parce qu’ils s’étaient enrôlés à la place de bourgeois personnes plus riches qui les avaient payés pour prendre leur circonscription à leur  place. (Je n’aborde même pas les histoires d’homosexualité). Concrètement, pour reprendre l’exemple du divorce,ce qui est sûr, c’est qu’il était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui et très mal vu, au moins en province. Que les femmes étaient souvent sans ressources propres. Voilà qui réduisait en tout cas les probabilités, mais cela existait. En témoignerait mon arrière-grand-père, cultivateur dans l’Alsace du début du XXe siècle, qui divorça deux fois.
Je ne suis pas en train de dire que c’était mieux ou moins bien, le but n’est pas de porter un jugement sur le mode de vie et les mœurs de nos ancêtres. Pas plus que je ne regrette qu’on essaie de s’inspirer de ce que leur mode de vie peut avoir d’inspirant. Il ne s’agit pas de faire un procès, simplement de relativiser un discours qui me paraît parfois un peu trop idéalisé et à des années-lumières de ce qu’a pu être l’existence de certains. Trop de distance entre le fantasme et la réalité me semble nuisible : on pourrait croire, à en entendre parfois certains discours, que si notre histoire familiale ne s’inscrit pas dans une image d’Épinal, alors elle n’est pas digne d’être honorée et que nos ancêtres en deviennent d’un seul coup des gens justes bons pour les oubliettes. Hors, nous n’avons pas vécu leurs vies, et considérer leurs vies passées sans tenter de les passer à la brosse à reluire pour le confort de sa conscience ou pour qu’elle soit plus reluisante (aux yeux de qui ?) me paraît être justement un exercice de fidélité à ces mêmes ancêtres. Comme tout un chacun, ils ont eu leurs forces et leurs faiblesses. Ils ont fait certaines choses qui méritent d’être honorées et d’autres qu’il est peut-être préférable de passer sous silence (j’ai dit passé sous silence, pas oublié). En somme, ils ont été comme vous et moi.
On ne jette pas une personne à la poubelle parce qu’elle n’est pas en tout point conforme à ses attentes. Pourquoi devrait-on agir de la sorte quand il s’agit de sa lignée ?

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Une lampe sous la mer

(Parce que parfois, la nuit, j’aimer bien triper sur de la musique)

Une lampe sous la mer, où sont mes os emprisonnés.
Brille ici un silence de neige
Est-ce le Pays qui l’hiver dort ?
Est-ce le chant sous les eaux, et la corde,
la corde d’or qui nous relie ?
Filage tordu, les liens dont l’un est esquissé.
Clé sur l’autre monde et portes fermées ?

Est-ce le murmure des vagues qui dansent, qui dansent.
Une voix immatérielle qui la nuit tort retord mon cœur ?

Loin là bas.

Un. Deux. Trois
Une danse maladroite dans le monde d’En bas.
Noirceur dans les carrières, arbres dans la forêt.

Est-ce le Pays d’où on ne revient pas et qui porte
dans ses traces immatérielles un passé
que l’on ne distingue pas ?

Est-ce le pays d’où nul ne revient qui la nuit chante sans fin ?

Les eaux du monde ruissellent.
Sommeille le Bois du Marais.
La nuit se fait sur le Royaume.

Chante la corde vibre le chant,
vibre le chant la nuit.
Je parcours sans fin le pays sans frontières, mes pauvres os sans terre.

Je viens
Je viens du palais sous la mer
De l’Elbe gelée et d’un creux dans la glace
Où mon aïeule est un jour tombée.
Je viens d’un pays de montagne
À l’aigle d’or sur fond d’azur
À l’aigle d’or sur fond de gueule par temps de guerre
Et d’ailleurs.
Navette lancée à travers le métier

Chantent les os sous la terre, les noyés sous la mer
murmurent les vagues de la baie
brille le phare
Hantent les morts la terre sombrée.

Tout est un chant filé, une danse sautillée.
Un. Deux. Trois.
Joïk dans la forêt
Et j’ai vu.
Et j’ai vu
Tambour devenir Anneau de serment.
Et j’ai vu
Le pont de glace
Midgard là bas.
Loin ici la langue n’est pas humaine.

Mimé les ondes.
Guimbardes la nuit dans le marais.

Une comptine enfantine,
aux paroles sans sens, à rebours et sans retour.
Un mouvement du doigt saccadé cadencé.
Un. Deux. Trois.
Impossible voyage de retour vers toi
vers les terres inconnues qui jadis portèrent mes pas.

