[Odin Project #20] Un dieu solitaire ?

Fritz Hegenbart

Je me souviens précisément du moment où, en voyage sur l’île de Samsø avec le Loup, nous avons eu cette conversation, autour de pizzas et de bières dans une échoppe de Nordby, après avoir parcouru le labyrinthe. On discutait de mythologie nordique -comme souvent entre nous- et au fur et à mesure de la conversation, je me suis retrouvée à penser qu’Odin était finalement un dieu bien solitaire.

J’aurais sans doute un peu de mal à restituer le cheminement exacte de ma pensée -la bière n’était pas terrible, mais on s’était levés à l’aube pour prendre le ferry. Ouh, les vilaines excuses- mais je vais essayer. Je pensais aux déplacements que font Loki et Thor, qui voyagent ensembles plusieurs fois notamment pour aller récupérer le marteau de ce dernier -dans le Chant de Thrym- ou pour aller chez Útgarða-Loki. Aux façons dont sont présentées, introduites toutes ces déités. A leur entourage. Pour au final en venir à la conclusion, entre deux gorgées de bières et quelques gouttes de pluie, que Le Vieux avait surtout l’air d’être seul. Même s’il effectue quelques déplacements accompagné -comme dans le Reginsmál– la plupart du temps, il est seul, avec un but précis. Il se retrouve à se trimbaler partout, en mission. La plupart du temps, ses voyages ne sont pas une sinécure : il certes récupérer l’hydromel -et occupe trois nuits de manière fort agréable avec Gunnlöd- mais il risque sa peau quand même. Et au passage, il y aurait pas mal à dire sur cette histoire avec Gunnlöd, mais bref, passons pour cette fois. Il va faire son battle d’énigmes avec Vafþrúðnir, seul, et là aussi, il risque sa peau. Vous me direz, il n’est pas obligé d’y aller. Peut-être, peut-être pas, après tout.

Il n’est pas présenté comme spécialement proche des autres déités : on le voit parfois interagir avec Frigg, mais leur relation est présentée comme plus ou moins conflictuelle, suivant ce que j’ai pu lire (plus vraiment la source en tête). Thor est son fils, mais -si je ne dis pas de bêtises hein, comme toujours- le seul moment où on les voit tous les deux, le Vieux est déguisé, et Thor et lui se querellent. Lui et le mari de Freyja, Óðr, sont parfois rapprochés ou même considéré comme étant la même déité, mais Óðr disparaît de toutes façons peu de temps après le mariage.
Finalement, à part Sága (on dit qu’ils boivent ensembles et partagent des histoires) et Loki -qu’elles soient conflictuelles ou non-, je n’ai pas l’impression qu’il est fait mention d’interactions fréquentes avec les autres.
Alors, oui, oui, Hermód voyage bien tout seul vers Helheim pour présenter une requête à Hel, oui, les autres vaquent aussi à leurs occupations, mais si on considère qu’il est souvent présenté comme « le chef » des Ases, il est bigrement distant : parce que justement il est le chef ? Parce qu’il se trouve dans l’obligation d’accomplir un certain nombre de tâches ? Parce qu’il a accès un certain nombre de connaissances qui l’éloigne des autres ? Parce qu’il possède aussi très lié à la mort ? (Les autres déités qui sont rattachées explicitement à la mort me paraissent aussi, isolée / indépendante, bref, évoluant en marge des autres). Un peu de tout cela ?

Même dans les réactions / perceptions des gens, disons que parmi les Ases, j’ai l’impression qu’il n’y a que Loki qui suscite autant d’ambivalence / méfiance / passion, etc. Les gens sont rarement neutres à leur sujet. (Oui j’inclue Loki dedans, rapport à la Gylfaginning, « toussa » comme dirait l’autre. Après, c’est un sujet dont il est sans doute possible de débattre des heures).

Je n’ai pas de réponses précises, et d’une certaine manière ce n’est sans doute pas très important, juste des vagabondages d’esprits sur une petite île danoise, par un jour ni beau ni laid d’un mois d’août qui aurait pu être comme un autre. 

