[SYLPHE] Dans les poches d’un Sorciéron…

Je suis un sorciéron indiscipliné-ciéron. Comprendre par là que généralement, mes affaires sont toutes en vrac dans mon sac ordinaire. Mis à part un « crane bag » qui regroupe des éléments en lien avec certains esprits et/où un taf particulier en cours (contenu que je ne montre pas, sauf rares exceptions), le reste de mon « matos » se trouve pêle-mêle avec mes affaires ordinaires, ce qui génère des « Et meeeerde, j’ai perdu mon pass Navigo ! » (phrase récurrente, suivie de quelques minutes de recherches fiévreuses avant de découvrir que non, il est soigneusement rangé, pour ne pas le perdre, dans la poche du sac de mon tambour, pour la plus grande exaspération de mes coreligionnaires… Pardon les gars.) « Merde, je sais plus ce que j’ai foutu de mon flacon d’ocre ! » Au fur et à mesure de mes pérégrinations, j’accumule toutes sortes de trouvailles dans mon sac : mousse, petits os, cailloux etc. Du coup, quand j’arrive au travail le lundi matin, c’est toujours un joyeux bordel entre mes affaires regular, et la boussole / cran d’arrêt / allume-feux / encens.

Le matos le plus important, celui à avoir toujours sur soi, c’est à mes yeux plutôt du matériel « de bon sens » : boussole, couteau, allume-feux, cordelette. Suivant mes déplacements, j’y ajoute une lampe frontale, une lacrymo, une trousse à pharmacie -avec couverture de survie, pince à tiques, par exemple. Parce que si vous vous savez que vous êtes en accord avec les énergies bienveillantes de la Terre-Mère (sarcasme), les tiques, elles, ne sont pas au courant, et que la maladie de Lyme, c’est de la merde.

Finalement, après le mois d’août passé à courir après mes affaires, j’ai utilisé un reste de laine qui m’avait servi pour un autre projet pour crafter un pochon un peu plus grand histoire de rassembler mon merdier (ou au moins essayer). J’avais déjà un pochon pour mes runes que j’avais acheté chez Claire, mais celui là, il était important que je le fabrique moi-même. La bête a été fabriquée avec de la laine de base et de la fat über laine des Ateliers de l’Awen qui déchire sa race (celle qui est bleue/jaune/verte etc).

Le pendentif date d’il y a 10 ans. Je l’avais acheté quand je faisais ma prépa en Bretagne. J’avais fait un rêve où je portais un médaillon avant de tomber sur celui là dans une boutique, l’exacte reproduction de celui que je portais dans mon rêve. (Y’avait un mec tout chelou genre habillé à la scandinave qui me disait « on ne tue pas les porteurs de ce signe, en désignant mon médaillon. J’avais trouvé ça marrant.)
Je vais tâche de me discipliner et de mettre toutes mes affaires au même endroit. Dont ma « pierre de foyer » et mes perles de prières. La pierre de foyer c’était un délire de l’époque où je jouais à World of Warcraft, elle sert à revenir « chez soi », et j’en avais faite une en pâte fimo et je l’utilisais dans le cadre de certaines de mes pratiques. C’est toujours plus ou moins le cas. (Perte de crédibilité : 50 points à votre réputation). Quant aux perles, j’ai beau en fabriquer des très belles en pierre, je préfère utiliser celles en bois, toutes bêtes, pour la simple et bonne raison qu’elles me servent pour tout le monde, et que je les trimballe en toutes circonstances, y compris au lit. Autant qu’elles ne soient pas fragile, mon matos ayant intérêt à être tout terrain.
S »y ajoutent toutes sortes de merdier. J’avais au départ brodée une pochette pour les rêves, mais en fait, je m’en sers davantage pour ranger plantes et encens. J’ai pas assez de discipline pour avoir des pochettes pour chaque pratique, des carnets pour tel ou tel type de récit, des colliers réservés à ci ou à mi. Pareil pour le couteau, par sa lame courbe, il sert surtout à couper les plantes etc, mais en fait, j’ai souvent uniquement le Muela offert par mon père, qui avait la manie de m’offrir des couteaux de là où il allait en voyage. Parfois je rajoute un canif etc. Un jour je vais me faire contrôler par un flic et j’aurai des ennuis. L’encens c’est bien pratique, mais j’avoue que j’en ai rarement spontanément sur moi.

(And now you shall see Odin)

Parmi les bricoles que je mets dedans, des baumes, des os, des trucs ramassés sur le bord des chemins (plus mes poches, souvent pleines de détritus que je ramasse quand je suis en forêt ou sur la plage. Parfois, contribuer à nettoyer un peu l’endroit de la saleté déposée par les humains, c’est les meilleurs offrandes. Il n’y a pas forcément besoin d’avoir toutes sortes de trucs sophistiqués. D’autant que certains Esprits des Lieux n’aiment pas trop qu’une personne surgit de nulle part se mette à faire des offrandes spontanées etc.) Avoir un ou deux cathéter c’est pratique quand on doit prendre du sang, c’est plus simple et plus « sécuritaire » que les couteaux. Généralement j’en ai deux, cela permet d’en passer un à quelqu’un si besoin. Evidemment, ils sont à jeter après usage : on n’utilise pas de cathéter déjà utilisé (sauf si on le garde strictement pour soi) si on les passe à quelqu’un d’autre. On remet la canule après usage et on le jette. (Risques HIV / hépatites, toussa… Je sais je suis reloue avec ça, mais malheureusement, c’est une donnée qui tend à être de plus en plus zappée à l’heure actuelle.)

