[Loki Project #14] Le sacrifié : Jésus, Balder, Loki

Balder

Je repensais l’autre jour au lien entre Balder et Loki. A ce que l’on en dit, aux racines de l’histoire, au pourquoi et au comment.

Balder est présenté comme le dieu bien sous tous rapports, celui qui est aimé de tous. Après avoir raconté son rêve à Frigg, sa mère, cette dernière décide de faire prêter serments à tous les êtres pour être certaine qu’aucun mal ne lui soit fait. Elle oublie le gui. Loki rongé de jalousie, s’arrange pour tout mettre en place et guide la main de Hödr dont la flèche de gui va finalement tuer Balder. (Je passe la partie avec la chevauché de Hermod vers Helheim et l’épisode avec la vieille géante -Loki- qui refuse de pleurer Balder. Etc.)
Par la suite, Vali, transformé en loup, tue Narvi. On prend ses intestins pour attacher Loki au rocher. Voilà pour le « background ».

D’un côté, Balder, le « gentil ». De l’autre, Loki, « le méchant ». Balder dont plusieurs auteurs ont pointé l’aspect « christique ». Il est lumineux (ca doit être pratique pour lire la nuit), tout le monde l’aime, son domaine est dans les cieux, il est un des fils du Père-de-Tout, son fils Forseti a hérité de bon nombre de ses aspect et il reviendra après le Ragnarök.

Il est tentant, devant autant de « qualités » de faire Loki une sorte de démon malveillant, jaloux, mauvais, destructeur… Pourtant, quelque chose me chiffonne dans ce parallèle simpliste.

Outre le fait que Balder est apparemment une figure relativement tardive dont certains développements (dans la Geste des Danois) sont plus complexes que dans les Eddas, il y a un truc qui me chiffonne dans ce parallèle, c’est la passivité de Balder.
Balder n’a rien demandé à personne : il ne fait rien, ne dit rien. Il ne demande pas à sa mère de le sauver. Il ne parle pas et on ne sait pas vraiment ce qu’il pense : de là à en faire le Perceval nordique, pourquoi pas.

Ces histoires de Breidablik, son domaine dans les cieux où rien d’impure ou de mauvais -suivant les traductions- ne peut entrer ne me fait pas penser à un quelconque paradis d’où le mal est banni. Pour moi c’est plus simple et plus pragmatique. Il est dit qu’après le Ragnarök, Balder reviendra d’entre les morts : plutôt que de pur/bon, le domaine pourrait être associée aux notions d’innangarðr (à l’intérieur) et d’útangarðr (extérieur) et en gros, ce qui est à l’intérieur est lié au civilisé, adopte les codes, friendly. L’extérieur l’inverse (je simplifie assez méchamment, pardon). Les histoires d’enclos, de forteresse sont assez courantes dans les mythes nordiques (le coup de la construction de la forteresse au début pour laquelle, tiens donc, Loki donne de sa personne, la forteresse de Menglod, bla bla bla). On peut donc prendre ces histoires sur la maison de Balder comme un truc bêtement factuelle : « chez moi y’a que des gens friendly« , ce qui n’est pas con si on se rappelle que sa mère est Frigg (notion d’hospitalité, tout ca). 

Mis à part sa mort, assez dramatique il est vrai, et sa « résurrection » après le Ragnarök, Balder n’a rien de particulier. Sa mort est effectivement un événement qui va accélérer la venue de la fin, mais « si » Frigg n’avait pas cherché à le sauver, « si » Fenrir n’avait pas été enchaîné, « si »…

Jésus n’est pas une figure passive, il est même plutôt révolutionnaire et parfois il pète des câbles pas possibles, comme quand il vire tous les marchands du temple à coup de pieds au cul. Il est né comme un semi-clodo dans une étable, pas dans une baraque cossue avec de la pierre. Il ouvre sa gueule, partage avec ses potes, il y a des théories qui se demande s’il n’avait pas été marié avec Marie-Madeleine… Jésus sait qu’il va mourir, mais il ne cherche pas à fuir sa mort (ou on ne cherche pas à le sauver de la mort).