Publicités

[Odin Project #15 / PBP] W – Wanderer

Auteur inconnu

L’un des aspects les plus connus d’Odin est sans doute celle d’un dieu voyageur. Plusieurs de ses heiti sont corrélés à cet aspect que l’on peut considérer sous deux angles : le voyage « physique » mais aussi le voyage chamanique, qui s’effectue sous forme de transe.

Premièrement, voici un  -très- bref aperçu -non exhaustif- de ses identités et de ses voyages/interventions.

* Gangleri, dans la Gylfaginning, à la rencontre du roi Gylfi.
* Bölverk, quand il se rend chez Suttung pour récupérer l’hydromel -et qu’il séduit au passage Gunnlöd. Cette histoire est mentionnée plusieurs fois dans les textes, notamment dans le chapitre 2 du Skáldskaparmál [pour raconter l’origine de la poésie].
Hárbarðr, dans le fameux Hárbardsljód. Odin est déguisé en passeur et se chamaille avec Thor, en profitant pour se vanter de ses prouesses sexuelles.
Hrani dans la saga de Hrólf Kraki.
Grímnir, entre autre dans le Grímnismál.
* Vegtam, dans les Baldr Draumar, quand il va interroger la völva morte à propos de la destinée de son fils.

Dans un premier temps, j’ai tenté de séparer ce qui m’apparaissait relever de la catégorie des voyages « physiques » et ce qui me semblait être davantage de l’ordre du voyage « chamanique » avant de me rendre compte que ce n’était pas un angle très pertinent : par exemple, dans le Grímnismál, si d’un premier abord, le voyage semble se faire sur le plan « physique », ce que subi Odin, qui se retrouve pendu entre deux feux etc, n’est pas sans rappeler ce qui est dit dans le Rúnatal (la partie du Hávamál où il raconte la découverte des runes) et qui pourrait être rapproché d’une initiation chamanique.

Peu importe le voyage, il semble y avoir toujours un but : Odin ne voyage pas forcément pour le plaisir (bien qu’il puisse en prendre à l’occasion), il y a une raison, quelque chose qu’il essaie de changer ou d’influencer. Des informations qu’il se doit de trouver pour exercer ce changement ou cette influence. C’est flagrant dans les raisons qui le poussent à aller voir le roi Geirröth dans le Grímnismál. Pareil pour les Baldr Draumar, etc. De ce point de vue là, par exemple, le Hárbardsljód est relativement à part.

On constate que les voyages qu’il effectue se font sous une identité d’emprunt, masquant, du moins en apparence, son identité véritable. S’y ajoutent parfois un déguisement physique. On peut y voir un renforcement de cette volonté d’action conjuguée à l’obligation de ne pas se faire « remarquer », en tout cas, pas au début du processus, ce qui possède un sens, et physiquement, et chamaniquement (il est intéressant de considérer le nom de l’Arbre-du-Monde, Yggdrasil, soit « coursier de Ygg », et de regarder sa monture, Sleipnir, ce qui fera peut-être l’objet d’un autre article).
Le changement de forme a lieu à plusieurs reprises [changement de forme qui demeure néanmoins parfois humaine, comme lorsqu’il va séduire Rind et que, pour la piéger -ainsi que son père-, il prend l’apparence d’une vieille femme, entre autres. Cet épisode est raconté dans la Geste des Danois de Saxo Grammaticus], par exemple dans le cas où il va récupérer l’hydromel, et se change en serpent pour percer la montagne, ou dans le chapitre 7 de la Heimskringla intitulé Magie d’Odin, quand il est dit :

Odin avait le pouvoir de se métamorphoser. Son corps gisait alors comme endormi ou mort, tandis qu’il était lui-même oiseau ou animal sauvage, poisson ou serpent, et qu’en un clin d’œil il se rendait dans des pays lointains pour ses propres affaires ou pour celles d’autrui.

Au long des textes, il apparaît que la rencontre avec Odin s’avère souvent fatale pour nombre de ceux qui croisent sa route : c’est le cas pour Geirröth qui finit empalé sur son épée, pour Hrólf Kraki, pour les géants qui l’embauchent sous le nom de Bölverk. La mort et le voyage se trouvent fréquemment corrélés, ce qui est d’une certaine manière amusant si l’on prend en considération le fait que l’imagerie « populaire » le représentent souvent vêtu d’une cape bleue ou noire dans ces moments là. Hors dans cette mythologie, le bleu -et le noir- sont en lien étroit avec la mort, rien à voir avec la connaissance. Ceci étant, ce dernier point est un plus un détail qu’autre chose.