Un. Deux. Trois.
Tu reviendras à la fontaine, Ô à la fontaine tu reviendras.

J’arrive où je suis étranger.

Revenir en arrière. Jusqu’où ?
La réponse à ma question, l’an dernier pendant un week-end consacré au Seiðr.
Où il est question de quelque chose qui traverse un océan.
Ma soudaine envie de vomir. Personne n’est au courant. Cela fait du sens. (La vrai réponse est beaucoup plus précise.)
Et dix mois. Dix mois. Dix mois plus tard.
L’avion qui décolle, et le laridé qui tourne en boucle sur mon MP3, dissimulé par mes cheveux. La terre qui s’éloigne, minuscule, dans le froid de janvier. Tout est derrière moi, ou alors loin, loin devant. Loin devant, vers l’ouest et dans le futur. J’ai en tête la légende familiale qui dit qu’à chaque génération nous partons un peu plus à l’ouest. Tout ce que j’ai en tête, c’est la musique entêtante qui ne cesse de tourner et de retourner, pendant les 7h de vol, comme un transe lancinante, une injonction à ne pas penser. Rester concentrée sur l’objectif. Omni mea mecum porto. Je transporte avec moi tous mes biens. Tout ce que je possède d’important, ce que j’emporte, tient dans deux valises. Et deux caisses miaulantes.
Le reste, qui se compose pour la plupart de livres, est dans le container d’un port. Je les attendrai trois mois. Me demandant si je récupérerai un jour mes affaires, certains souvenirs. Mais en cet instant, l’instant du départ et de l’arrivée, je n’ai rien.
J’arrive sur une terre où je n’ai jamais mis les pieds, ma seule incursion de l’autre côté de l’Atlantique, dans un autre pays, remonte à mes 11 ans. Une expérience pas très heureuse où j’ai eu la sensation que le pays trop vaste, trop distordu. allait m’avaler. Qui es-tu ? Je suis le pays.
Mais où est ton cheval de peau, orné de runes ? Il est de l’autre côté de la mer. Donné à mon Watcher.
Mais où est la face ricanante de ton Renard, ornée d’ocre rouge ? Elle est là-bas, sous la garde de Écoute-les-voix.
Mais où sont les parties matérielles de ton Âme, faites de laine retordue, de crocs et d’os. Où sont les creux de terre pour les offrandes, où est le grès qui La referme ? Ils ne sont pas avec moi.

J’arrive où je suis étrangère, et où je ne connais rien. La terre ne résonne pas, je ne connais pas son chant, je suis sourde aux inflexions de leurs voix, incapable d’en déchiffrer le rythme, l’articulation, la syntaxe. Les Esprits d’ici ont un langage qui m’est totalement inconnu, totalement différent, et que je ne comprends pas.
La Terre dort sous la neige et dans le froid. Ici est un autre monde, et le réseau est indisponible. Littéralement et métaphoriquement. Indescriptible sensation. Celle d’un décalage. Il n’y a pas que pour les prises de courant, le réseau téléphonique et tout le palpable qu’ici est un autre monde.
Tout est flou, la sensation tenace de marcher sur un chemin de traverse. Les fils sont tordues. Comme si une vibration avait changée.
À la première nuit d’un sommeil de plomb accompagnée d’une dent brisée, suivront les nuits d’insomnie sans relâche. Savoir que je suis éveillée quand ils dorment et que je dors quand ils s’éveillent. Ne plus arpenter. Écho de là-bas, me disant que je ne suis pas la seule.
D’une certaine manière, j’ai la sensation qu’il est normal que la Brochette m’ait demandée de laisser certains de mes outils rituels en Europe. La certitude qu’ici, ils seraient faussés. Pas tous, mais ceux qui me servent à voyager.
Les rêves qui disparaissent. Le silence.
Tout est un Silence de neige. Est-ce le Pays qui l’hiver dort ?
Essayer de ritualiser. De faire des offrandes. Rien. Cet hydromel – au demeurant absolument déguelasse, le Melmor est un délice à côté – versé dans le récipient de secours n’est pas une offrande accompagnée d’une prière aux Dieux, aux Esprits, et à « Ces Étranges Ancêtres Qui… ». Il aurait dû. Mais non. C’est juste un liquide sirupeux et trop acide versé dans un mug de porcelaine, accompagné par des sons articulés dans une langue indo-européenne.
Non, poser trois cailloux et une guimbarde avec un pauvre lumignon ne remplace pas son autel. Cela en tient lieu. Un faire-comme. Un faire-comme honorable, toujours mieux que rien, mais cela reste un faire-comme. Les intentions, surtout les bonnes intentions et le symbolisme, c’est bien joli et c’est sans doute pas mal, en tout cas peut-être préférable à rien, mais non, ce n’est pas pareil.
Non une tasse de porcelaine achetée avec trois de ses sœurs chez Emmaüs ne remplace pas les bols rituels qui ont servis quotidiennement ou presque pendant trois ans. Non les os et la peau d’un animal ne se remplacent pas par une jolie image découpée dans un magazine. On lit partout que « le pouvoir est dans la sorcière, pas dans les outils ». Mouais. Outre que je ne suis pas une sorcière, j’ai envie de dire que, indeed, pas besoin d’outils pour jeter des sorts. Et pas besoin d’un autel en plastoc avec des merdes fabriquées en Chine pour célébrer un sabbat. Par contre, venez pas me dire que les objets fabriqués dans certaines conditions spécifiques, suite à certaines demandes / besoins spécifiques sont parfaitement interchangeable avec un gobelet vide du fastfood local. Sinon, bah écoutez, prenez de la poudre de perlimpimpin pour soigner une pathologie donnée à la place du traitement initialement prévu (allopathique ou non) et expliquez au malade que c’est parce qu’il a pas cru en lui. C’est vrai après tout, on est tellement fort aujourd’hui, les mythes avec des objets sacrés ou rituels, les croyances etc, c’est de la merde, que chacun fasse sa petite cuisine et tout est permis. Il faudrait surtout pas se montrer rabat-joie, sinon, on a rien compris.
Oui, on peut faire de la sorcellerie en faisant la cuisine, et faire pas mal de détournement d’objets rituels, me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. J’explique juste qu’on ne crée pas des outils /vecteurs en un coup de cuillère à pot parce que’on l’a décidé. Cela se fait à l’usage. Comme on ne se fait pas un meilleur ami en deux discussions sur Cul de Chèvre et qu’on ne se marie, en principe, pas à la première rencontre (en tout cas, pas trop dans nos contrées).