Balder meurt. Sa femme meurt de chagrin. Frigg a tenté de le sauver mais ca n’a servi à rien, au moins de prime abord. Odin va emmerde une morte pour lui faire cracher le morceau à propos de son fils, là aussi, c’est ce qu’une lecture simple tend à indiquer (je tends à penser que c’est beaucoup plus complexes que cela : Frigg sait tout, logiquement, elle a du savoir qu’il mourrait, mais l’idée qu’elle ait vu aussi sa résurrection après le Ragnarök pourrait expliquer pourquoi elle agit de la sorte. Ceci étant, cette idée de tout savoir d’avance me chiffonne aussi un peu, puisque cela tend à indiquer que le destin est tout puissant, et à réfuter une partie du fonctionnement de l’orlög.)

Il meurt et reviendra et avec les quelques survivants, le monde recommencera. Ok. Mais pour qu’il revienne, le monde doit d’abord être détruit.

Je ne pense pas qu’il soit pertinent de base d’en chercher une, mais puisque ce parallèle est souvent établi, voilà mon interprétation -très-personnelle : pour moi, la « figure christique » (avec d’énormes guillemets) de la mythologie nordique, ce n’est pas Balder. C’est Loki. (et parfois, quand je vois la haine que certains « groupes nordisants » vouent au Christianisme, je me dit que c’est « intéressant » comme parallèle du coup).

Loki aux origines floues, dont « le lignage » est à peu près incertain, mis à part sa mère et son père. Loki qui voyage à travers les mondes et ne se pose vraiment nul part. Loki qui se sacrifie en fin de compte plusieurs fois pour les dieux : pour rapporter leurs attributs, pour la construction de la forteresse autour d’Asgard. Loki qui offre son coursier à Odin. Loki et sa force génératrice d’un changement révolutionnaire. Loki, frère de sang d’Odin, et qui sans doute, fera le sale boulot.

Pourquoi il tue Balder ? Il y pourrait y avoir plusieurs hypothèses, mais s’il ne le tuait pas ; ce dernier aurait sans doute péri au Ragnarök et le monde n’aurait pas recommencé.
Quelque part, il est l’agent du destin qui se sacrifie lui même en faisant tuer Balder. Certes, Balder est mort, mais il n’est pas « aux enfers », il est en Helheim, en sûreté pourrait-on dire. Plutôt bien reçu, avec tous les honneurs et il a la possibilité de rendre certaines choses aux Dieux.

Dans la Lokasenna, Loki met les Dieux face à leurs contradictions, à leur linge sale. Il braille sur les marchands du temple d’une certaine manière.
Il est attrapé. Son fils est massacré. Il est enchaîné et il attendra là la fin des temps. Loki s’est sacrifié, ou a été sacrifié, pour que les autres puissent continuer à vivre.
Sigyn reste auprès de lui, et la figure de la femme restant aux côtés de celui qu’elle aime, tenant le bol, m’évoque la figure de Marie-Madeleine aux pieds de la croix. Rappelons que le crucifiement était un châtiment infamant et que Jésus n’a pas eu droit à des funérailles grandioses.

Encore une fois, je ne pense pas qu’il y ait plus que des similitudes, mais en tant que « forces révolutionnaires de changements » et « sacrifice » je pense qu’il y a un parallèle intéressant qui est plus pertinent si on considère Jésus / Loki plutôt que Jésus / Balder.

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[PBP] L – Réflexions sur la Lune et la mythologie nordique

(un peu en vrac)

L’association la plus fréquemment rencontrée aujourd’hui dans les domaines (néo) paganisme / sorcellerie, la lune est en lien avec le féminin.

Dans la mythologie nordique cependant, la lune est masculine.