Sources :
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
L’Edda, récits de mythologie nordique, traduction de François-Xavier Dillmann
Histoire des rois de Norvège, traduction de François-Xavier Dillmann


[Odin Project #13] Les enfants d’Odin [généalogie]

On prête parfois à Odin d’être à l’origine de la plupart des Ases, ce qui me semble quelque peu exagéré, même si on peut lui rattacher la paternité d’un certain nombre d’enfants (et de petits-enfants par déduction). Probablement en raison de certains de ses heiti (je pense à Père-de-Tout, mais le rapprochement initial ne vient pas de moi), mais aussi de la création des humains telle que racontée dans la Gylfaginning (Ask et Embla). A noter que dans la Rígsþula (Chant de Rígr), c’est Heimdall, qui sous le nom de Rígr, engendre la race humaine : certains auteurs [encore une fois qui ? Je ne me souviens plus] ont suggéré que ce Rígr pourrait en réalité être Odin. Je ne sais vraiment quoi en penser, là au pied levé, je partage davantage à titre d’anecdote.

[La graphie des noms est celle utilisée par John Lindow]

Balder (M) : Second fils d’Odin après Thor. Frigg est sa mère.

Hermód (M) : Hermód est-il le fils ou un homme de main d’Odin ? John Lindow explique qu’il pourrait très bien être à l’origine un héros humain -le même type de paradigme se pose quant à l’origine de Bragi, qui a très bien pu être un scalde divinisé. Il précise aussi que l’histoire de la mort de Balder est parfois présentée comme se jouant entre trois frères (donc Balder, Hermód et Hödr) : j’avais lu -reste à retrouver la source : Turville-Petre ?- que le fait que cela se produise au sein d’une même famille (y compris en incluant Loki) pourrait être un exemple d’un règlement fratricide tel que cela pouvait se passer à l’époque.

Höd (M) : Fils aveugle d’Odin. [sa cécité n’est pas mentionnée dans tous les textes]. De manière assez surprenante, lui aussi survit au Ragnarök. Pas plus que pour Hermód le fait que sa mère soit Frigg n’est systématiquement mentionné.

Sæming (M) : Mentionné dans l’Histoire des rois de Norvège, soit fils d’Odin, soit fils de Freyr, cela n’est clair. Dans le prologue des Eddas, il est nommé comme étant le fils de Skadi et d’Odin (en plus d’autres fils non cités). A noter que j’ai parfois lu que l’union d’Odin et de Skadi avait donné naissance aux Sames [?].

Sága (F) : Sa parenté n’est pas claire non plus, il est parfois mentionné qu’elle est la fille d’Odin. En tout cas sa mère est inconnue.  Lindow mentionne qu’en considérant l’étymologie de son nom, certains spécialistes pensent que Sága pourrait être un autre nom de Frigg.

Thor (M) : Fils d’Odin et de Jörd.

Vídar (M) : Fils d’Odin et de Gríd, une géante.

Váli (M) : Dans le Skáldskaparmál, un kenning le désigne comme étant « le fils d’Odin et de Rind ».

Et à propos de Týr ? Toujours dans le Skáldskaparmál, un kenning le désigne sous le nom de « fils d’Odin ». Cependant, dans la Hymiskviða (Chant d’Hymir), qui raconte l’expédition de Thor et Týr chez le géant Hymir, on apprend que ce dernier est le père de Týr. Quant à l’identité de sa mère, elle pose apparemment problème à beaucoup de spécialistes : soit elle est une Ase, et autant l’union entre une géante et un ase ne pose pas de problèmes, autant l’inverse, déjà plus (pour diverses raisons, bla bla bla). Soit elle est une géante, ce qui pose un autre paradigme. Ceci étant, le cas de cette déité demanderait un approfondissement spécifique parce qu’il est assez particulier. [Personnellement, vu l’évolution des fonctions respectives de Týr et d’Odin, et d’autres détails,  j’ai un peu du mal à le considérer comme son fils.]