N’oubliez pas l’armée des trolls. Toujours. Et son étendard loufoque indiquant « Tout est pour la Bête ! ». Et dans l’appartement trouvé, découvrir, punaisé au tableau en liège, une petite carte d’un restaurant appelé « La Bête ». Se faire troller, encore, encore et encore par la même chaîne d’informations, en binaire, blanc et noir.
Reconnecter les informations. S’inscrire à la bibliothèque et commencer l’épluchage de la base de données.

Reconstituer les chaînes. Retrouver ses cartons, un mercredi, comme de juste, tandis que les jours rallongent et que les températures commencent à être timidement dans le positif. Avril est là. Retrouver ses affaires, et ses précieux petits trésors, sans valeur sur le plan financier, mais combien plus sur d’autres plans.
Et tandis que l’on réarrange son autel dans sa chambre à coucher, se rendre compte que les nuits sont devenues un peu moins anarchiques. Que les rêves sont revenus, plus étranges et porteurs de sens que jamais, comme souvent pour moi à cette période.


Le véritable travail va pouvoir commencer. Apprendre à connaître la terre où je vis désormais. M’initier à leur langage, leurs offrandes. Écouter leur chant et trouver le rythme, la syntaxe, l’articulation souple pour que le mouvement se fasse. Une expérience nouvelle, ne jamais cesser d’apprendre. Ne jamais croire que l’on sait tout, on pourrait être très surpris. Continuer d’avancer. Chaque terre est différente et c’est à celui qui arrive d’apprendre d’elle. Certains « apprivoisements », certaines rencontres se font facilement, d’autres sont plus malaisés. Il est des endroits où la terre nous appelle, d’autre où elle nous repousse. Chaque route est différente, et nous ne venons ni avec le même regard, ni avec la même terre sous nos pieds. Comme les plantes, certains d’entre nous poussent à merveille dans les forêts d’érables et d’autres s’épanouissent mieux dans les vieilles pierres d’une ville médiévale.

Playlist pour Balder

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(Quelques doublons avec les pistes du Vieux, de Frigg et de Hel. C’est normal.)