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[PBP] I – I­­­ðunn

Fin janvier j’ai eu l’occasion de travailler un peu avec Idunna. Ce n’était pas volontaire dans la mesure où je ne suis pas allée la chercher. Je vais très rarement de moi-même vers telle ou telle déité, j’attend plutôt qu’elles se manifestent pour aller voir ce qui se passe (généralement il est vrai qu’il vaut mieux me jouer du tromblon dans les oreilles pour que ca monte au cerveau).

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Avril, Loki et T.S Eliot

D’après mes recherches, jusqu’au XVIe siècle, la nouvelle année civile commençait fin mars et il semble que cette date variait suivant les régions, et non le premier avril comme on l’entend souvent. Ceci étant, les origines de la coutume du 1er avril restent plus ou moins obscures, bien que plusieurs théories existent sur la corrélation entre les plaisanteries et le poisson.

Dans son sens premier -toujours d’après ma source principale, l’article de Wikipédia -à prendre avec précaution comme tous les articles, mais je n’ai pas vraiment de livres ou de références plus sérieuse sous la patte- le 1er avril est le jour des fous, de ceux qui voient la réalité autrement.

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[Sigyn Project – Jour 28] Bilan / réflexions en vrac

[note du 6/03 : suite à une conversation avec Valiel, j’ai précisé certains points importants en bleu. J’espère avoir été plus claire, mais je sais que j’ai une approche assez « froide » et que mes explications sont parfois un peu tordues et que j’ai tendance à faire des ellipses dans mon raisonnement.

Ainsi s’achève le mois de février et avec lui, le Sigyn Project. Sigyn est une déesse que je connais malgré tout assez peu, beaucoup moins que certaines de mes amies qui ont d’ailleurs des interprétations et théories très intéressantes (mais il ne m’appartient pas d’en parler).

Je n’aime pas beaucoup parler de mes relations avec les différentes déités : certaines sont extrêmement fortes, d’autres l’ont été. D’autres encore sont plus factuelles, mais dans tous les cas, je préfère garder pour moi le niveau de relations que j’ai avec toutes, surtout par pudeur mais aussi parce que j’ai du mal à comprendre en quoi l’expérience du « je » peut-être intéressante pour une autre personne. Nous sommes tous unique, et je ne suis pas certaine qu’essayer de trouver des points de repères autre que le factuel fasse réellement avancer les choses.

En quelque sorte, je trouve cela malsain de comparer la relation que l’on entretient soit avec telle déité avec celle que l’on pense que les autres entretiennent avec elle. Ce n’est rien de plus qu’une projection, une manière de se situer dans une norme, dans le but de trouver sa place ou d’acquérir un statut, que ce dernier trouve sa place dans une sorte de moyenne ou qu’il s’en distingue. [note : ce qui m’interpelle et qui m’inquiète quelque part -bien que le terme soit un peu fort- c’est qu’on finisse par aplatir nos différences et les diversités de nos pratiques, de manière consciente ou inconsciente- en se confortant -consciemment ou non- à des définitions. Que l’on change ou que l’on évolue dans sa pratique n’est pas le souci, au contraire, c’est plutôt que je me demande quelles richesses un changement « provoqué rapidement et artificiellement suite à « une intoxication » est réellement plus profitable que la lente maturation apportée par une pratique personnelle, des expériences concluantes et des méga-gamelles.]