Sources : 
Norse mythology, John Lindow
A Piece of Horse Liver, Jón Hnefill Aðalsteinsson
Norse mythology, Kathleen Daly

[Odin Project #7] Odin est-il impliqué dans la mort de Balder ?

« Odin’s last words to Baldr » (1908) by W. G. Collingwood.

La mort de Balder est abordée dans plusieurs textes : dans la Gylfaginning (chapitre 49), dans la Völuspá (31 et 32) et les Baldrs draumar.

Je n’en resituerai pas le contexte, qui a déjà été abordé plusieurs fois sur ce blog, me contentant de rappeler que Loki pousse Hödr à décocher la flèche fatale. Ici commence l’interprétation.

Loki n’est pas directement puni : ce n’est pas lui que Vali, le fils engendré par Odin et Rind, tuera. C’est Hödr. Loki sera châtié suite à ce qui se passe dans la Lokasenna, où il explique être la raison pour laquelle Balder n’est pas présent au banquet (= la raison pour laquelle il est mort) [strophe 28]. Suite à cette déclaration, ni Frigg ni Odin ne répondent.
Les raisons pour lesquels Loki a poussé Hödr a commettre le meurtre ne sont jamais développées. On dit simplement qu’il était jaloux de Balder, ce dernier étant aimé de tous. A noter que là où dans les Eddas poétiques, Balder est un dieu disons « bien sous tous rapports », la description qu’en fait Saxo Grammaticus dans La Geste des Danois est quelque peu différente : Balderus (qui est présenté sous un jour beaucoup moins sympathique) se retrouve en compétition avec Hotherus (=Hödr, sauf que Hotherus n’est pas aveugle) pour gagner l’amour d’une femme, Nanna et finalement, Hotherus tuera Balderus. Si ma mémoire est bonne, il n’y a pas d’équivalent de Loki dans le panthéon germanique, il est une figure propre au panthéon nordique (je distingue germanique et nordique pour des raisons également évoquées précédemment sur ce blog).

Essayons de regarder la mort de Balder en retirant Loki de l’équation. La façon dont Balder est tué présente un certain nombre de traits avec un épisode de la Saga de Gautrek où (en gros, hein) un mec nommé Starkaðr survit à toutes sortes d’aventures et finit par faire un simulacre de sacrifice à Odin : il fait semblant de s’offrir à lui, avec une corde non tendue autour du cou et une branche d’osier comme lance. Sauf que d’un seul coup, la corde se tend et le pend, tandis que l’osier devient une lance et lui transperce le corps. La plante inoffensive qui se transforme en arme mortelle est commune aux deux histoires.

Il existe un certain nombre de parallèles entre Odin et Hödr. Un certain nombre de heiti décrivent Odin comme borgne ou même aveugle. Le nom de Hödr est traduit par « guerrier ». Dans la description des deux, il y a une certaine « schématisation » qui est commune, au moins en apparence. Je ne sais pas si une analyse plus poussée de l’origine du nom de Hödr ne se rattacherait pas à l’étymologie du nom Odin.

En admettant cette hypothèse, reste la question du « pourquoi » ? Pourquoi Odin sacrifierait-il son fils « aimé de tous » -et sa mort ne le réjouit absolument pas ? Plusieurs hypothèses complémentaires :

1/ La première (la mienne) : c’est que Odin, en tant que « responsable » des dieux, (comme vu ici) est chargé aussi du futur de tous. Il doit faire des choix, aussi douloureux soit-il en gardant à l’esprit l’évolution des mondes. Il est donc pas impossible de penser qu’il ait sacrifié Balder au destin (et un sacrifice qui ne vous coûte rien n’est pas un sacrifice, je fais une distinction entre cette notion et celle de don). Le destin n’étant pas ici une entité incontrôlable à laquelle les dieux sont soumis (bien que cela soit le cas dans les mythes nordiques : mêmes les dieux sont soumis aux lois du Wyrd) mais disons le calcul froid et pragmatique d’un stratège qui doit abandonner en apparence pour pouvoir remporter la bataille plus tard. Balder, comme Hel, sont peut-être des ajouts tardifs, approximativement du Xe siècle (je cite de mémoire, m’en souvenant quand j’avais fait les recherches sur Hel / Dame Holle et la Cailleach en juin 2011) : il est vrai que, même si je ne suis pas absolument convaincue par le rapprochement de Balder avec une figure christique, il n’est pas déraisonnable de penser que la façon dont il est présenté préfigure une certaine évolution.

