Domestiquer le Tigre

Avec les années qui passent, je ne peux m’empêcher de dérouler le fil et de repenser au début de ma fréquentation de la sphère dite païenne.
D’abord, au lycée, quand il n’y avait pas internet à la maison et que les sources d’informations pour répondre à ce sentier de traverse qui me taraudait de plus en plus était le supermarché de livre et ses deux pauvres bouquins, basiquement, Cunningham et des ouvrages racoleurs et criards, bourrés de conneries et de rituels fast-food. Et de rentrer avec Cunningham sous le manteau dans la maison familiale, et lui trouver une planque.

Puis il y eut les forums. Les balbutiements de ce qui n’était pas encore une blogosphère florissante, au moins en terme de quantité. Quelques forums, axés pêle-mêle magie blanche, et beaucoup de wicca. Les mailing lists yahoo et Sacred Texts. Peu ou pas de blog il y a maintenant un peu plus de 10 ans. Enquêter et montrer patte blanche sur des forums pour trouver des personnes dans notre région, les longues discussions (parfois explosives ou houleuses) sur certains sujets.
Et petit à petit, avec les réseaux sociaux, l’apparition des blogs personnels, puis avec la prolifération des sites « clés en main », tout s’est développé. Et du côté anglophone, c’est devenu encore plus flagrant. Il y a eu et il y a, sinon des ponts, du moins des modes qui se propagent et qui sont reprises à bon compte.
Je me souviens de la création du premier Café Païen Parisien, vers 2006-2007 (avant que je ne me décide de quitter un certain forum, parce que je trouvais que ça commençait à sentir la réglementation paranoïaque).

Alors, aujourd’hui, tout est beau, tout est bien, tout est bon : nous avons des chartes de tolérance, des discussions sans fin sur l’éthique, des cafés païens, des groupes de discussions, une masse d’échoppes, des services de voyance et de prêtrises, des associations, des groupes, des forums. des blogs à n’en plus finir avec des photos d’autels et de tirages en veux-tu en voilà. C’est génial non ? Et quand on pense que « Outre-atlantique, c’est encore mieux ». (Non, Outre-atlantique ce n’est pas mieux. C’est différent, leur culture est différente, ils ont leurs points forts mais aussi de grosses difficultés. Nous avons les nôtres. Sauf si icelle souhaite que l’on devienne « de culture nord-américaine ». Mais notez, c’est peut-être déjà le cas.)

Ce que je vois surtout, c’est l’uniformisation de ce monde. C’est le déplacement progressif des préoccupations initiales qui peu à peu se domestiquent pour être mieux perçues, mieux acceptées par le tout venant, par la société. Une superficialité où on se préoccupe d’abord de savoir quel design on va donner à son blog (qui se ressemblent tous de plus en plus, et je ne parle pas d’Instagram), de sa charte graphique pour bien se démarquer par rapport à notre cible et sur quelle fréquence poster pour avoir un meilleur web-rank. Tous ces articles proposant 10 techniques pour machin, 5 façon de trucs : toutes sortes de conseils que l’on retrouve dans n’importe quel site de conseil pour apprendre à monnayer son blog ou en faire un job lucratif. Ne pas mettre trop de signes, parce que les gens ne lisent pas, etc. (Note au passage : intrinsèquement, vouloir vendre ses tirages ou faire son échoppe n’est pas négatif. Ni même positif d’ailleurs, ce qui est plus discutable, c’est quand tout est fait, dit, écrit dans l’optique de se vendre, de faire son self-branding uniquement dans ce but. Je pense à l’exemple d’un blog anglophone qui le jour où elle s’est mise à vivre de son blog, a petit à petit adapté son discours, le poliçant. Le fait que Etsy ait banni une partie de ce type de service quand ils sont rentrés en bourse – parce que je suppose que ça ne faisait pas sérieux ou crédible pour les investisseurs- c’est plutôt révélateur.)