Bref, je n’en comprend pas l’intérêt (tout comme je ne comprends pas l’intérêt de disséquer sa pratique perso -que ce soit sur des blogs ou des forums- ou de lire des blogs dans cette optique, cela amène juste une sorte de « mondialisation /normalisation » des sentiers et des sentiments hiérarchiques avec son lot de remugle égotique et de disputes à la con sur « qui est un(e) vrai(e) spirit-worker/prêtresse/chaman gna gna gna ». Et au passage, j’inclue dans ce genre de schémas les gens qui se présente « a contrario » : je ne suis ni … ni … Je sais que mon point de vue assez tranché, et que là aussi, cette réflexion ne peut avoir lieu que quand la somme de partage existante est suffisamment conséquente. Toute existence de blog peut être soumise à la même analyse d’ailleurs. [Ce qui m’interpelle, c’est moins la question du partage intrinsèque que ce qui se cache derrière. Pas seulement le « pourquoi nous partageons et à quoi cela sert » mais « comment ces partages sont perçus et qu’est-ce qu’ils induisent ». En soit, le fait de se mettre des étiquettes ou de parler en détail de sa pratique n’est pas un problème, pas plus que le fait de se définir à contrario de ces étiquettes/pratique, c’est plutôt toutes les discussions et prises de positions tendues qui peuvent en découler. Ces réactions peuvent produire des rapports « de force » et des avis pas nécessairement toujours constructifs genre « les X que j’ai croisé, c’était de la merde sauf rares exceptions ». D’autre part, j’ai été surprise ces derniers temps par des articles qui semblent exprimer parfois un regret, comme si le fait de ne pas pouvoir se définir de telle ou telle manière devenait « un problème ». Dire « je suis ça » n’est pas un souci en soit ; c’est plutôt toutes ces histoires de contestations/réactions genre « non toi tu es pas un(e) vrai(e) parce que… » ou « j’aurais voulu être ca, mais en fait en lisant les autres je me rends compte que non, je peux pas » et je me demande ce que cela peut apporter de positif sur le long terme : ce sont les raisons pour lesquelles je dis que je ne comprends pas certains type de partage. Chacun interprète une pratique et participe à sa transmutation : à force de d’interprétations et de partages, j’ai par moment l’impression que l’on assiste à une dénaturation de l’idée initiale et que peu à peu, ce qui est un concept vivant se fige. Une fois qu’il est figé, on assiste à l’émergence de nouveau concept « hors-barrière » jusqu’à ce qu ‘ils soient eux aussi « fixés » et stabilisé. Par rapport au terme « spirit-worker » par exemple, j’ai l’impression, suite aux explications de Valiel, que ce mot, au départ un terme valise est en train de se doter de notions/définitions propres suites à des strates successives de définitions personnelles dont certaines interprétations/exemples ont été largement repris et conduisent à le structurer. Pour reprendre l’exemple de ce mot, puisqu’il m’apparaît comme un bon exemple par rapport à ce que j’essaie de retranscrire, il est apparu, tout nouveau, tout beau et est décrit de plus en plus comme une nouvelle voie là où il servait simplement de qualificatif au départ : en ce moment, la « mode » est plus ou moins de s’essayer à des critiques parfois très virulentes de la wicca. Que ces critiques soient fondées ou non n’est pas directement le propos : je constate simplement qu’elles reposent souvent sur une analyse partielle puisque partant de pratiquants semblables, pas toujours représentatifs de l’ensemble de cette voie. Toujours est-il que si on prend le terme de « spirit-worker » dans son sens le plus factuel « qui travaille avec des entités », et qu’on se réfère à certains pratiquants de la wicca, on constate que ce terme peut également s’appliquer à eux. Que sont-ils donc alors ? Le fait de partager largement certains de ses avis et ses pratiques pouvant conduire à une normalisation des voies, on peut supposer que, certaines de ces personnes, il y a dix ans, se seraient décrites comme wiccanes, mais qu’elles préfèreraient peut-être aujourd’hui utiliser le terme « spirit-worker » ; conduisant à un schisme encore plus grand entre des voies qui sont, dans le fond, beaucoup plus perméables qu’elles ne l’apparaissent parfois à travers le prisme de nos perceptions personnelles. Pour reprendre les termes utilisés dans ma réponses : « Au final, qu’est-ce qu’on s’en fous de l’étiquette ou du modus operandi lié à telle ou telle type de pratique (par modus operandi j’entends la pratique codifiée qui semble s’installer sur certaines définitions, alors qu’à la base, il n’y a pas forcément lieu d’en avoir : pas forcément pour des pratiques « historiques » ou avec des réinterprétations reposant sur une base factuelle -par exemple le seidr- mais plutôt toutes ces nouvelles définitions comme « spirit-worker ». Clairement, pour ce dernier cas, j’ai parfois envie de dire que c’est un peu comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, il est probable que si tout le monde disséquait sa pratique, on retrouverait tous des éléments pouvait se rattacher ou s’approcher du modus operandi en vogue lié à cette étiquette, pourtant, en voulant la circonscrire dans un mode précis, on se coupe de nouvelles voies. Et on risque, à long terme, les mêmes problèmes que dans certaines communautés religieuses. D’où mes questions. »]

