[Odin Project #30] Bilan & Fin.

Le mois de novembre se termine, et avec lui le Odin Project. Je ne pensais pas arriver au bout, pas plus que l’an dernier. Peut-être même encore moins, parce qu’en écrire certains d’entre eux a nécessité pas mal de temps, pour vérifier les sources, faire le tri dans les idées qui valsent dans la tête.
Comme l’an dernier, je sens que certaines choses ont évoluées. A cette date l’an dernier, je ne connaissais pas beaucoup la mythologie nordique. Je n’avais jamais lu les Eddas (à part quelques bribes par ci, par là, comme le Runatál ou en diagonal sur un encodage ebook mal foutu sur mon PC) par exemple. Les quelques trucs que je connaissais étant éparses, une sorte de vaste foutoir que j’étais incapable d’organiser et de retenir, de structurer.
De manière amusante, en un an, je suis tombée par hasard et grâce à une amie en particulier, sur toutes sortes de ressources. Mis la main sur des bouquins. Me suis procuré les Eddas. En français. Puis en anglais parce que j’avais envie de pouvoir comparer les traductions. Aujourd’hui ca me fait rire de me rappeler qu’un an seulement, pas mal de choses m’étaient totalement inconnue. Pourtant, je n’irais pas prétendre que je m’y connais « bien ». En fait, paradoxalement, j’ai surtout mesuré ce mois-ci tout ce que je n’étais pas encore capable de saisir, de comprendre. De la somme considérable de tout ce qu’il me reste à apprendre, à explorer. Des interconnexions complexes entre les déités, l’histoire des pays scandinaves, leurs langues, les différents ajouts et modifications, les interprétations faites au fil du temps par les spécialistes. En fait, je pense qu’une vie entière ne suffit pas, et que le « tout » reste inaccessible. Parfois je vais me coucher avec la sensation d’avoir le cerveau qui fume. Et en écrivant ou en cherchant une info précise, dans un but précis, on se rend compte que juste au moment où on pensait avoir un semblant de base, on est en fait avec trois cailloux à la con sous la semelle. Il y a l’Everest. On voudrait le gravir. On pense avoir fait un dixième du chemin quand on regarde en bas et que, ah non, on est juste un sorciéron monté sur une caillasse. Que l’Everest c’est le machin devant nous dont on ne peux même pas voir le sommet. Mais comme le sorciéron est têtu et passionné, il se dit qu’il va essayer quand même. Parce que ca le fait triper, comme les volcans quand il avait huit ans et qu’il passait ses journées à emmerder le mondes avec la classification des types de laves, et qu’il retenait des larmes de déception quand des adultes, croyant lui faire plaisir, lui avait offert un livre pour enfants sur les volcans pour son anniversaire. Croyant le réjouir avec un beau livre illustré quand il aurait souhaité un livre scientifique. Mais il paraît qu’il était trop jeune…

Aujourd’hui, rien à foutre : je ne dépend plus du bon vouloir des adultes pour acheter des livres, et j’ai la chance d’avoir un entourage qui en plus m’encourage. 🙂 Peut-être que je changerai. Peut-être pas. On verra.

Il y a un an, ce blog a vraiment commencé à se remplir, je ne m’attendais à rien, et surtout pas à en être là où je suis aujourd’hui, y compris spirituellement parlant. Mais ca me va. L’aventure est belle ; elle me plaît. Avec ses joies et ses difficultés. Avec ses doutes. Avec ses avancées.

Tout a une fin, et pour décembre, je prend en quelque sorte une pause de ce blog. Je posterai le rappel pour le projet de janvier (qui sera moins demandeur niveau travail personnel). Ce projet aura bien lieu, après on verra. Dans la même optique, je ne terminerai très probablement pas le Pagan Blog Project, en tout cas pas avant 2014. Un temps pour chaque chose, et là le moment pour d’autres apprentissages et travaux est venu.