Et sinon, des huiles / baumes / onguents de fabrication perso. De l’ocre et autres. (PAs tout en même temps, c’est suivant les périodes, l’inspiration et les nécessités du moment…)

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Leurs murmures

River Spirit by Dan Jones

Ce sont leurs murmures qui viennent à moi, dans les situations les plus diverses.

Cette voix qui répète en boucle que je dois être à 15h à la mairie pour déposer un dossier. Et moi qui ait la flemme. Son énervement, palpable, tangible. L’heure qui tourne en boucle. Je renonce à comprendre, je me précipite. Arrivée à la mairie, à l’heure dite, on me dit que ce n’est que sur rendez-vous. Avant d’ajouter avec un sourire que j’ai beaucoup de chance, parce que justement la personne de 15h a annulé, et que je peux prendre sa place

C’est souvent.

Dans les situations sociales, où Ils prennent le relais de mon skill social quasi nul. Me demandant de me taire « NON, TA GUEULE, PAS CA ». Ou me soufflant des réponses.
Je ne sais jamais quoi faire de toutes façons, alors souvent, je les écoute.

C’est une image claire, précise dans ma tête. Et un « fais ça. Maintenant. » Non, mais je vais pas faire ça, c’est incongru. Et l’image d’un renard qui arrive, la gueule écumante. Fais-le, fais-le, fais-le. Maintenant. Go, go, go.
Et moi qui le fait.

White noise. La coupure totale. Quelques instants d’inconscience, de silence absolu, parfait, total.

La fracture.

Ce sont leurs explications. Leurs manières de poser précis des choses que je ne pourraient pas comprendre autrement.
Ce sont leurs voix qui me murmurent, quand je suis assise en silence devant mon autel, n’articulant pas ce qui me tracasse, une possible voie à emprunter. Une manière de faire. Des instructions précises. Auxquelles je ne crois tout d’abord pas. Et puis, comme il faut bien une manière de faire, je fais, me disant que leur(s) méthode(s) en vaut/valent bien d’autres.

Ce sont les rêves dans lesquels ils me parlent, les images et sensations persistantes jusqu’au matin.

La personne qui me souffle de partir vivre en Bretagne. J’y suis allée.
Le Vieux qui m’intime l’ordre de quitter cet endroit où je meurs en silence. Je suis partie. Contre le bon sens commun. Et j’ai bien fait.
Ces rêves qui me poussent finalement à demander si je peux participer à tel événement.

Je ne sais pas si c’est une bonne méthode. Mais il faut bien prendre une décision quant aux chemins à arpenter. Mais il faut bien, parfois, trancher. Et les écouter vaut une autre méthode. Parce qu’au final, tous les calculs sont vains. Ils ne m’ont jamais conseillé de faire quelque chose que ma morale – pour le peu que j’en ai, cette morale archaïque et distordue, en retrait des Normes habituelles- désapprouve.

Alors je les écoute.

Je ne sais pas si je peux dire, si je pourrais dire « écoutez-les ». Je peux seulement dire que c’est ce que je fais. Et que je ne le regrette pas.

Ils m’aident quand je n’ai pas de repères. Me retiennent quand l’agitation du monde me donne envie de hurler. Ils m’ont empêché de faire ou de dire des choses que j’aurais regretté. Ils m’ont poussé à en faire d’autres, qui ont eu un impact certain.

Je pourrais ne pas. Et je ne saurais pas ce qu’aurait été ma vie aujourd’hui. Sans doute plus conforme, sans doute plus terne. Plus confortable. Moins alignée. Ce serait un peu moins ma vie, et un peu plus celle que la Société veut pour moi.

Les Esprits n’arrêtent jamais de parler.
Est-ce que je me demande si je suis folle ? Si c’est dans ma tête ?
Bien sûr que oui.

Mais j’ai rencontré pleins de gens, qui ne le disent pas forcément, qui agissent de même.
Bien sûr qu’on se demande si on prend la bonne décision. Evidemment que l’on se dit parfois que tout ca n’est qu’un murmure de l’inconscient ou une excuse. Surtout quand cela ne correspond pas à ces foutues Normes.

Mais au final, je ne le regrette pas.
Je ne sais pas ce que sera ma vie, mais je sais ce qu’elle est, pour au moins un instant, le temps d’un battement de cœur. Et juste pour cet instant, ma vie vaut la peine d’être vécue dans la peau que je porte. Dans les flots de mon sang. Je suis exactement où je dois être. J’aurais pu être une autre personne. M’éloigner un instant du sentier. Je ne l’ai pas fait.

Ils ont fait changé un nombre incroyable de choses.
Et toutes en valaient la peine. Toutes en valent pleinement la peine.

Je ne dirais pas que c’est toujours facile. Je ne dirais pas que ce chemin là est simple, aisé ou qu’il est compréhensible. Parce que je ne sais pas ce qui m’attend au tournant. Mais vous non plus.

Je n’ai pas de mérite, la seule chose que je fais, c’est de les écouter. Je suis incapable de théoriser, je fais, c’est tout. Il y a des personnes bien plus douées que moi qui seraient capables d’expliquer cela bien mieux que je ne tente de le faire.
Ce n’est pas la seule voie, c’est un fait. Certain(e)s trouveront que c’est bien commode, c’est peut-être le cas. C’est juste ma vie, et je n’oblige personne à être d’accord ou à faire de même.