Kūlgrinda – Apėja sauliūte
Hocico – The Day The World Stopped 
Klaus Nomi – Cold song
Velan KolodChto mié choumiétia [Βеданъ Колодъ – Что ми шумить] (transcription phonétique approximative, mes années de délire avec le cyrillique datent un peu…) 
Brian Boru
(Version en français chantée par Alan Stivell. )
Marv Pontkalleg (Version d’Andrea Ar Gouilh)
Sol Invictus – Kneel to the cross
The Cranberries – Daffodil Lament
Eluveitie – Anangantios
Faith & The Muse – The birds of Rhiannon
Guillaume de Machaut – Qui es promesse / Ha ! Fortune
Nebelhexë Against the Wall 

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Par Natacha Ilincic


Peut-on encore parler de Sorcellerie traditionnelle ?

Sporegod, 2011 par Zhectoid

Après une longue période où la wicca a été extrêmement populaire, au point de devenir trop souvent synonyme de néo-paganisme/paganisme pour une grande majorité de personnes mal informées (et qui souvent ne cherchent pas à faire la différence), on assiste depuis quelques années à la présence grandissante d’un ensemble de pratiques regroupées sous le terme fourre-tout de « sorcellerie traditionnelle ». À l’instar de la wicca, on a vu une quantité impressionnante d’ouvrages et de blogs abordant cette branche se réclamant de l’héritage directe d’anciennes pratiques de certaines régions. La « sorcellerie traditionnelle » est souvent désignée sous différentes dénominations, dont pour l’anglais « Hedge Witchery », « Traditional Witchcraft ».
Bien évident, l’immense majorité de ces blogs et de ces ouvrages (plus ou moins sérieux, plus ou moins bien documentés, suivant l’éditeur ou l’auteur) mettent un point d’honneur à expliquer en long, en large et en travers que, non, non, non, rien à voir avec la wicca, cette invention de Gardner. Eux sont bien évidemment plus true, plus authentique, moins fluff et « not for everyone » (J’adore. Genre un sentier, peu importe lequel, est adapté à tout le monde. On n’ose même plus dire qu’un vêtement ou un sport est pour tout le monde, alors le préciser pour la « sorcellerie traditionnelle », quelle blague. Genre c’est un passe-temps que vous pourriez avoir la lubie d’essayer. Quoi que parfois…)
Jusque là, il y a un semblant de cohérence. Sauf que les choses se gâtent quand dans la plupart des cas, il devient subitement question de manière d’invoquer les quatre éléments, de cercle de protection, d’une déesse dominante, d’un dieu cornu, d’outils de pratique et bla, et bla, et bla.
En fait, par moment on a l’impression que la wicca, ca faisait pas assez sérieux depuis qu’elle est devenue éclectique (attendez, on ne va pas accueillir n’importe qui quand même ? Trop mainstream les gens…). Et puis la « wicca traditionnelle » (aka la mal nommée Wicca « gardnérienne », pour ne pas rentrer dans le détail) ca ne sonnait pas assez « certifié authentique A.O.C depuis 1720 ». En plus Garnder aimait se mettre à poil et puis il faut réunir un groupe de personnes, c’est trop compliqué. Non, la « sorcellerie traditionnelle » ca fait tout de suite plus terroir (pas trop quand  même, sinon vous allez passer pour un identitaire), plus vrai, on jette le rede wiccan à la poubelle et puis on peut pratiquer seul/e. En prime, plus on bidouille à sa sauce, mieux c’est et personne ne peut vérifier. Quelle idée de génie !