Auteur inconnu

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[Odin Project #29] Odin & Freyja

Les nombreuses facettes de Freyja sont parfois dissimulées sous les présentations simplistes de « Déesse de l’amour » qui, si elles ne constituent heureusement pas la majorité des cas, sont néanmoins fréquentes.

Bien plus qu’une déesse d’amour, elle est liée à la guerre, à la mort, au seiðr, à la sexualité, la fertilité, mais aussi, pourrait-on dire, à l’indépendance et à la souveraineté de soi.

Le mari de Freyja, Óðr -dont le nom est basé sur la même racine que celui d’Odin. La question de savoir si Óðr et Odin étaient autrefois un seul et même dieu n’est pas sans faire écho à l’interrogation similaire pour Freyja et Frigg.

En fait, d’une certaine manière, Odin et Freyja ne sont pas sans avoir certains traits communs ou des interactions et en même temps une certaine « opposition » (mais le terme est maladroit).

Les premiers exemples qui viennent en tête concernent la mort, et le fait que les deux se répartissent les guerriers morts, la pratique du Seiðr -on dit que Freyja l’enseigna à Odin- mais plutôt que d’en faire un catalogue maladroit et incomplet (puisque je n’ai pas encore creusé vraiment pour ce qui concerne Freyja), les deux possèdent à la fois une sorte de lien fort / une fonction particuloière au sein de leur groupe (si l’ont peut dire) respectif, et en même temps une espèce de détachement. J’ai abordé plusieurs fois le fait qu’Odin est parfois vu comme le « chef » des Ases, et les paradoxes de cette vision. D’une certaine façon, cela n’est pas sans me rappeler le fait que Freyja est aussi appelée Vanadís, c’est-à-dire la Dís des Vanes : s’il n’y a pas de notion de régulation, il y a l’idée de protection, de veiller sur les siens (ce qui est aussi d’une certaine manière le rôle d’Odin et qui l’oblige à prendre certaines décisions).

Pourtant, l’un comme l’autre sont deux déités indépendantes, l’un voyage, l’autre mène sa vie comme elle l’entend, loin d’un domaine ou d’une maisonnée. Là où Odin apparaît essentiellement comme un dieu « porteur de mort », on peut mettre en miroir la figure de Freyja « porteuse de vie » (le sexe, la fertilité notamment).

C’est évidemment très lacunaire, l’ébauche d’une réflexion plus qu’un réel contenu, mais il y a sûrement des pistes intéressantes à explorer (pareil si on inclu Freyr dans l’équation).

[Odin Project #28] Si par une nuit d’hiver un Voyageur…

Une anecdote marrante, sans importance ni signification particulière. Juste des coïncidences qui font sourire après coup. 
Note : Le titre de l’article est emprunté au titre d’un roman d’Italo Calvino.