On en est là. Vers une simplification qui sera au final nuisible pour tous : on se dirige vers l’enfermement du tigre dans une cage de cirque pour montrer aux petits enfants qu’il n’y a rien à craindre de lui. Vers une médiocrité facile mais bankable. Cette transformation est une forme de mutilation : la Sorcellerie comme subversion, oui mais pas trop. Un peu comme l’achat de produits bio et une vie plus saine, mais seulement si c’est trouvable au supermarché du coin, et que surtout cela ne remette pas trop en question l’impératif moderne du monde occidental actuel : consomme et ferme-la. Parce que plus le temps passe, plus je trouve que toutes les règles du marketing et de la pub, on les retrouve dans ce soit disant Monde Païen, un peu trop rose, avec ses segments établis, ses petits clivages, ses engueulades, ses petits groupes. Pas question de faire dans le transversal : choisissez votre cible, votre alignement et restez-y. Ouais, c’est plus simple.
Tout le monde peut tout faire, tout le monde peut être tout ce qu’il veut, tout le monde peut se guérir, il suffit de s’abonner à une newsletter et faire 10 minutes de méditation par jour.
Et puis si vous vous rendez compte que ça marche pas, effacez tout, choisissez un autre pseudo, décrétez que vous retournez à vos racines premières et que vous changez de voie pour une autre plus authentique, plus « vous ». (Formulation courante et Ô combien intéressante).
Copinez, histoire de vous créer un réseau, et ceux qui ne sont pas vos copains-copines, blacklistez les. C’est vrai quoi, on veut fédérer la Communauté païenne pour qu’elle ait une vrai existence, mais seulement entre potes. Avec le temps, je me dis que les groupes de pratiques / cercles etc, ce n’est pas étonnant s’ils ont plus ou moins tous une durée de vie aussi brève : ce n’est pas une structure rituelle qu’on leur demande, c’est carrément la constitution d’un cercle d’amis. Qui doivent être d’accord sur tout. Il y a une attente démentielle sur la création d’un cercle de pratique, alors forcément, au bout d’un moment, ca pète. Sauf rare exception. Alors il y a les psychodrames, les mélo et les racontars. Avant de recommencer.

On attends des groupes païens pour pratiquer, mais rares sont ceux qui veulent bien marcher 30 minutes depuis une gare RER pour aller à un blòt. Et seulement si ca n’interfère pas avec la soirée hype du mois.
Sur combien de blogs on a l’impression qu’il y a plus d’efforts faits au niveau de l’iconographie qu’au niveau du contenu ? Sur combien le discours est lissé, désinfecté et consensuel parce qu’il ne faudrait surtout pas choquer ? (Sauf s’il s’agit de déballer ses propres remugles pour en profiter pour régler ses affaires personnelles.)
Il y a des blogs pour parler de Spirit-Work, des pour parler de Tarot, de Sorcellerie, de tout ce que vous voulez… mais attention, on va dire que ce sont des archétypes parce que, bien évidemment, il ne faudrait surtout pas passer pour un dingue. On tire les carte, mais attention, uniquement comme outil de développement personnel, parce qu’il ne faudrait pas effrayer un éventuel client ou ouvrir une boîte de Pandore et ses côtés flippant.

Intrinsèquement, pourquoi pas, sauf que la question derrière, pour moi c’est : pourquoi ce besoin tellement viscéral de se sentir accepter par une société que l’on dit (et que l’on sait) mourante et malade. Pourquoi renier la puissance terrible de tout ce qu’elle contient, qui peut être aussi bien une formidable force qu’une arme terrible ? Parce que ca ferait trop peur ? Mais si le fond du chaudron fait peur, alors pourquoi vouloir le touiller ?
On gueule à juste titre quand on voit l’état du monde, on s’insurge devant une déchetterie à Brocéliande, mais dans le fond, est-ce que toute cette esthétisation extrême n’est pas une forme de destruction ?
C’est finalement assez révélateur de notre époque : on veut tout avec 100% de sécurité. Du chamanisme safe que tout le monde peut pratiquer sans risque, des dieux archétypaux histoire de pas se prendre de coup de pieds au cul, une nature sauvage sans son aube de carnage, une mondialisation à condition que tout le monde devienne pareil. On est à l’opposé de ce que Peter Grey décrit dans Apocalyptic Witchcraft.
Tout est posé en terme binaire : d’un côté il s’agit de se présenter comme « des madames-monsieurs-tout-le-monde », regardez, on ne mange pas les enfants. Et de l’autre, on nous sort des caricatures. Alors, pas de place pour l’altérité, l’entre-deux ? Entre le blog bien léché avec sa com’ marketing de witchwashing et le blog illuminé sans queue ni tête, point de salut ? Qu’on ne s’y trompe pas, il y a aussi du bon dans ce foisonnement. Tout n’est pas à jeter, et toutes les modes n’ont qu’un temps. Mais certains points ressortent parfois de manière criante et il y a aussi des risques.