À la limite, pourquoi pas : intrinsèquement, que chacun se réapproprie un ensemble de pratiques et les adapte à son pagus, à son histoire et que le tout soit diffusé, quelque part, tant mieux. Une tradition qui ne vit pas, qui ne s’adapte pas, qui n’évolue et que l’on ne transmet pas est une tradition qui meurt. Personnellement, je préfère voir voir évolutions et partages plutôt qu’une uniformisation globale faite de tout et de rien, qui ne revêt plus de sens pour personne.
Sauf qu’une tradition n’est pas un truc qui surgit de nul part. Si les traditions sont souvent comparées à des arbres, c’est bien parce qu’elles ont des racines. Une tradition s’inscrit dans une culture (et je parle pas de « culture livresque ». Si, si je précise, parfois il y a des gens qui n’arrivent pas à faire la différence), dans une civilisation. C’est tout un système, exactement comme un organisme vivant, avec son mode de fonctionnement, sa société régit par des processus de fonctionnement et des normes sociales. En dehors de ce système et si ce dernier n’existe plus, alors le reste meurt. Exactement comme un organe doit rapidement être transplanté si on ne veut pas le perdre.
Le principal désaccord que j’ai avec cette tendance (je n’aime pas parler de mode. Je ne pense pas que les gens s’amusent à changer de croyances / pratiques uniquement parce que le voisin le fait. Certes, le voisin les a peut-être inspiré, mais s’il n’y avait eu en eux aucune résonance, alors je doute fort qu’ils aient emprunté ce chemin. Je suis loin d’être une grande humaniste, mais prendre par défaut tous les gens pour des cons, c’est le plus sûr moyen pour qu’ils le deviennent.) n’est pas tant dans le contenu de la tendance en elle-même, mais davantage dans le vocabulaire utilisé pour la désigner. Les mots ne sont pas neutres et la manière dont nous choisissons d’employer tel ou tel terme pour nommer un fait, un processus, un ensemble de croyances participe à son identité et à son ancrage dans la mémoire collective. Hors, les pratiques que l’on trouve sous cette étiquette si elles sont effectivement inspirées de coutumes authentiques, sont trop souvent dénaturées par un processus de regroupement qui finit par leurs faire perdre leur sens premier. (Et premièrement, on peut question l’emploi du singulier dans les termes de « Sorcellerie traditionnelle. » Comme s’il n’y en avait qu’une.)
Je m’explique : c’est probablement une très bonne idée de s’inspirer du folklore d’une région en particulier et de vouloir écrire un livre sur la « Sorcellerie traditionnelle XXXX ». Maintenant, quand on constate que les quelques éléments de la culture locale en la matière se retrouvent sous une articulation qui évoque directement certains ouvrages plus que basiques sur la wicca (l’idée de l’existence d’une grande déesse du coin et de son consort fait notamment fureur), et que l’auteur/e dans son introduction a pris soin de bien dire que ce livre là, attention, c’est du vrai, hein, et que ca vient directement de telle ou telle personne, mais que l’ouvrage est dépourvu de tout élément historique ou permettant de resituer les pratiques dans un contexte social, même généraliste, alors oui, je trouve qu’il y a un très gros problème. Pas tant dans le fait de réécrire la tradition, mais dans le fait de prétendre que c’est la tradition originelle, qu’elle n’a pas changée. On peut agrémenter le tout avec autant de beaux dessins en noir et blanc et de mots de la langue ou du dialecte local, ça n’en reste pas moins du foutage de gueule malhonnête qui se vend pour se qu’il n’est pas. (Et encore, je n’aborde la question de la pertinence du médium de transmission ni ne questionne celle de la sortie du contexte culturelle).
La sorcellerie traditionnelle s’inscrivait dans une société essentiellement rurale qui a aujourd’hui majoritairement disparue en Europe Occidentale. Son fonctionnement, ses mœurs et son architecture ont évolué de manière drastique tout au long du XXe siècle (plus particulièrement à partir de la guerre de 14-18 et quasiment achevé dans les années 60. Cette datation est plus ou moins valable suivant les endroits ou même les pays. En France, c’est globalement pertinent.) La société d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, et prétendre que les courants de sorcelleries traditionnelles n’ont pas subis eux aussi le contrecoup de cette évolution est absurde. Cela ne veut pas nécessairement dire que tout a disparu : certains éléments ont perduré, certains ont disparu, d’autres se sont probablement ajoutés.
Comme je le disais plus haut, on peut questionner le fait d’utiliser le terme de « Sorcellerie traditionnelle » au singulier pour désigner un ensemble de pratiques censé être propre à chaque région, et donc à chaque groupement établi sur un territoire plus ou moins défini, possédant qui une langue, qui un dialecte, qui un parler avec ses particularités et ses expressions, son histoire, ses coutumes, bref tout son bagage et son système. En gros, est-il possible de parler d’une sorcellerie traditionnelle française, d’une sorcellerie traditionnelle anglaise et de donner, sous couleur d’arpenter un chemin se voulant moins galvaudé, dans la grosse généralisation sans aucun approfondissement sérieux ?
Je suis toujours profondément perplexe de voir des nord-américains faire intervenir leurs ancêtres [insérer un adjectif] de la 5e ou 6e génération pour venir justifier d’adopter tel ou tel sentier culturel alors qu’ils n’ont pas été élevé dans cette culture là, qu’ils n’ont jamais mis un pied sur le Vieux continent. Pas que cela les intéresse -c’est leur droit le plus strict et vouloir renouer le lien avec son histoire familiale est une chose admirable-, mais qu’ils puissent venir se permettre de dicter comment, à leur avis, qui a le droit de faire ci ou ça, et comment on devrait le faire. Exactement comme quand il semble admissible pour certaines personnes de dire que elles, elles sont légitimes pour pratiquer [XY] mais que les gens de telle voie sont des %@#!!* de faire pareil avec la leur. L’altérité, ca vous parle ?
On en vient à l’épineuse question du : faut-il habiter sur une terre, en être originaire ou a minima y avoir habité pour pratiquer la sorcellerie tradz d’un endroit donné ? J’ai tendance à penser qu’en plus des éléments sus-mentionnés, une quantité d’autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte : on peut avoir des connexions spirituelles avec certaines personnes qui ne font pas forcément directement parties de notre lignée génétique, on peut parfois se retrouver dans une position où un certain nombre d’éléments vont nous pousser dans cette voie, il peut y avoir des initiations, on peut être appelé par un endroit sans aucune connexion visible et constater ensuite qu’un ancêtre y a vécu et que cela soit « assimilé » dans la mémoire de la lignée, bref, je ne vois aucune raison de se limiter de manière formelle à quelques données restreintes et je n’ai pas de réponse toute faite et catégorique à donner. De manière empirique, j’ai pu constater que quand une affaire est sérieuse à ce niveau là, c’est rarement sans raison.