Automne ou Hiver 2004, le soir dans une rame de RER. Nous bavardons, une amie et moi, de tout et de rien. Un arrêt, un type monte. Un semi-vieux. La rame est pratiquement vite. Je me souviens très bien du moment où je l’ai vu monter, avec son chapeau foncé et son pardessus bleu marine qui flottait. Un grand type, aux cheveux gris et courts avec des yeux bleus perçant qui a parcouru la rame du regard.
Et je me suis mise à penser que non, non, à tous les coups, il allait venir se mettre à côté de nous. Et qu’il en était hors de question. Quelques secondes avant de détourner les yeux, la méthode que nous sommes nombreuses à connaître dans les transports, pour ne pas avoir de problèmes, ou quand il est tard, parce que l’on en a marre du « Salut, t’es/vous êtes charmante/s ». C’était raté. Du coin de l’œil, j’ai vu le type esquisser un demi-sourire et se diriger vers nous. « Bonsoir » a-t-il dit avec un grand sourire. Nous avons maugréé « bonsoir », peu disposées à entamer une discussion avec un inconnu. Il s’est assis en face de moi, juste à côté de l’amie.
Et s’est à nous poser des questions, en vrac. Lesquelles je ne m’en rappelle plus. En revanche, je sais qu’il a parlé de livres et nous a demandé si nous lisions, nous a félicité pour la réponse affirmative. Il a ajouté mélancolique que ca devenait rare. Il répétait régulièrement « Vous me suivez n’est-ce pas ? »
Au bout d’un moment il a dit qu’il aimait bien monter dans les trains et aller au hasard pour parler avec des gens, que c’était souvent intriguant et qu’il n’y avait pas de hasard. « Je voyage, sans raisons précises. » a-t-il dit. Il m’a désigné du doigt rapidement, hilare. « Vous quand je suis monté, j’ai tout de suite senti que vous ne vouliez pas que je vienne ? » « Oui. »  « C’est pour cela que je suis venu. C’est bien, au moins vous êtes honnête. C’est préférable. » Il a parlé avec l’amie. Et au bout d’un moment, je me rappelle lui avoir demandé « Vous faites quoi comme métier ? »
Il m’a regardé, a sourit, et a répondu d’un ton laconique « Oh, beaucoup de choses. Oui. Vraiment beaucoup de choses. C’est difficile à dire. » « Nan, mais globalement » ai-je insisté. Il était soudainement devenu vital pour moi de savoir ce que ce curieux bonhomme faisait dans la vie. « Disons que je m’occupe principalement des anciens combattants. » « Comment ca ? Vous travaillez dans une association ? » « Non, pas exactement, bien que oui, ca pourrait être ca, enfin, disons que je les protège, je m’assure que chacun d’entre eux est bien récompensé pour ce qu’il a fait. Ce n’est pas tout, mais c’est ma principale occupation, on pourrait dire que c’est mon métier. » Il s’est tu et a dit « J’aime bien cette image d’une association. Oui… »
Il se marrait.
Je me souviens aussi qu’à un moment, il a dit en souriant « Je suis moitié fox-moitié chat. » comme si c’était une énigme, une blague ou un peu des deux.
Et puis « C’est là que je descends. » comme on approchait d’une gare,  « J’ai été ravi de pouvoir bavarder avec vous deux, c’était intéressant. Continuez à lire, on se recroisera sûrement, oui, oui… »
Le gars a levé son chapeau pour nous saluer puis il est descendu.

[Odin Project #27] La poésie et la mort

Quand j’ai lu au début de l’année le livre de Gundarsson¹, j’ai trouvé intéressant les nombreux liens que l’auteur établit entre Odin et la mort, et effectivement, il semble qu’on y revient toujours plus où moins. Je tâcherais de le relire quand j’aurai mis de l’ordre dans mes idées concernant un certain nombre de points, et me confronter à d’autres théories avant d’y revenir pour voir si je le trouve toujours aussi pertinent.

Concernant la poésie notamment, de l’origine de l’hydromel (constitué du sang de Kvasir) jusqu’à la fonction poétique. Si la poésie est aujourd’hui considérée disons comme un art lyrique (pas uniquement, la définition de la poésie et sa fonction contemporaine pourrait faire l’objet d’une thèse je pense) la poésie de l’époque à une fonction très factuelle. Elle vise en outre à garder en mémoire les histoires, que ce soit celles des Dieux, des faits ou des hommes. [Fonction là aussi très résumée, je crois avoir vu passer des références précises sur la fonction poétique dans la société scandinave, dans les sagas etc, mais je ne les ai pas lues] Si ma mémoire est bonne, les skaldes sont aussi entretenus pour écrire des vers sur les rois qui les entretiennent. La fonction poétique et la notion de mémoire, de souvenir sont entremêlées (et il est intéressant de rappeler que Mémoire, Munnin, est le nom d’un des corbeaux d’Odin. Même si là aussi, l’exploration peut se faire à plusieurs niveaux).
Se souvenir des morts, chanter leurs exploits ou leurs noms, ériger des pierres runiques est une façon de commémorer leur existence, de continuer à marquer leur présence. Cette importance est marquée à plusieurs reprises, notamment au long du Hávamál.