2/ Cela nous mène à la seconde hypothèse, avancée par Patrick Guelpa. Odin et les autres Ases sont des figures d’un monde ancien, Balder représente le futur. On peut y voir la passation des anciennes puissances à des nouvelles, avant que ne s’écroule « l’ancien monde » (littéralement, Ragnarök signifie « Crépuscule des Puissances).

3/ Enfin, la troisième interprétation, celle qui est plusieurs fois reprises et étayée par K. Gundarsson : on retrouve la mort comme constante chez Odin, y compris dans la poésie, qui est utilisée par les skaldes pour se souvenir des morts, et honorer leurs exploits. [Note : on retrouve cela chez Saga, la fille d’Odin. Elle figure parmi les suivantes de Frigg -souvent douze, mais leur nombre varie suivant les textes- et on dit qu’elle se rappelle de toutes les histoires et de la généalogie des familles]. Ce que murmure Odin à l’oreille de Balder au moment où celui-ci est sur le bûcher funéraire, pourrait donc être la généalogie des Ases. Autrement dit, la possibilité de remonter à la source et de redécouvrir les anciens dieux une fois le Ragnarök passé, puisque Balder, et un certain nombre d’autres dieux, survivent et reviennent. Il aurait donc volontairement « préservé » Balder comme une sauvegarde de mémoire pour ne pas qu’ils soient tous oubliés.

Loin de s’exclure, ces trois possibilités dressent un tableau intéressant. Loki, loin d’avoir été la « source » de sa mort, n’aurait été qu’un exécuteur ignorant -ou pas d’ailleurs- le plan derrière. Bien que ses actions sèment généralement une belle pagaille, il est aussi celui qui permet de les résoudre, et qui permet d’en tirer, au moins des avantages, sinon de rétablir un certain statu quo. Ceci amènerait des débats intéressant, à voir pour une autre fois.

Sources : 

Our Troth, vol.1
Norse mythology
, John Lindow
La Völuspá, Essai sur l’ancienne poésie islandaise, Patrick Guelpa
Wotan – The road to Valhalla, Kvedulf Gundarsson
Mythes et Dieux de la Scandinavie ancienne, Georges Dumézil

[Odin Project #6] Les noms d’Odin

Odin apparaît sous un nombre incalculable de noms ou heiti. (Neil Price en recense un grand nombre dans un de ses livres. Malheureusement l’ouvrage en question est introuvable. D’après Thorsson, il y en aurait plus de 200.) La Gylfaginning en donne un certain nombre. J’ai fait un rapide tour de mes ressources pour en lister une partie ici. [Ils n’y sont évidemment pas tous. Cette liste sera éventuellement mise à jour plus tard, au fur et à mesure]