Quel pourcentage de nos écrits sont « factuels » ? Quel pourcentage est l’expression d’une part de notre égo ? Et parce que l’existence même de l’égo peut également être une constante  factuelle, à quel moment on passe de « l’égo factuel que nous reconnaissons et acceptons » à « l’égo qui commence à nous tirailler ? » Comment déterminer que le factuel est bien ce qu’il prétend être ? A quel moment cela n’est plus factuel au sens stricte du terme (l’UPG est-elle factuelle par exemple) ? A quel moment le partage tue le partage (pour faire un remix de Laffer) ? [Note : cette question du partage tuant le partage est une sorte de résumé de l’idée exprimée en bleu plus haut.]

Sigyn by ~Ljotunnr
(histoire d’aérer un peu l’article :o)

Je précise au passage que je n’exclue absolument pas mon blog/moi-même de cette ligne de réflexion. C’est un truc qui me turlupine souvent quand j’écris. Je me demande jusqu’à quel point un partage de ressenti peut-être factuel. A quelle moment cela cesse d’être factuel (en même temps, à partir du moment où on dis « je », l’égo parle. Ce n’est pas toujours bon, pas toujours mauvais, mais c’est un fait qu’il faut garder à l’esprit : l’égo est dans le « je ») [note/précision : il y a toujours de l’égo, il fait partie de notre existence et de notre conscience de nous-même. L’important est dans l’équilibre, et dans le fait d’avoir conscience de cet égo pour éviter de se laisser contrôler par lui.] A quel moment je dis un truc parce que je pense que cela apporte un plus, et à quel moment j’ai envie d’écrire certaines choses parce que quand je lis ce que certaines personnes écrivent, j’ai juste envie de dire « merde, vous voulez jouez à qui pisse le plus loin ? Attendez, je participe qu’on rigole. » Quand je sens que c’est la dernière partie qui me tiraille, je gomme, j’efface, je m’arrête. C’est une des raisons pour lesquelles je ne lis plus l’immense majorité des blogs : ca réveille parfois en moi des trucs pas très claires, et je me souviens bien de la première étape du processus de l’inchiabilisation progressive (qui pourrait se traduire suivant les gens par « j’ai envie de mettre mon grain de sel et de dire ce que je vis parce que 1/ soit je me sens en état de complexe d’infériorité et je veux prouver le contraire/expliquer le contraire/appuyer lourdement dessus/ou du coup je vais aller chier sur un truc parce que ca me fait me sentir mal 2/ les gens me font trop rire avec leurs conneries, je vais leur apprendre la vie et prouver que MOI ca déchire ».) et je n’ai aucune envie de replonger dedans (mais peut-être qu’à force de bonne volonté je vais finir par arriver où je ne voulais pas aller ?)