L’autre jour, j’ai pensé à un truc très bête, un truc master of obvious que je ne me rappelle pas avoir lu [ou alors si je l’ai lu, j’en ai même oublié la lecture, mais ca me paraîtrait bizarre que cela n’ai pas été mentionné. Je chercherai, au moins dans le bouquin de Gundarsson et j’updaterai l’article en conséquence], bref je reviens à nos corbeaux : vu par un prisme moderne, Odin est considéré comme un dieu craintu qui a l’idée cheloue de faire souvent mourir de mort violente ses « chouchous ». A travers nos yeux du XXIe siècle, on peut considérer cela de manières très différentes. Une première explication avancée que l’on peut fréquemment voir, est le lien avec le Valhalla et tout le toutim. Une deuxième [l’hypothèse master of obvious] qui ne contredit d’ailleurs pas la seconde mais s’y ajoute, c’est que s’il est en lien avec la poésie, la mort et la mémoire, que la poésie possède une sorte de fonction « performative » contribuant à perpétuer l’existence d’un mort, qu’une mort violente [entre autres faits] est plus généralement susceptible de donner naissance à des poèmes, des histoires [ou à notre époque on pourrait dire à des articles], alors il n’est pas complètement incongru de souligner ce lien. La mort violente qu’accorde Odin n’est pas spécialement l’acte tordu d’un dieu cruel, mais juste une opportunité pour celui qui meurt de continuer à être honoré par ce biais.

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1 : Wotan, The Road to Valhalla

[Odin Project #26] Playlist pour Odin

Sans titre-1

Desiderii Marginis – Procession
Desiderii MarginisCome Ruine and Rapture
Moon Ate The Dark – Explosion in a Four Heart Chambers
Cantate 147 J.S. Bach – Bereite Dir (Solo) 
Godspeed You Black Emperor – Static
Nargaroth – Herbstleyd
Summoning – Our Foes Shall Die
John Fleagle  –  Death and the Lady
John Fleagle – I Have a Yong Suster
Corvus Corax – Ná lama-sa
System Syn – Blood
Einstürzende Neubauten – Halber Mensch

Par Natacha Ilincic

[Odin Project #25] Faut-il se méfier d’Odin quand on est une femme ? (2/2)

Lire la première partie de l’article.

Tandis que la première partie faisait un rapide tour de la question, cette seconde partie est davantage destinée à répondre à l’interrogation Odin doit-il est considéré comme un dieu « réservé » aux hommes ? (Voir l’autre article pour l’introduction générale).

C’est une question que l’on peut considérer sur un plan plus général : y’a-t-il des déités qui seraient réservés exclusivement à un genre plutôt qu’à un autre ? D’un point de vue historique -et même si cela n’a rien à voir avec les mythes nordiques- le culte de Mithra était exclusivement l’apanage non seulement des hommes, mais d’une certaine catégories d’hommes. Je suppose que si l’on passe en revue différentes mythologies, on pourrait trouver plusieurs exemples mais je ne m’y connais pas assez (cela ne m’avait pas empêché de prier Mithra quand j’étais ado…). A ma connaissance, il n’y a pas de divinités nordiques qui soient réservées à un genre spécifique.

On peut en arriver à se focaliser uniquement sur les déités féminines/aspect féminin, soit en raison de nos différents fonctionnement au niveau de la pratique (déjà abordé plusieurs fois sur ce blog), soit parce qu’on reste sur un mode de fonctionnement lié au genre biologique (la question du genre a été abordé là) : « biologiquement féminin » = c’est avec les déesses et que l’on contribue à propager ce genre d’idée autour de soi, consciemment ou non.