J’ai juste observé que, malgré les demandes incongrues, malgré les choix délicats, malgré l’incompréhension, quand je les ignore trop longtemps, tout part en vrille. Faites-vos jeux, rien ne va plus. Et qu’il suffit que je change une toute petite chose, que j’écoute une infime demande pour que tout rentre dans l’ordre. Alors au final, je lâche prise.

Peut-être qu’au jour de ma mort, je le regretterai. Peut-être.
Et peut-être pas.

Aujourd’hui, la seule chose que je regrette, c’est de ne pas les avoir écouté plus tôt. Parce qu’ils m’ont conduit sur des sentiers que je n’aurais jamais arpenté autrement, et que ces sentiers valent la rocaille des chemins que l’on prend pour les parcourir.

La nuit, en silence. Le jour, dans le vacarme quotidien. Au milieu d’une conversation. Ils me raccordent.

Je les appelles affectueusement « Ma Brochette ». Histoire de lâcher du lest, de garder une dose d’humour (et de l’humour, ils n’en manquent pas). Ma Brochette. Les Esprits.
Et leurs voix, qui déferlent. Les images, persistantes. Leurs présences, qui m’accompagnent. Leurs murmures, incessant, tenaces. Pas toujours aimables, pas toujours chaleureux, mais perspicaces, toujours.

Let us free.

Je n’ai pas de réponse précise à la question « qu’est-ce qui fait que parfois, une célébration foire complètement tandis qu’une autre envoie du pâté ? » Tout au plus, mon expérience personnelle me pousse à supposer que la musique n’y est pas totalement étrangère. J’ai l’impression que quand les gens sont des musiciens, ou ont un tant soit peu une sensibilité à ce niveau-là et que cette sensibilité est un peu entraînée, alors il y a une capacité d’harmonisation au niveau du groupe. Chacun se met au diapason des autres, et sans concertation préalable, les différentes parties s’accordent. On s’en tape de savoir si le voisin a exactement la même appréhension du divin que nous, depuis combien d’années il pratique. Plus on dissèque, plus on s’éloigne de la possibilité de la transe. Et malheureusement, parfois certains rituels de groupes ont l’air de concours de « kikalaplugrosse ».

Sauf que cela suppose de rejeter, ou de moins d’oublier, un certain nombre de calques que les organisations sociales, implicites ou explicites, nous demandent de suivre.
Si on reste sur les postulats établis, on ne risque pas de sortir des sentiers et de découvrir autre chose. Il faut de temps en temps se mettre en danger (au moins métaphoriquement parlant), accepter d’être surpris. Accepter que parfois ca foire, parfois pas (et je pense qu’accepter d’organiser un rituel de groupe demande du courage. Surtout s’il est raté. Ca arrive et surtout, c’est trop facile d’en rejeter la responsabilité sur le ou les organisateurs-trices. S’il n’y avait pas de rituel de groupe du tout, il n’y en aurait jamais de foiré. Donc au passage merci à toutes celles et ceux qui se crèvent le cul pour organiser des rituels, réussi ou non et peu importe la tradition.) Accepter de revoir nos préjugés sur les autres, de les voir avec un regard neuf. Laisser l’autre être ce qu’il est, au moment où il l’est. Sans trimballer les bagages du passé, et sans figer l’instant en le projetant dans le futur. Laisser être. Laisser venir, laisser partir. Tout est éphémère. Ce n’est pas parce qu’un expérience est trippante qu’elle est reproduisible, même en créant le même genre de condition.

Parfois, j’ai la sensation qu’une certaine partie du néo-paganisme, en dépit de sa volonté de s’affranchir d’un certain nombre de normes et de cadres sociaux, ne réussit qu’à en poser d’autres, peut-être à son insu.

J’ai récemment participé à une célébration dans un endroit assez improbable et particulier. En l’honneur de certaines Déesses-Mères. Et vous savez quoi ? La majorité des participants étaient des hommes. Je ne connaissais pour ainsi dire personne, et si le rituel était loin d’être parfait, il était grave tripé. Le lieu était tripé. Les gens étaient tripés. Et c’était de la balle. Pendant le rituel, il y a eu de la musique, du tambour, des chants. Quelqu’un qui jouait de la guimbarde. Honnêtement, c’était chouette (concision factuelle, quand tu nous tiens) et quand je pense que j’ai hésité à cause du « les Déesses-Mères c’est pas trop mon truc à priori », j’ai bien fait de ne pas laisser certains de mes préjugés prendre le dessus.
Vous pouvez poser des cadres, des invocations, tout préparer et tout tirer au cordeau, avec une putain de mise en scène et atteindre le degré zéro de la transe.

Par exemple, les cercles féminins ayant pour but de travailler et d’échanger, de construire des rituels et des célébrations autour du « féminin sacré », des déesses (ou de « La Déesse », ce concept pouvant être compris de manière différentes suivant les groupes, et même suivant les personnes participant à ces groupes. A chacun sa manière de le ressentir, de l’appréhender, de le concevoir. Ce sont des visions parfois très différentes, parfois très proches, mais dans le fond, c’est une démarche personnelle sur laquelle donner un avis péremptoire et définitif me semble maladroit. Il y a des visions que je trouve cohérente, d’autres moins, mais la Vérité Suprême n’existe pas). Je n’ai jamais fait partie d’un cercle ou d’un groupe de ce type, cela ne m’intéresse pas. Je comprends que des femmes aient envie de se retrouver entre elles pour aborder certaines questions, et que les participantes en retirent de grandes richesses pour leur évolution spirituelle personnelle,  et c’est très bien que ce genre de possibilité existe pour celles qui le désirent. Toutefois, cela ne me correspond pas, même si j’ai déjà moi-même participé à certains rituels organisés par ce type de cercle, et qu’ils étaient très loin d’être inintéressants. (Et que à l’occasion, je ne dis pas non pour participer, je me laisse la possibilité d’avoir de belles surprises).
J’en ai marre d’avoir été et d’être confrontée régulièrement à des pressions sociales pour que je sois conforme à ce qu’autrui (aka la société, les organismes, le monde du travail, les gens qui feraient mieux de s’occuper de leur vie) souhaite me pousser à faire, toujours pour mon propre bien, évidemment. Qu’on essaie de me dire ce qui devrait être une priorité dans ma vie, que l’on veuille me dicter ma conduite sur la base de tel ou tel critère prévalent dans la société. Qu’on me regarde avec des yeux ronds parce que je me barre régulièrement de chez moi pour aller chez des amies ou dans des endroits improbables, alors que ca ne regarde personne d’extérieur. Tout va bien dans mon foyer, merci.