Dans le fond, peut-être que c’est le fait d’en faire une question si importante qui rend la question si épineuse ? Après tout, on pourrait très bien dire « bah ouais, c’est mon égo, je m’étale et merde ». Je pense que tout est une question de point de vue, de mesure, de personne, de sujets, de timing… bref, une sorte de grande danse de la relativité pour laquelle il n’existe pas de constance mesurable. [note : ce que j’essaie de dire, c’est que dans le fond, on s’en fous : un blog reste un espace personnel et on fais de notre mieux et/ou ce qu’il nous plait. Quoi que l’on fasse, on ne fera pas l’unanimité, et c’est tant mieux quelque part.]

Et c’est là que Sigyn « entre en scène » si je puis dire. Sigyn pourrait nous montrer que, dans le fond tout est une question de regard, de point de vue. Et cette question, on la retrouve dans la façon dont sa perception peut parfois se réduire, deux axes « simplistes » : femme abusée ou femme aimante et loyale ? Dans le fond, est-ce que cela change quoi que ce soit à son essence, qui dans tous les cas ne peut être perçue dans sa globalité et avec toute sa complexité parce que nous ne pouvons pas, exactement comme, dans le fond, au-delà des apparences, des masques, des lectures entre les lignes et des comportements « publics », nous ne savons jamais vraiment ce qui se passe dans la tête et dans le coeur de quelqu’un, nous ne les percevons qu’à travers nos yeux, notre empreinte et l’essence est passée au tamis de notre propre être, parfois la sublimant, parfois la dénaturant, mais ce processus de « raffinement » n’en est pas moins un fait.

[Sigyn Project – Jour 14] Amor omnia vincit

Le 14 février est parfois décrit comme étant la fête de Vali¹ (le fils d’Odin et de Rind) et est prétexte à une célébration de l’amour. Bien qu’il semble que cette célébration soit une réinterprétation moderne sans véritables sources historiques (après, je ne suis pas une spécialiste non plus), cela m’a donné matière à réflexion.

J’avoue avoir un peu de mal à comprendre le lien entre la célébration de l’amour et Vali, qui venge la mort de Balder. Autant pour le rôle que joue ce dernier dans la mythologie que par rapport à la relation entre Odin et Rind. (Enfin, je ne suis pas allée leur demander. Autant il y a des questions qu’il m’arrive de vouloir éclaircir pendant mes voyages, autant, sur certains points sensibles, je préfère m’abstenir.) Bref, le parallèle pur et dur entre Vali et l’amour, j’ai du mal à le percevoir, et je ne souscris pas à cette interprétation (mais peut-être qu’il y a des gens à qui cela parle ? J’avoue que j’aimerais bien avoir leurs avis sur la question.)

Au sujet d’une éventuelle célébration de l’amour, j’aurais tendance à le placer plutôt vers le printemps. Ceci étant certains détails m’inciteraient à considérer le 14 février comme la fête de Sigyn, et de l’amour. Premièrement, l’homonymie des deux Vali est une chose qui m’interpelle. J’en avais déjà brièvement parlé dans un article, et émis le souhait de me pencher un jour sur la question. Je n’ai pas plus de précision à ce jour, mais cela constitue une sorte de connecteur logique -un peu tordu je l’admet- qui m’amène à donner plus de précision par rapport à mon postulat personnel, à savoir, le 14 février en tant que jour de Sigyn et de l’amour.

Étymologiquement, le nom de Sigyn pourrait signifier « amie de la victoire ». Dégagée de toute considération guerrière -encore que- il ne semble pas incohérent d’extrapoler et de dire que Sigyn est l’expression même de la victoire de l’amour (d’où la citation latine utilisée comme titre « Amor omnia vincit » : l’amour triomphe toujours. Je ne vais pas faire l’historique de cette citation qui est aussi le nom d’un tableau, mais à l’origine, ce serait une citation de Virgile dans Les Bucoliques -encore une fois si je dis pas de conneries). La victoire de Sigyn n’est pas une victoire guerrière, écrasante. C’est une victoire patiente, la victoire du cœur et du don absolu, de la fidélité et de la confiance sans faille  (pour moi, « sans faille » ne veut pas dire  « sans doute »). Une victoire tellement discrète qu’il en devient facile de la transformer en soumission, de la tourner en dérision.