A propos d’Odin 

Pour en revenir aux déités, premièrement, si généralement elles ont un genre physique marqué sur les illustrations ou dans certains textes, ce genre n’est pas forcément fixé, que ce soit physiquement ou autre. Par exemple, dans le cas d’Odin, il se métamorphose en femme (voir Saxo Grammaticus), mais aussi son côté ergi. Que l’on prenne en compte les changements physiques ou pas, il n’en reste pas moins qu’au niveau énergétique, il possède un côté « passif » et un côté « réceptif ». Hors, Odin est très souvent perçu comme un dieu, non seulement de fureur, mais surtout lié à la guerre. Et un amateur de femmes. D’un point de vue analytique, il est relativement facile de schématiser ceci et le contenu de l’article précédent par :

Odin = guerre + sexe (aka Conan le Barbare) = identification facile sous ses aspects là uniquement (le côté ergi et tout le reste, poubelle) par des hommes qui fantasment un modèle « 100% viril » = opposition « parfaite avec l’archétype « 100% féminin » (comme me l’a fait remarquer une amie) ou présenté comme un danger potentiel. Résultat : une jolie dichotomie superficielle qui tronque au passage Odin de toutes ses ambivalences, de l’intelligence et de sa nature compliqué qui en fond un dieu aussi fascinant que complexe.

Spirituellement, si on se cantonne à ce type d’image, il est certain que « la mythologie populaire païenne » va finir par émettre des avis suivant lesquels « une femme ne peut pas vraiment pratiquer avec Odin ».

La question « une femme peut-elle pratiquer avec Odin ? » est en fait absurde. Elle sous entend, entre autres, que l’on pratique avec les dieux pour obtenir obligatoirement quelque chose d’eux, et que les simplifications n’aidant pas, à part se prendre pour Xena la Guerrière, une femme ne peut pas comprendre/ n’a de toutes façons pas « accès » à ce dieu là.
Je me suis aussi demandé, voyant parfois qu’il est réduit à figurer un pépé débonnaire qui vous file un pdf avec les significations des runes et que, bien souvent, dans les pratiques magiques, les femmes se tournent majoritairement vers Freyja, si ce n’était pas une manière de l’éviter, par peur ou pour autre chose. Cela ne veut pas dire que la pratique de la personne n’est pas sincère, mais qu’à force, si on n’y prend pas garde, on finit par contribuer soi-même à l’enracinement de ce mythe du « Odin est pour les hommes » ou du moins qu’en tant que femme, on ne peut avoir qu’un accès limité, si on n’y prend pas garde.

Certains auteurs, dont Paxson, disent qu’au contraire, les femmes arrivent mieux à percevoir et à supporter certains aspects d’Odin que les « macho », justement en raison de notre nature réceptive. J’étais relativement d’accord avec elle, et je le suis toujours d’une certaine manière mais de façon plus nuancée : je ne vois pas trop la pertinence qu’il y a à vouloir absolument décortiquer tout ca de manière stricte au lieu de considérer l’énergie, le rayonnement d’une déité dans son ensemble. Ce n’est pas tant « penser moins, sentir plus », c’est plus « apprendre à penser en dehors de la boîte ». On met des calques, avec des étiquettes, des noms, une certaines rigidité, quand il faudrait plus de souplesse, d’adaptation, sans tout penser en mode binaire passif / réceptif, masculin / féminin. D’une certaine manière, cela me rappelle les conseils que donne Jan Fries à propos de la pratique du Seidr dans Helrunar, et le coup des « hanches bloqués » et de la nécessité de se laisser aller, de débloquer tout cela si on veut pouvoir bouillonner.

[Odin Project #24] Faut-il se méfier d’Odin quand on est une femme ? (1/2)

Pardon pour l’image -avec Loki-, mais d’une certaine manière, « c’est pas faux » comme dirait l’autre.