Pourquoi, parce que je suis une femme, je devrais naturellement être attirée par les cercles de femmes, la maternité, et me contenter de petites sorties entre amies ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas préférer me trimballer à droite et à gauche pour ritualiser avec des gens que je ne connais pas sans avoir droit à des sous-entendus ? Parce que finalement, paganisme ou non, on retrouve souvent les mêmes schémas sous-jaçents : ce qu’il est « naturel » de faire, comme une justification facile pour réguler les déplacements et les attitudes de tout le monde. Bah oui, parce que l’on est une femme, on a le gène maternel, et attention les hommes sont tous des bites sur pattes incapables d’avoir des interactions normales et intéressantes avec une femme qu’ils ne connaissent pas. Les femmes à l’abri, les hommes dehors. Et ce faisant, on continue d’entretenir des structures d’oppressions et à fracasser tout ce qui dépasse. Si toi, homme ou femme, tu es victime d’un viol, la société ne te protégera pas : on t’accusera de l’avoir cherché. Si tu sors tard, en jupe, seul, que tu bois, avec des inconnus, que tu ne cries pas assez fort, que tu ne résistes pas assez, alors, tu l’auras cherché. Tu seras « un homo ou une allumeuse qui ne demandait que ça. »

Les cadres et les préparations aux rituels ne sont pas inutiles, mais je pense que si les cadres sont là, c’est pour qu’on s’en serve comme support, pas comme barrière. Si on reste gentiment dedans, on tourne en rond alors qu’ils sont là pour nous permettre de les fracasser une fois qu’ils deviennent trop étroits. Cela ne signifie pas faire n’importe quoi, mépriser les règles élémentaires de sécurité -physique ou spirituelles. Il se peut que je me trompe, mais j’ai l’impression que c’est une des rares choses que l’expérience apporte : la possibilité de s’en déconnecter plus rapidement, de mieux s’harmoniser avec autrui sur certains points, parce qu’on sait comment on fonctionne (on connaît ses faiblesse et ses forces, et idéalement, on est honnête là dessus) et pouvoir évaluer si, à priori oui ou non c’est faisable et intéressant ou un gros n’importe quoi qui ne va amener que des ennuis.

Au passage, je suis en train de lire le bouquin de Peter Grey, Apocalyptic Witchcraft, qui poutre un certain nombre d’idées reçues et qui est du genre à poser des paquets de dynamites au pied des structures établies. Comme toujours je n’ai pas de réponses établies, plutôt des axes de pensée, mais cela m’interpelle cette recherche de la transe, de l’extase et de tout le toutim « en boîte de conserve ». Genre, si tu es comme ça, alors tu fais ça. « Les femmes sont par essence connectées profondément à l’archétype de la mère » (bah, je suis une femme, et parfois je me sens plus masculine que féminine, et je vous parle pas de biologie, faites pas semblant de pas comprendre). Oui, on peut rester dans certains cadres, qu’ils nous conviennent parfaitement. On n’est pas obligé systématiquement de prendre le contre-pied. Mais dans tous les cas, il n’y a pas  de mode d’emplois infaillible… Pour un peu, on croirait voir les conneries de régimes pour les groupes sanguins.

Sleep of the Earth of the land of Faerie 
Deep is the lore of Cnuic na Sidhe 
Hail be to they of the Forest Gentry 
Pale, dark spirits, help us free 
White is the dust of the state of dreaming 
Light is the mixture to make one still 
Dark is the powder of Death’s redeeming 
Mark but that one pinch can kill 

[Odin Project #16] L’émerveillement et la terreur

Pour raconter certaines histoires, il faudrait commencer par jeter la navette. Tisser et retisser. Reprendre le fil, encore et encore. Le relancer comme une valse sans fin.

Le moment où la jauge monte, et ce milliardième de seconde, l’instant fracturé qui dure à peine où l’on réalise brutalement que tout ceci est bel et bien réel. Que les dieux existent, même si ce n’est pas sur ce plan là. Et que non seulement ils existent, mais qu’ils sont infiniment plus puissant, plus vaste que nous ne serons jamais en mesure de le comprendre. Que si, après toute une vie de travail, de pratique, de dévotion, d’apprentissage et de connaissance, nous parvenons à en comprendre une minuscule partie, alors cela ne sera déjà pas si mal. Que juste quand nous pensons avoir franchi un cap, le seuil se dérobe sous nos pas.
Cet instant là, le point de rupture, l’alignement des chiffres et le cadenas qui cède, la sensation, palpable qui nous étreint, presque jusqu’à nous dissoudre. Jusqu’ici, c’était une possibilité, et cette possibilité là devient douloureusement réelle. Qu’ils peuvent nous disloquer l’âme, l’esprit et le corps. Nous briser. Et l’énergie qui ruisselle, jusqu’à ce que l’on se retrouve à marcher sur la frontière entre l’extase et la douleur. Que même s’ils ne le font pas exprès, l’accident peut survenir. Un bruit, quelqu’un frappant à la porte, l’alignement légèrement décalé, et nous finirons rompu, brisé.