Aldaföðr : Père des Hommes
Alföðr : Père de tout
Atridr : Assaillant
Auðunn : Ami de la richesse
Baleygr : Œil de feu
Biflindi : Secoueur de bouclier
Bileygr : Borgne
Björn : Ours
Bölverk : Fauteur de malheur
Draugadrótin : Seigneur des Draugar (basiquement les « morts-vivants », « revenants »)
Farmatyr : Dieu des cargaisons
Farmaguð : Dieu des cargaisons
Fimbultyr : Dieu Suprême
Fjolnir : Polymorphe
Fjölsvidr : Très sage
Forn-Ölvir : Très-Haut Ancien
Galdraföðr : Père du Galdr
Gangleri : « Fatigué de voyager
Gapþrosnir : « Qui est pris de frénésie »
Geirvald : Maître des lances
Gest : Invité
Ginnar : « Qui déçois »
Gizur : « Celui qui devine »
Glapsvidr : Affolant
Göllnir : Hurleur
Göndlir : Dieu à la baguette magique (au sens phallique itou)
Grimnir : Masqué
Grimr : Masqué
Hangaguð : Dieu des pendus
Haptaguð : « Dieu qui lie »
Hár : Très-Haut
Harbadr : Barbe grise
Helblindi : Aveugle de Hel
Herjafödr : Père des armées
Herjan : Seigneur des armées
Herteitr : Joyeux parmi les guerriers
Hidolf : Loup au combat
Hjamberi : porte-heaume
Hléföðr : Le Père des Monts (Tertres)
Hnikarr : « Qui frappe »
Hrafnaguð : Dieu Corbeau
Hroptatyr : Crieur des Dieux
Hvatmoð : « Qui aiguise le courage »
Jafnhár : « Tout aussi élevé »
Jalkr : Hongre (Note : Chez Thorsson, le mot étalon est donné. « Pudeur » ou erreur ?)
Jarngrim : Masque de fer
Jólnir : Figure de Jól (Yule)
Kjallar : Le Pourvoyeur
Ofnir : Provocateur
Ómi : Voix puissante
Óski : Désirant
Rauðgrani : Moustache rouge (rousse)
Sað : Véridique
Sanngetall : le devinant
Sidhöttr : « Au chapeau rabattu sur les yeux »
Sidskeggr : Longue barbe
Sigfödr : Père de la victoire
Skilfingr : « des Skilfingar »
Skollvald : Tricheur
Svafnir : « Qui envoie les rêves »
Sviður : Sage
Svipall : « D’apparence changeante »
Svölnir : Porteur de bouclier
Thekkr : Bien-aimé
Thriði : Troisième
Thundr : Bruyant
Thunn : Maigre
Udr : Aimé
Vakr : Vigilant
Vafudr : Vagabond
Valföðr : Père des occis
Vegtam : Familier des chemins
Veratyr : Dieu des hommes
Viðrir : Dieu des tempêtes
Viður : Tueur
Yggr : Le terrible

Sources :

Runelore, Edred Thorsson
Idunna n°81, automne 2009

[PGP] H – Hel/Hela

(Cet article est une simple remise en contexte des origines de Hela. Une seconde partie, plus personnelle est prévue pour vendredi 19/04)

Une introduction généraliste

Hela est une figure complexe : on dit qu’elle est la fille de Loki et d’Angerboda. Qu’elle est la déesse de la mort et qu’elle règne sur le monde des morts, Helheim. Que son visage est divisé en deux parties : l’une resplendissante quand l’autre est pourrissante. Parfois il est mentionné qu’elle fait partie des rökkr, ces déités liées aux forces primordiales, aux puissances chtoniennes. C’est la plupart du temps ce que l’on peut lire sur elle.

En réalité, c’est un peu plus délicat et à nuancer.

Lire la suite

[Odin Project – Jour 26] Odin, Ansuz, le souffle, le chant

La rune qui est le plus communément rattachée à Odin est Ansuz. Ansuz, aussi nommée Óss en vieux norrois. Son nom signifie « dieu » mais prend parfois un sens différent, notamment en vieil anglais où son nom est traduit par « bouche ». Odin est le Père de Tout et considéré comme le chef des Ases. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle est rattaché à la parole, au souffle, et Odin est celui qui a insufflé la vie, le souffle vital lors de la création de l’homme telle qu’elle est racontée dans le huitième chapitre de la Gylfaginning (La mystification de Gylfi).

Il est dit que Odin, Vili et Vé façonnèrent Ask et Embla, le premier homme et la première femme à partir d’un frêne et d’un orme.

Le premier leur donna le souffle et la vie, le second l’intelligence et le mouvement, le troisième l’apparence, la parole, l’ouïe et la vue.