Au niveau de la pratique proprement dite, je doute que la sorcière ou le rebouteux ait eu besoin de grand chose d’autre que des objets de tous les jours. À l’heure actuelle, aller se chercher un bâton en forêt est sans doute devenu une sorte d’aventure qui sort de l’ordinaire, avec tout le salamalec que certains sont capables de faire autour. Dans la société rurale, c’était tout bête : les gens possédaient un bâton pour aller garder les bêtes (au pluriel quand ils étaient assez riches pour cela) : la belle affaire que d’aller se chercher un bâton. Certes, il y avait peut-être un bâton particulier, mais si tout le monde savait qui était la sorcière du coin, on se gardait en général bien d’en parler ouvertement.
Pareil pour les formules, mots de pouvoir et autres. Honnêtement, je me permet de douter qu’il était question d’une grande déesse, sauf si on considère la Vierge Marie. Mais pour avoir lu deux ou trois trucs, au moins dans certaines régions, on ne dérangeait pas « la Vierge Marie », on s’adressait spécifiquement à la Vierge de telle chapelle dans tel endroit et on avait recours à la sainte locale, patronne de la source machin, connue pour soigner le type de maux auquel on avait à faire (en tout cas en terre catholique). Dans la « sorcellerie traditionnelle païenne contemporaine », évidemment, le culte des saint/e/s, ça passe modérément, alors il fallait bien adapter un peu le texte d’origine (qui avait peut-être déjà été adapté d’anciennes litanies.)

Du coup, si les pratiques actuelles ont reformulées les pratiques plus anciennes qui ont elles-mêmes été calquées sur d’autres plus anciennes, alors comment on fait ?
Et bien on regarde ce que l’Église interdisait, par exemple. Et on se détend.
Vouloir singer d’anciennes pratiques alors que clairement, tout ce qui les entouraient n’existe plus  (et qu’il est possible que l’on en ait une vision lacunaire) est sans doute modérément pertinent. En revanche, c’est peut-être une bonne manière pour commencer à se cultiver sur la question, en ne se limitant pas à l’aspect sorcellerie d’une société donnée, mais en essayant d’élargir le champs de ses connaissances à son sujet. Parce que concrètement, on trouve pas mal d’articles visant à faire ci ou ça sur la base d’un rituel/autre que l’on a trouvé dans un bouquin et que la personne adapte en toute bonne foi. Sauf que ça serait pas trop mal d’essayer de comprendre pourquoi ce rituel/autre pour cette occasion / lieu / célébration avant de vouloir faire une transposition. Parfois c’est le cas, parfois pas. Bon, l’important c’est d’essayer. Certes, il vaut mieux une action, même pouvant être améliorée, que rien du tout. Sauf qu’au lieu de qualifier sa pratique de « sorcellerie traditionnelle » / « Sorcellerie des campagnes » et autres, il ne serait pas mal d’accepter que ce n’est qu’une réinterprétation moderne de ce qui a pu existé et qui désormais n’existe plus.

La prose des Bâtards (les problématiques dans le Culte des Ancêtres)

Un dernier article avant un déménagement au loin… Je ne reviendrai pas avant un bon moment. 

Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud Je suis en route J’ai toujours été en route Je suis en route avec la petite Jehanne de France. (Blaise Cendrars – La prose du transsibérien)

Le culte des Ancêtres occupe une bonne place -sinon la place principale- dans les cultes traditionnels. C’est plus ou moins visibles suivant les groupes et les axes reconstructionnistes et autres, mais au niveau francophone, on assiste à une visibilité de plus en plus importante de cette pratique. Dans la théorie, il est facile de synthétiser rapidement le principe : celui d’honorer ses ascendants. Toujours dans la pratique, il est également relativement facile de de faire quelques synthèses de pistes pour les cas « problématiques » : vous avez été adopté(e) ? Tant mieux, vous avez à la fois vos lignées adoptives et vos lignées génétiques à honorer. Vous avez eu des conflits familiaux graves / familles abusives ? Concentrez-vous sur les « bons » ancêtres et de toutes façons, vous n’êtes pas un individu sorti de nul part, vous êtes sur terre parce que des gens se sont battus, ont survécus et que tout ne tourne pas autour de vous. D’accord, tout ca n’est pas faux, loin de là. D’accord cela ouvre des pistes.

Sauf que, tout ces pistes théoriques, prêtes à bouffer, c’est de la théorie justement. Et le sujet du culte aux Ancêtres, c’est toujours de la théorie, sauf quand il s’agit des nôtres. Quand il s’agit de notre histoire -ou non-histoire- familiale. Arriver la grande gueule en bandoulière avec des réponses toutes faites, c’est ce que vous pouvez vous permettre de faire quand vous n’êtes pas concernés, parce que la théorie prend tout en compte, sauf l’énorme potentiel explosif et sensible dont cette question est porteuse.

Pour certains, il est facile de s’exciter sur une image d’Épinal de sa famille (Parfois, « les fantasmes ancestraux », ca me fait penser au délire de Gardner qui a prétendu avoir été initié et avoir reçu des infos trop trues de Dorothy Clutterbuck, histoire de rendre plus crédible et plus badass ce qu’il avait reconstruit (remarquez, il y a peut-être des wiccans tradz qui s’ignorent. Ok, j’arrête de troller) que d’oublier ses paradoxes, d’oublier ses douleurs. Quelque part, tant mieux pour eux. Sauf quand ils se servent de leur vision (qui n’est jamais qu’un prisme lacunaire : chaque fois que nous considérons quelque chose, ce n’est de toute façon qu’un prisme lacunaire. C’est pareil pour les problèmes, sauf que c’est plus difficile d’échapper à un prisme problématique que de se mettre la tête dans le sable) pour essayer de l’imposer aux autres, ou pire de les rabrouer ou de les tancer sur ce qu’ils devraient faire et ne pas faire. Franchement, quand vous n’êtes pas directement concerné, soit vous y allez mollo, soit vous fermez votre putain de gueule avec vos généralisations sur qui / quoi / pourquoi on devrait honorer ci ou mi. Idem pour les discours du type « mais si tu né/e, c’est que tu l’as choisi, donc… » (les dérives du New Âge et ses ravages : avoir ce type de philosophie n’est pas intrinsèquement un problème, ce qui est un problème, c’est quand la personne s’en sert pour donner des leçons). Les gens qui arrivent la gueule enfarinée avec des discours tout fait sur ce type de question ont généralement une famille relativement simple, ou alors c’est ce qu’il aimerait croire (un peu comme quand j’entends les généralisations idéalistes/idéalisées pour correspondre à « un certain modèle moral », généralisations du type « nos ancêtres ne divorçaient pas ». Ou encore plus fendard quand cela implique les délires du style « l’homosexualité existait moins qu’aujourd’hui ». Haha. Mais bien sûr. Les divorces existaient, ils étaient peut-être moins fréquents effectivement, mais peut-être qu’ils étaient moins fréquents parce que les lois le rendait beaucoup plus complexe, pas parce que les gens avaient une morale « tellement différente de celle de nos jours sur la question. » Tout est relatif : ce type de question demande une énorme quantité de recherches pour ne pas sombrer dans le cliché bas de gamme. Quant à l’homosexualité, je n’ai pas assez de données pour y répondre (à part que les catégorisations hétéro/homo etc, semblent dater de l’ère victorienne), alors plutôt que de dire une connerie, je me contenterai de dire que cela demande des recherches. Peut-être qu’effectivement, elle était moins fréquente qu’aujourd’hui, peut-être pas (je dis bien « fréquente » pas « visible »).