C’est peut-être dans notre tête.
C’est peut-être réel.
Mais aucune alternative n’est confortable.

Ils diront que nous sommes fous. Bon à être mis dans des cages chimiques. Mais qu’est-ce que c’est que ces tarés qui croient que les Anciens Dieux existent ? Qui croient en eux ? Qui les aiment ? Ha ha ha ha.

J’ai ris comme eux il y a longtemps. Après tout soyons sérieux, les Dieux, ce sont des projections, non ? Par la suite j’ai moins ri. Bien fait pour moi. Un juste retour des choses.

Décalage. L’en-dedans. L’en-dehors. De l’être, du temps, des perceptions. Et au milieu, la vibration électrique. Le rythme cardiaque erratique. L’Adieu aux Certitudes comme d’autres renoncent aux armes.

Il y a un mot anglais, « awe » qui est utilisé pour décrire un émerveillement, mais un émerveillement, plein de terreur, d’effroi. L’éclair qui déchire le ciel et vous donne la chair de poule, le grondement de l’orage et le rideau de pluie qui claque, pendant que vous restez dessous, sans trop comprendre pourquoi. Certains nomment ça la joie des imbéciles. Si ça les rassure.

Je veux bien continuer de la ressentir, la joie des imbéciles.

Margaret Seidler

[PBP] T – Traumatisme et guérison

Artiste inconnu

Quelles raisons, quels événements nous conduisent à un jour nous retrouver sur les voies que nous arpentons aujourd’hui ? Y-a-t-il un jour un déclin qui nous fait sauter le pas, ou une succession de faits qui pris individuellement sont insignifiants ? Je n’en sais rien, je n’ai pas de réponse toute faite à ces questions. Je ne saurais pas dire ce qui m’a amené à cette voie là, au niveau des croyances. Par contre, je sais comment j’en suis venue à m’intéresser à la magie, aux tirages de cartes, aux runes. (Je distingue parcours spirituel et parcours « magique »)

Je voulais contrôler ma vie, et enfant je n’avais aucune prise sur ce que je vivais. J’ai malheureusement été amené très tôt à considérer que les adultes n’étaient ni source de protection, de réconfort ou de fiabilité. Qu’ils avaient leurs propres règles et qu’ils maîtrisaient les règles du jeu. Qu’un enfant est sans défenses, et que je n’avais aucune arme pour me protéger. J’ai grandi avec notamment la terreur du « un jour, on te fera croire que tu vas à la danse / chez une amie / à l’école, et on t’emmènera en pension / à l’asile de fous et tu y resteras jusqu’à ce que tu sois grande / toute ta vie ». J’ai grandie avec la peur que chaque transport en voiture se finisse devant une bâtisse où l’on m’enfermerait, où je serais prisonnière pour le restant de mes jours. Ca et le « tu as rendu ta mère malade, c’est de ta faute, je te tuerai. » La maison n’était pas sûre. L’école non plus, pour d’autres raisons. Tabassages en règle, et « Unetelle n’a jamais de problèmes, débrouilles-toi. » Alors j’ai cherché des armes, une manière de me défendre.Voulu savoir comment me battre, savoir comment on allumait un feu, trouver mon chemin, construire un abri, si un jour je devais fuir.
J’ai commencé à penser à la magie, influencée par mon environnement, par certains livres dans la bibliothèque parentale, par le professeur Tournesol qui retrouve tout avec son pendule. J’en ai demandé un pour Noël, je venais d’entrer au CP. Je suis arrivée à l’école après les vacances et j’ai demandé à mes camarades de me poser des questions auxquelles on pouvait répondre par oui ou par non. Des questions dont j’ignorais les réponses. J’ai fait mouche assez de fois pour faire peur. ma mère m’a menacé de le confisquer si je continuais. Ce n’était pas un jeu. Je me suis dit que je tenais un premier outil. Je m’en servais pour savoir si les adultes tenteraient de me piéger, pour me tenir prête. La magie des adultes, c’était de la merde : souvenir amer d’un panettone rapporté de Sicile par mon père qui promettait une surprise magique. Et en fait de surprise magique, un vulgaire repliage savant qui faisait que la boîte se repliait pour faire sortir le gâteau par le fond. J’en avais été écœurée. Si c’était ca la seule magie que les grandes personnes connaissaient, qu’ils se la gardent.

Plus tard, au collège ca a été un jeu de cartomancie. Je tirais les cartes en rentrant chez moi déjeuner le midi, pour savoir comment je pouvais manipuler ma prof de français, échapper à un truc déplaisant, savoir ce que l’on ne voulais pas me dire. J’y réussissais plutôt bien. L’éthique ? La fin justifie les moyens.
Petit à petit, je suis allée faucher « Le Grand Albert » de ma mère, épluché ses pages, tenté de la faire parler sur ses propres expériences en la matière. « Ce n’est pas un jeu, ce n’est pas pour toi. » Tant mieux, je ne voulais pas d’un jeu. Plus tard encore, avec l’adolescence et les films d’horreurs, je me suis demandée comment me défendre en cas d’attaques de fantômes et autres. Je suis allée chercher Eliphas Lévi, méticuleusement épluché au lieu de faire mes DM de maths. Fait une liste de tout ce qu’il fallait que je lise. Été découragée par la longueur et la complexité des rituels.