Au début de cette année, en arpentant quelques liens internet, j’étais tombée sur la réaction d’une blogueuse [anglophone] par rapport à des interactions qu’elle avait eu sur FB avec d’autres personnes et qui l’avaient passablement énervée. Ces réactions étaient de plusieurs natures et concernaient un vaste panel de sujets dont j’ai oublié la teneur, à l’exception de celui-là disant  que, Odin était un dieu pour les hommes, et qu’en tant que femmes, il était préférable de se tenir à l’écart de lui, et que de toutes façons, en tant que femme, « l’accès » (si je puis dire) à ce dieu n’était pas franchement possible.

J’aime bien les arguments simplistes ET péremptoires à propos de sujets difficilement démontrables par A + B, surtout quand ils se basent sur le sexe biologique. C’est pas comme si la notion de genre n’était pas un sujet complexe, ou comme si la théorie jungienne de l’anima et de l’animus n’existait pas. Meuuuh non.

D’après tout ce que j’ai pu lire, Odin, il est vrai, se trimbale la réputation d’être fourbe et peu fiable, et je l’ai rapidement abordé précédemment. Après, manifeste-t-il un comportement différent avec les hommes et avec les femmes ?
On ressort généralement pour étayer la thèse du « oui il est plus fourbe avec les femmes », deux extraits du Hávamál (Pour les sources utilisées, voir la bibliographie générale) : dans la strophe 108, il est dit qu’Odin a prêté serment sur l’anneau [donc un serment officiel, etc, le truc balèze, je crois bien me souvenir que Aðalsteinsson en parle quand il aborde le chapitre sur la fonction du Goði au Xe siècle, mais là pardon je suis dans mon plumard, il est tard et c’est pas le sujet principal.] et que personne ne peut se fier à lui étant donné qu’il a rompu son serment et laissé Gunnlöd en larmes.
Il exhorte les hommes à se méfier des femmes dont les intentions sont fausses, avant de poursuivre par quelques conseils pour les amoureux. Après quoi il raconte sa mésaventure avec Rind (la version donnée par ce texte est différente de celle donnée par Saxo Grammaticus) en des termes assez claires : il s’est fait berné et il n’en est manifestement pas ravi. En ce qui concerne l’histoire de Rind, la version de Saxo Grammaticus est pire, puisque usant de certains stratagèmes, il la viole. (Avoir des relations sexuelles avec une personne sans son consentement, c’est un viol. C’était le rappel pédagogique du jour, et les auteurs sont étonnamment peu nombreux à écrire ce mot.)
Ailleurs que dans les Dits du Très-Haut, il y a une saga -je crois que c’est une saga- avec un  entrefilet où, pour résumer, une femme demande à Odin de l’aide et il promet de favoriser un des mecs en question, mais en échange, il demande à la femme « ce qui se trouve entre sa robe et elle-même ». La femme comprend pas trop pourquoi il voudrait sa chainse et se demande pourquoi il veut la voir nue, mais elle accepte. En fait, il s’avère qu’elle est enceinte, qu’elle l’ignore, et que c’est précisément ce qui intéresse Odin. (Je l’ai lu dans la partie sur Odin dans Our Troth, vol. 1)