Et que fait-on, quand il n’y a pas d’histoire familiale ? Parce que vos racines n’ont cessées de bouger au cours des quatre générations précédentes, qu’il n’y a eu aucune transmission ? Quand vous avez été coupé(e) de votre histoire par des parents / grand-parents qui pour X raisons ont refusés de transmettre « le flambeau » ? Et que fait-on, quand tout ce que vous découvrez, génération après génération, c’est la répétition d’une histoire dramatique, malsaine, et pas seulement le fait d’un individu isolé ? Et que fait-on quand on n’a pas de « terre natale », quand on appartient aux déracinés, à ceux qui passent leur vie, et dont les ascendants ont passés leur vie à devoir oublier le passé ? Quand les archives qui pourraient contenir votre histoire ont toutes été brûlées par les conflits successifs qui ont déchiré une partie de l’Europe ? Parce que cette région d’où certains de vos ancêtres viennent, a été une poudrière ? Ou quand vous êtes un(e) enfant « non conforme au cahier des charges familiales » et que par le truchement de votre éducation, on vous a non seulement fait comprendre que vous ne faisiez pas partie de la famille, mais que l’on vous a violemment fermé la porte à toute coutume, langue, histoire, culture, souvenir ? (Franchement, pour moi, des gens qui se sont conduits comme ça ne méritent ni que l’on fleurisse une tombe -qu’ils ne méritent pas-, ni qu’on les honorent.). Le problème du problème, c’est quand cela ne se résume pas une seule génération, mais quand l’on constate que ce type d’histoire se répète, des parents, des grands-parents, et encore avant. Après, il ne reste souvent pas grand chose de tangible, et pour moi, il y a une différence entre honorer des ancêtres « imaginaires » et avoir des souvenirs concrets de transmission. Quand on cumule toute une suite d’axes à problèmes, ça devient velue comme thématique. On pourrait imaginer que effectivement, retrouver quelques « ancêtres référents » aide, et d’une certaine manière, c’est le cas. Mais de manière un peu grinçante, j’ai eu l’occasion de constater que très vite parfois on vient vous dire que, quand même, ce n’est pas comme vos ancêtres de sang et que pourquoi vous ne… (« Merde ! » comme dirait Léodagan.) Parfois, on peut retrouver certains ancêtres qui se pointent, et petit à petit, retisser le lien. Parfois. Pas toujours. J’avoue que quand on constate que finalement, tout est mort à ce niveau là (parce que parfois,  il ne reste plus personne de vivant, histoire de bien couronner le tout), je vous avoue que je ne sais pas comment on fait. Je n’ai pas de réponse, et j’ai pu constater que cette problématique est beaucoup plus courante qu’on ne le pense. Comme pour beaucoup de sujets : on trouve beaucoup de sources quand cela se passe bien, moins quand ca se passe mal. Et généralement, les cas où il est fait mention de situations qui se passent moins bien, soit c’est quand la personne a résolu sa problématique, soit quand elle a décidé qu’elle ne ferait pas çi ou ça pour telles et telles raisons. L’entre-deux, faut gratter nettement plus pour avoir des infos. En même temps, je ne cherche pas de réponses toutes faites, justement parce que je crois que dans ce domaine, les réponses toutes faites ne marchent pas. Oui, on peut honorer ses ancêtres de manière généraliste, mais est-ce que, en terme d’impact et de force, cela suffit à compenser les autres défaillances ? En d’autres termes, est-ce que ce rempart suffit pour contenir toute l’étendue d’eau qui par ailleurs menace ?

Par dessus le marché, le pompon, c’est quand des gens viennent vous dire QUI vous devriez prier parce que vos ancêtres venaient de là, et qu’ils ont lus deux fiches wikipédia et pensent vous apporter la civilisation. Jusqu’à preuve du contraire, laissez une personne suivre son chemin. C’est le sien, pas le vôtre. D’autant que les évolutions arrivent au fur et à mesure d’un cheminement, à vouloir les forcer, on risque juste de « braquer » la personne et à la bloquer. Ou qu’elle peut avoir d’autres processus nécessaires à explorer au préalable, quitte à se rendre compte qu’en fin de compte, telle option n’en était pas une et qu’elle s’avère finalement caduque. De plus, des histoires « d’adoptions » peuvent arriver à plusieurs niveaux : non seulement les adoptions passées mais aussi toutes les adoptions actuelles : adoption par une terre, une région, un pays. Adoption par une lignée qui nous intègre, lignées perdues qui en fait rejaillissent sous forme d’un Allié, d’un panthéon etc. Je pense qu’en terme de « culte des Ancêtres », il y a autant de solutions, de problématiques, de parcours, de fonctionnement qu’il y a de personnes.