Le premier est Odin, le second Vili et le troisième Vé. Odin a en quelques sortes, absorbés certains des aspects de ses deux frères, notamment quand il est question de son éloquence et de sa capacité à convaincre. Dans de ces nombreux textes, il se sert d’ailleurs de cette habilité pour tirer les choses à son avantage ou ridiculiser la partie adverse. Le seul qui semble le surpasser est Loki (comme par hasard son frère de sang, faut-il le rappeler ?). Le souffle est l’énergie vitale, celle qui lui sert à amener les runes à lui pour les ramasser (« et hurlant les ramassait »), concept qui évolue progressivement pour amener l’éloquence, mais aussi la poésie (quoique cette dernière aptitude relèverait aussi de sa fonction de dieu des morts).
Le souffle est un élément important de la pratique magique telle qu’elle est mentionnée dans les textes scandinaves, notamment le galdr (qui est un mot norrois pour désigner une incantation, le verbe incanter signifie « enchanter par des invocations » : l’invocation est déjà un processus requérant la parole, si on décompose le terme enchanter, on voit clairement la projection d’un vouloir, de concept à l’aide de mot. Le terme latin carmen a donné charme en français. D’une certaine manière, le terme incanter est encore un cran au-dessus en terme de puissance). Dans le Balderdraumar (Le rêve de Balder) Odin est désigné par les termes galdrs fadhir, le père du galdr.
En vieil-anglais, ansuz est ós, et ce terme est employé dans un poème (je ne sais pas lequel par contre) pour désigner la bouche. Rappelons qu’un autre des nombreux noms d’Odin est Osmi, parfois traduit par Le Suprême, mais parfois également par Voix puissante (ce nom me fait toujours penser à Saroumane et Gandalf dans le Seigneur des Anneaux et notamment dans le passage du film où a lieu « la confrontation incantatoire au col de Caradras). On peut bien sûr rapprocher cette signification de l’aspect « magicien » d’Odin, mais en réalité, c’est beaucoup plus étendu que cela.

Le concept du souffle de vie exprimé dans la Gylfaginning est l’önd qui est en réalité plutôt une notion d’énergie vitale que le « simple » sens du souffle, alors cette énergie et les concepts pouvant s’y rapporter sont beaucoup plus vastes. On rejoint alors d’autres aspects et fonctions d’Odin, notamment l’aspect guerrier avec la transe des berskers, l’aspect séducteur avec l’énergie sexuelle, mais aussi certaines de ses fonctions sans doute beaucoup plus ancienne reliées à la nuit et au vent. Il est particulièrement intéressant non seulement de chanter les runes, mais aussi de respirer d’une manière particulière pour, en quelque sorte, faire monter la jauge d’énergie (une fois j’ai fait un rêve assez spécial incluant ce genre de pratique : un Vieux (sans commentaire) m’expliquant comment respirer et « projeter le souffle ». L’énergie obtenue était déroutante, particulièrement puissante mais vraiment brute, pouvant donner à peu près n’importe quoi comme « résultat » ca n’avait rien de commun avec ce que j’arrive à faire durant mon état actif.)

Chanter est une pratique très puissante : on dit qu’un tambour sonne correctement quand on entend d’autres sons. Quand on chante, c’est un peu la même chose. J’ai fais du chant pendant dix ans, dont plusieurs années dans une chorale professionnelle, et je me souviens de mes professeurs qui disaient que ce n’est pas la note chantée qui est importante, ce sont toutes celles que nous ne prononçons pas mais qui s’entendent par réverbérations. Pendant qu’on chante, on est concentré, toute l’attention est concentrée sur le fil d’énergie pour qu’il réponde entièrement à ce que l’on souhaite façonner (en l’occurrence, dans une chorale, quelque chose qui soit harmonieux), à un certain niveaux de concentration, on atteint une sorte de transe très particulière : en chantant les runes il est possible de faire exactement cela, de développer les couches successives et les significations repliées de la rune et de trouver exactement le vibrato qui correspond au travail que l’on accomplit.

Il est intéressant de s’attarder sur le fait que, pour aller chercher les runes, Odin se sacrifie de deux manières en réalité : par la pendaison et par la lance. Je pense que la pendaison n’est qu’une façon de « travailler », de « façonner » son önd pour qu’il puisse atteindre l’état de transe et rendre le voyage possible. La blessure par la lance constitue le sacrifice nécessaire et sans doute, elle augmente ou modifie, en tout cas agit sur la douleur. Son sang est une offrande, ce qui explique pourquoi il existe la question de savoir s’il faut teindre ses runes avec son sang ou pas.

Source de la citation : L’Edda, Snorri Sturluson, traduction de  François-Xavier Dillmann