Pour en revenir l’histoire de Günnlod, on ne sait pas pourquoi il brise ce serment (ou alors j’avoue que je ne m’en souviens plus), mais toujours est-il qu’une partie de tout cela reste flou et qu’il ne semble pas particulièrement fier de partager ce souvenir, bien au contraire. Il ne dit pas du mal d’elle, et si on continue, il dit que certes, il faut se méfier des femmes dont les intentions sont fausses (en substance) mais il n’en exhorte pas moins les femmes à se méfier des hommes. Pareil en ce qui concerne les strophes à l’intention des amants. Les Dits du Très-Haut ne sont pas des textes dogmatiques, gnomiques certainement, mais le but est moins de dire aux gens « faites comme ça parce que » que « voilà deux ou trois trucs pas trop cons que j’ai appris, et à l’occasion, ca peut vous être utile ». Le tout entrecoupé d’anecdotes « personnelles » (puisqu’au niveau mythologique, on lui attribue en quelque sorte la parenté de l’oeuvre) dans lesquelles il ne figure pas toujours à sous son meilleur jour. Il se retrouve même un peu couillon dans l’épisode de Rind, tout de même. Et quand il raconte cette partie, je ne vois pas vraiment de généralisation : il dit qu’une femme peut berner un homme, et c’est factuel. Oui, c’est une possibilité, pas une obligation. Quand à l’histoire de la nana dont il réclame le nouveau-né, je ne vois pas trop pourquoi on devrait considérer que c’est spécialement dirigé contre les femmes. Des mecs, il en réclame plein et personne ne s’en émeut. Parce que c’est un bébé ? Ouais, bon… non, je ne vois pas la différence. C’est surtout le mouflet -de sexe masculin- qui devrait râler, pas la nana. Ou fallait pas demander à Odin quoi. Il favorise un type, il en prend un autre, donnant-donnant, gebo…

Je me suis demandée si les nombreuses conquêtes sexuelles d’Odin n’étaient pas aussi à l’origine de ce point de vue. Une sorte de relation de cause à effet entre le nombre de femmes qu’il a eu dans ses bras (je pourrais être plus vulgaire mais j’ai pas envie) et le degré de confiance qu’une femme peut lui accorder : l’un étant aussi bas que le premier est haut. Je ne pourrais pas dire avec  certitude si ce genre de réflexion est à l’origine du « les femmes ne devraient pas faire confiance à Odin », mais si tel est le cas -et pour les besoins de l’article, nous ferons comme si- alors il y a deux points importants :

* merci d’arrêter les énièmes diffusions de Sex & The City et toutes les séries à la con dans le même genre. Merci aussi d’aller delete les fichiers temporaires entre la lecture des Eddas et « Les hommes viennent de mars… »
* Prendre du recul et arrêter de considérer que les paradigmes de la société moderne sont les mêmes que ceux 1/ de l’époque où on été rédigés les Eddas 2/des époques encore antérieures dont un certains nombre de détails / coutumes etc qui sont probablement mélangés aux Eddas comme un palimpseste difficilement déchiffrable. (d’où ma précision plus haut à propos de la présentation et du vocabulaire utilisé pour parler de l’histoire de Rind).

J’ai l’impression qu’il y a dans cet angle de vue une drôle de manière de voir les choses : un Dieu n’est pas votre pote ou un petit ami potentiel en chair et en os. Ce n’est pas non plus un personnage de séries télévisées. En plus, à cette confusion des « calques » (calque humain / non humains) j’ai la sensation qu’avec ce genre de déclarations / raccourcis, c’est la peur du sexe que l’on brandit, en mélangeant les implicites sociaux et la spiritualité/religion/dévotion.

Odin a un côté prédateur. Oui. Un côté sexuel, oui, et pas qu’un peu. Un côté prédateur sexuel ? Oui, aussi, il faut le dire. Est-ce qu’il faut par défaut  le craindre / s’en méfier parce que on est une femme ? Non.
Pourquoi il faudrait le craindre parce que l’on est une femme ? Mmmh. En fait, ca a aussi des relents de Christianisme ou/et de puritanisme mal digéré, où la femme doit craindre le seigneur parce qu’elle est ci ou mi.

Je ne pense absolument pas qu’il soit plus doux avec les femmes qu’avec les hommes, même si du côté de mes connaissances masculines, j’ai parfois pu avoir des échos de cette impression (merci à vous 😉 ). Je pense qu’il a peut-être différentes manières ou types d’agissement, et ce pour différentes raisons, et encore, mais rien ne permet de considérer que, intrinsèquement, il y a une différence mesurable en terme « brut ».

http://www.pitt.edu/~dash/havamal.html