Quand j’ai découvert les runes, j’ai jubilé en lisant un avertissement « ce n’est pas un jeu » et lu certains usages particulièrement dangereux. On pouvait tuer, et j’allais les apprendre pour tuer. Pour me venger. Pour détruire la vie de celles et ceux qui m’avaient fait du mal. La vengeance ne sert à rien nous dit la morale. La vengeance n’est pas là pour compenser ou remplacer. Elle n’est pas là pour apaiser une douleur sourde. Pour moi, la vengeance sert à dire à son ennemi : j’ai gagné, tu as perdu. Cela ne me ramènera pas ce que j’ai perdu, mais je t’ai buté, écrasé, anéanti, abattu. J’ai ruiné ton empire et je danse sur ton cadavre. Je ne raconte pas cela pour avoir de la pitié, je n’en veux pas, mais parce que ce sont des faits passés situant un contexte.

Ce n’est qu’à cette époque que croyances et pratiques se sont rejointes. Paradoxale : d’un côté la petite wiccane fluffy de 17 ans qui croit en une Déesse à l’amour infini, mais qui apprend les runes pour se venger, et qui accumule les connaissances en tout genre pour survivre comme d’autres se font un arsenal. Au départ, voilà ce qui m’a amené à « pratiquer consciemment ». Pas l’amour de la Nature, ni la volonté de comprendre ci ou ca. C’était une volonté acharnée et pragmatique.
De manière toute aussi pragmatique, vers l’âge de 10 ans, je me suis dit que je n’y arriverai jamais seule. Que les adultes étaient useless. Que mes ami/e/s ne comprenaient pas. Qu’il me fallait l’aide de Dieu. J’ai dealé mon âme ou 30 ans de service en échange de la connaissance. Je voulais savoir. Que lui par contre, je pouvais lui faire confiance et qu’il me protégerait.

Aujourd’hui, ca fait plutôt rire. Jaune éventuellement. Est-ce que ce deal passé du fond de mon lit en disant mes prières à l’âge de 10 ans a fait de moi ce que je suis aujourd’hui ? Un côté dit que oui. Un côté dit que non. En tout état de cause, difficile de savoir, tout ce que je sais c’est que ce fait n’est pas à considérer sous ma façon de voir actuelle, et que le revoir sous cet angle peut le fausser. Je ne suis pas fan de l’illusion biographique. Facile, 10 ou 15 ans après de revoir un détail et de lui donner une autre interprétation pour qu’il colle à notre actualité.

Quid de la guérison ?
Je ne sais pas si l’on en vient obligatoirement à certains sentiers pour se guérir. Difficile et maladroit de dresser un tableau général au vu de la multiplicité des voies. Par contre, je sais ce que je peux en dire au vu de ma maigre expérience personnelle et de mon point de vue.
Aller voir une déité dans le but unique de se guérir, c’est un peu comme débarquer chez quelqu’un que vous avez croisé dans la rue pour lui demander de vous aider. Un non-sens. Les déités ne sont pas des toubibs, des psy, des parents de substitution. Ils peuvent guérir, ils peuvent soigner, mais ce n’est pas comme coller un pansement sur une plaie béante. Parfois, vous avez besoin d’une opération à cœur ouvert sans anesthésie. Et souvent, d’une pré-opération pour vous rendre compte qu’une opération sera nécessaire. Mais vous ne prenez pas rendez-vous pour la subir, cela vous tombe dessus sans préavis, généralement au moment où vous aimeriez le moins avoir à la subir.

On dit que l’amour soigne. Je suis d’accord. Mais je suis sceptique sur la pertinence d’aimer « dans le but de », c’est un autre type de problème. Par contre, je crois que quand on développe une pratique dévotionnelle -qui n’a pas besoin d’être spectaculaire ou mirobolante- profonde et suivie, que l’on dépasse quelque chose, qu’on apprend à les aimer, comme ils sont, pour ce qu’ils sont, que l’on tisse une trame, faite de claques quand on déconne, d’amour, et de courage, en revenant sur le tissage on se rend compte des accrocs réparés. Qu’à force d’amour, parfois la guérison vient comme du miel sur une brûlure. Un jour s’attendant à saigner on trouve une cicatrice que l’on n’a pas vu se faire. Les Dieux ne nous soigne pas directement, mais ils nous font cavaler, bosser, tisser-défaire-refaire, nous font stopper le véhicule allant droit dans le mur pour emprunter une voie encore moins confortable qui débouche sur un quelque part. En empruntant cette voie, nous nous guérissons nous-même. Ce n’est ni facile, ni rapide, mais quand cela arrive, l’épiphanie ne vient pas avec le tonnerre grondant des révélations théâtrales, elle vient après, quand on a perdu le fil et qu’on le retrouve au milieu de l’écheveau. On donne de sa personne, ils montrent la route. Ainsi se fait l’échange, le don pour le don.

Je pense que la pratique magique sans la pratique dévotionnelle/spirituelle est une impasse, parce que s’il n’y a rien à aimer derrière un rituel, c’est le vide que l’on célèbre. Vous pouvez accumuler les armes, mais si personne ne vous dit comment les employer, vous crèverez la gueule ouverte. L’aspect pratique et l’aspect dévotion vont de pair.