À un niveau peut-être plus dérangeant, il y a une question que j’aimerais soulever : sans Sigyn, le Ragnarök tel qu’il est décrit aurait-il pu avoir lieu ? C’est Sigyn qui seule reste auprès de Loki enchaîné, jour après jour, alors qu’il est soumis à une torture sisyphienne (néologisme hein, pardon). Par sa présence, elle lui permet de ne pas sombrer totalement, et cette minuscule parcelle de conscience qu’il lui reste, qui le ronge inlassablement, on peut imaginer que c’est celle qui lui donne la force de briser ses chaînes en même temps que Fenrir, et de partir pour la bataille finale.

Sigyn, l’amour victorieux, est aussi une actrice du Crépuscule. Cette part d’amour que d’aucuns trouve négligeable contribue finalement lui aussi à renverser le monde. Quelque part, sans amour, peut-être que Loki n’aurait pas trouvé la force de se relever et d’y prendre part. Quand le monde s’effondre, on constate que finalement, l’amour a joué un rôle peut être encore plus important que toutes les armées dont les forces réunies ne peuvent en définitive pas changer la donne.

Célébrer Sigyn, l’amour qu’elle porte aux siens, sa foi en ceux qu’elle aime même à travers les pires épreuves. Ce n’est pas, comme on a parfois tendance à le croire à l’heure actuelle, quelque chose de fluffy et de facile, de ridiculement facile. De si ridiculement facile et tellement galvaudé qu’il suffit parfois de prononcer ce mot pour se rendre compte qu’il doit beaucoup gêner, et qu’il est aisé de le ranger sous des étiquettes duveteuses ou new-âgeuse pour mieux s’en moquer.
C’est en quelque sorte, se remémorer le fait que rien n’est jamais totalement perdu. Que nous ne sommes jamais seul(e)s. Qu’aucune situation n’est totalement sans espoir, et que, pour reprendre -encore !- Tolkien (enfin, à moins que le film ne m’ait absorbé les neurones, pardonnez-moi mais j’ai la flemme d’aller éplucher mon volume) « Même la plus petite personne peut changer le cours du destin ». Et que même quand la nuit est la plus sombre, l’aube viendra.

1 : Voir Essential Asatrú, Diane L. Paxson, p. 112

[Sigyn Project – Jour 12]

Écrit aujourd’hui à l’heure du déjeuner.

Sigyn,
Il y aurait tant de mots pour te décrire et aucun qui ne conviennent.
Tellement de routes pour expliquer, tellement de chants à chanter.
Mais aucun ne va.
Ni l’emphase, ni la métrique, ni les termes, impatients et lourds
que nous sommes toujours si prompt à disperser, à vouloir partager.
Comme si nous pouvions changer quoi que ce soit, comme si nous pouvions seulement espérer comprendre.
Comme si cela servait à autre chose qu’à l’apaisement —
de notre propre trouble, de notre propre malaise, de nos propres larmes.
Je pourrais chanter, en effet,
le feu du besoin,
le silence de la grotte, résonnant seulement —
des gouttes de venin tombant au fond du bol.
Et de temps en temps, un cri qu’il n’est pas besoin de décrire.
Je pourrais chanter le hurlement à l’instant du point de rupture.
Reprendre le rythme de la douleur.
Je pourrais.
Je pourrais rester au bord des faits. Sobre. Médicale.
Mais je doute que même eux servent à quoi que ce soit, j’en doute profondément, à autre chose que la complaisance de nos dévotions, qu’au reflet de nous-même qui nous rêvons toujours plus haut.
Je doute, Sigyn, que ce soit autre chose qui apparaisse, quand bien même le cœur le voudrait.
Permettez-moi donc de lui préférer
— le Silence
— la Lueur
— l’Arrêt du Souffle qui contemple.