[PBP] F – Se tenir à la frontière : la poésie, la folie, la transe

On pourrait prendre les choses d’un point de vue strictement analytique et considérer la façon dont la poésie est vue dans les différentes mythologies. Son lien avec la magie, la mort. Mais ce n’est pas vraiment l’idée ici…

C’est une interprétation personnelle, mais pour moi, la poésie est quelque chose d’incroyablement puissant, doté d’une vie propre. Quelque chose qui possède le pouvoir de vous habiter, de vous posséder et quand elle envahit vos pensées, une fois que les mots se frayent un chemin jusqu’à votre esprit et qu’ils s’y gravent un refuge, vous êtes foutu. La litanie des mots qui reviennent, en boucle, encore et encore, une obsession qui vous ronge ou comme une divine extase. On finit par devenir une tombe remplie de mots, d’hallucinations, jusqu’à ce que les mondes se percutent, que les portes s’ouvrent, que les frontières s’abolissent. La poésie est une drogue dure, mortelle dans certains cas, et pour laquelle il n’existe pas de sevrage.

Les vers tournent, encore et encore, encore et encore. Jusqu’au moment où ils oblitèrent tout le reste, où vous n’êtes plus capable de penser, de formuler quoi que ce soit. Vous ressentez chaque mot, chaque intonation et prononcer ces mots devient l’accomplissement de quelque chose de « magique », et plus vous le prononcez, plus la jauge d’énergie monte, et plus elle monte, plus vous répétez encore, encore et encore. Vous êtes emplis de signifiant et de signifiés, et votre être s’efface. Toutes les autres pensées sont en sourdines, loin, comme abrasées par le phénomène de sons internes. Vous vous tenez au milieu d’une trame, ressentant, parfois sans même les comprendre, les inflexions, l’implicite des mots. C’est d’une certaine manière encore plus flagrant quand vous travaillez dans un endroit où les livres, la poésie occupent une place prépondérante, parce que leur intensité vous prend à la gorge, vous ne pouvez pas y échapper et quand bien même vous le pourriez, vous ne le voulez pas.
Il vous faut votre dose, votre fix, injecté directement dans la veine, les dents serrés sur le garrot. On ne choisit pas quelle came va nous faire de l’effet ou pas, ni pour combien de temps, ni quelles seront ses effets. Et quand vous déambulez dans des couloirs à moitié halluciné en récitant encore et toujours les mêmes mots (même si ce n’est qu’en pensée), avec le même rythme, quand toute votre âme se balance avec eux, on vous prendra au mieux pour un doux rêveur, la plupart du temps pour une personne pas nette, et parfois, on vous balancera que « la place des gens comme [v]ous, c’est dans une cage ».

Rajoutez à la transe poétique, la douleur (physique ou mentale) et/ou le sexe, et à mon sens, vous obtiendrez une puissance énergétique semble à l’explosion d’un réacteur nucléaire. L’explosion produite atomise absolument tout, et vous, au centre, y compris. Dans ces moments-là, les frontières s’abolissent, les mondes se superposent et vous êtes à leur croisées. Vous êtes hantés. Et la nuit vous vous retrouvez à battre la campagne à trois heures du matin, fascinée par l’eau noire d’une rivière avec en litanie toujours les mêmes vers de Yeats « Away come away ». C’est novembre, il  y a de la brume qui rend la campagne encore plus irréelle. Votre mère vient de mourir. Toutes les notions de consciences et de réalités ont explosés. Vous vous tenez debout au bord de l’eau, parmi les arbres, convaincue que si vous sautez dans l’eau, vous trouverez le palais de la dame du Lac. Vous ne savez même pas pourquoi les vers vous empêchent de dormir, pourquoi vous faite ca, pourquoi vous vous promenez au milieu de la nuit alors qu’il fait froid et que c’est imprudent. Vous vous demandez pourquoi l’endroit vous hante, pourquoi vous avez l’impression qu’on vous appelle Ailleurs, vient ailleurs. Quelque part, loin, vous vous souvenez d’autrefois, mais cet autrefois est devenu tellement vague que vous ne savez pas si c’était un rêve ou une réalité. Personne ne peut couper le son pour vous. Il n’y a plus de paix, plus de répit. Mangez et dormir vous semblent être devenues des choses ineptes, et quand vous appelez au secours, personne ne vous répond. Personne ne comprend.

Soit vous trouvez le chemin du retour, soit vous vous perdez. Si vous vous perdez, personne n’aura la clé pour allez vous cherchez. Aux yeux des autres, vous êtes simplement devenue folle. Vous savez confusément que non, mais chaque fois que vous cherchez le chemin pour retourner en Normalité, il se ferme sous vos pas tandis que les mêmes vers tintinnabulent, encore, encore, encore.

Il n’existe pas de demi-mesure. Vous appuyez sur le bouton ou vous n’appuyez pas. Vous ouvrez la porte ou vous la gardez fermée, mais une fois ouverte, toute résistance est inutile. Je pense que ca n’est pas pour rien qu’autant de poètes ont des vies tragiques ou se suicident. Je n’y lis pas le mythe de l’artiste en souffrance, plutôt celle de la dépendance, du sevrage impossible. Du moteur que l’on pousse encore et toujours, et quand l’aiguille arrive dans le rouge, ca n’a plus d’importance.
Plus rien n’a d’importance. On dit souvent que la poésie est un don des dieux ou des fées, et leurs dons ne sont jamais totalement bons ou mauvais, ils sont ambivalents et il y a toujours un prix à payer. Dans Les fées, d’Alan Lee, il est fait mention de la Gwenardel, un vampire de l’île de Man qui est aussi la muse des poètes, et que « ceux qu’elle inspire jouissent d’une vie brillante mais brève ». Je pense que la poésie, certaines poésies, résonnent des échos de leurs voix, qu’elle montre des passages, qu’elle nous transporte littéralement. Et que, d’une certaine manière, la poésie est dangereuse. Elle peut vous bouffer. Elle peut vous transporter, vous faire revenir et vous égarer. Les légendes sont pleines de ce genre d’histoire. Je me suis demandée longtemps pourquoi, jusqu’à ce que je me perde, que je revienne et que je me reperde encore. Jusqu’à ce que la poésie redevienne puissante et électrisante, comme de mettre ses doigts dans une prise de courant. La poésie est plus qu’un outil, c’est une source, un serveur de connexion, un passeport pour des pays où les cadres linguistiques n’ont plus lieu d’être. La danse de l’âme et de l’esprit avec l’ailleurs.

[Sigyn Project – Jour 24] Jouer !

J’ai finalement assez peu parlé de Narvi et Vali. Avec Sigyn, cette triade pourrait nous apporter un message simple, mais pas toujours aisé à mettre en œuvre : ne pas trop se prendre au sérieux, de profiter des plaisirs simples de la vie et s’amuser. Prendre plaisir à faire des choses toutes bêtes comme griffonner sur une feuille de papier avec pleins de couleurs parce que cela nous éclate, faire la bombe à eau en plongeant, courir après les feuilles. Ne pas trop chercher à vouloir se cantonner à l’image sérieuse que l’on attend de nous, la vie est trop courte. Tant pis si on a l’air un peu con à chantonner en effeuillant une marguerite, ou si on a envie de sortir un vieux jouet de notre enfance.

Auteur inconnu

Faire de la balançoire et fermer les yeux en sentant l’air nous fouetter la figure, chercher des coquillages, ramasser des feuilles jaunies pour décorer le bol de l’entrée, partager un bon gâteau en famille, grignoter des sucreries ou du pain et du fromage en bavardant dans un parc, se blottir dans le creux de sa couette avec ses chats et faire un jeu de société, sortir les pastels et dessiner un arc-en-ciel… autant de trucs simples. Tellement simple qu’ils en paraissent idiots. Des choses simples qui sont à la portée de toutes les bourses. Si simples qu’il n’y a aucune excuse pour ne pas s’accorder le temps de le faire de temps en temps et pourtant, combien sommes-nous à faire passer ces choses là à la trappe en premier ? Parce que pas le temps, parce que le travail, les études, parce que, parce que. Parce qu’il est parfois plus simple de se mettre une chape de béton sur les épaules, de se regarder dans le miroir avec toutes nos responsabilités, qu’elles soient dans le domaine familial, professionnel, spirituel ou tout à la fois.

Mais la vie n’est pas faite que de responsabilités. Elle est aussi faite de tous ces moments là qui ne servent à rien, qui ne doivent servir à rien d’autres qu’à nous apporter un peu de légèreté et de douceur. Si on oblitère complètement cet aspect, alors tout le reste devient progressivement de plus en plus lourd, et si on n’ey prend pas garde, il peut finir par nous écraser totalement. Cet aspect mutin de Sigyn est tout aussi important que l’autre. Elle est à la fois l’enfant qui joue de manière insouciante avec des fleurs et celle qui porte le bol dans la caverne. L’un ne va pas sans l’autre.

Quand j’ai commencé à travailler avec Narvi, je ne savais pas comment faire. Je me sentais maladroite et gauche, je n’avais aucune idée de la manière adéquate pour débuter. Je me sentais beaucoup trop cynique et tranchante pour utiliser mes méthodes habituelles, qui sont parfois assez trash. Autant je n’hésite pas à bourriner pour bosser avec certains, autant, je m’étais dit que j’allais devoir changer mon fusil d’épaule. En même temps, c’est une vue de l’esprit : on projette une fragilité présumée sur eux, et totu ce qu’on lit n’aide pas forcément à trouver sa manière de procéder (C’est depuis ce moment là que je ne lis plus rien avant d’entamer un travail. Ce n’est qu’après avoir commencé que je regarde rapidement ce que d’autres peuvent en dire, histoire d’avoir d’autres visions, mais je n’épluche pas tout, cela ne m’intéresse pas et je ne souhaite pas être trop influencée). En les visualisant comme des enfants, on peut rapidement perdre de vue qu’ils ne sont pas humains. J’ai du faire exactement le même type d’erreur que ceux qui ne voient en Sigyn qu’une femme abusée. Bref, j’ai finalement eu l’idée de jouer avec Narvi. Et c’est comme ca que je me suis retrouvé à sortir les petits bâteaux Vulli avec lesquels je jouais enfant, à me faire couler un bain et à vouloir jouer avec. Je passe sur le moment awkward où on réalise qu’on est à poil dans sa baignoire à vouloir entrer en contact avec une déité qui a l’apparence d’un petit garçon de huit ans. -___- Grand moment de solitude et de « I have no fucking idea what I’m doing ». Le plus dur ? Arrêter de se regarder et de projeter ce dont on pense qu’on a l’air (« on va passer pour des qu’on peut pas se permettre de passer pour » comme ils diraient dans Kaamelott), lâcher prise et prendre du recul. C’est là qu’on se dit « ouais ben bordel de merde, peut-être que je voyage facilement ou quoi, mais là, c’est du challenge. » S’amuser, jouer, garder une âme d’enfant, c’est un putain de challenge, mais c’est aussi nécessaire que toutes ces histoires d’ancrage/purification/protection/visualisation etc.