Finalement, le consumérisme finira sans doute par faire ce que le passé n’a pas réussi : il nous domestiquera si rien ne change. Il y aura juste une nouvelle niche marketing.

Note : la piste de musique associée :(Copyright Yann-Fãnch Kemener – Notre Injustice envers la Mort – Chants de la passion)

http://www.larenarde.fr/images/notre_injustice_envers_lamort.mp3

 

 

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Que dire, que faire ?

tumblr_nfrlv4oTir1sm9wdio1_400Je réalise que je suis restée absente bien longtemps de ce blog. Des choses à faire, un emploi du temps pas franchement souple et très chargé, la vie réelle très demandeuse (et la vie réelle est une priorité par rapport à l’autre, qui ne présente que des fragments).

Les réactions de ces 48 dernières heures me laissent profondément perplexe. J’ai appris tout ce qui se passait par une amie qui m’a envoyé un lien. Ma première réaction a été de me demander si mes amis allaient tous bien. En mixage instantané avec, il faut bien le dire, une colère noire. Je ne suis pas le genre de personne qui pleure, je suis plutôt le genre qui se durcit et analyse les choses, et qui parfois, peut prendre des décisions ou dire des choses assez terribles. Donc généralement, je me tais, et j’attends que tout redescende.

Une copine à moi se trouvait dans un des lieux touchés. Elle était sous le choc, et quand je l’ai appelée, je me souviens de sa voix, hachée, de ses larmes. « Oh Aranna, j’ai eu tellement peur. » Et sa voix, qui me dit « Mais tu m’appelles, tu as tellement d’autres soucis, d’autres choses à faire, je sais que les appels internationaux coûtent cher et que tu es en difficultés. » Non copine, peut-être que oui, je galère, que oui ma vie a pris une tournure bien étrange depuis des mois, et peut-être même des années. Mais non, là, tout de suite, je me fous éperdument de savoir combien mon opérateur téléphonique me prendra pour cet appel. Je suis juste reconnaissante de savoir que tu n’as rien, que tu es en sécurité. Que tous les gens que je connais et que j’aime vont bien.

Et puis toutes ces réactions. Et je repense, sans trop savoir pourquoi, à ce vieil article, écrit il y a presque 3 ans, au moment d’un massacre dans une école américaine. Le retour de la Cailleach et la question de la compassion publique.

J’y repense à cause de tout ce que je vois défiler, sur différentes plates-formes, de la part de différentes personnes, aux bords politiques parfois diamétralement opposés. Je m’interroge sur ce classement que je vois fleurir sur ces réseaux. Ceux qui ressentent le besoin de montrer leur compassion et leurs prières (ce qui n’est pas nécessairement négatif, loin de là, et je parle déjà de cette réflexion dans l’article.) Et parfois, de manière un peu twistée, sur les jugements par rapport aux autres réactions.
Je ne suis pas le genre de personne qui étale ses sentiments. Mon éducation a très profondément ancré en moi une certaine distance et un certain refus des réactions publiques dithyrambiques. « Cela ne se fait pas. » On n’étale pas sa colère, sa douleur, sa peine, tout son remugle intérieur devant autrui. On le garde ou on l’exprime avec mesure et justesse. Je ne prétendrai pas avoir toujours sacrifié à cet impératif, mais il laisse sa marque dans mes manières de réagir. Et donc, je me demande, quel besoin de juger les réactions d’autrui : la personne qui réagit avec colère, pourquoi ne pas la laisser exprimer sa colère ? La personne qui réagit avec peine, pourquoi ne pas la laisser exprimer sa peine ? Et, la personne qui, en apparence, ne réagit pas, pourquoi en tirer des conclusions hâtives et la placer arbitrairement dans une case ? Pourquoi ne pas tout simplement se dire que les réseaux sociaux ne sont que des apparences, et que cette volonté de ne pas faire d’amalgames devraient peut-être aussi d’appliquer à tous ceux dont la ou les réactions diffèrent de la « nôtre ». ¨Puisqu’au final, c’est souvent de cela dont il s’agit. Celui ou celle qui ne s’inscrit pas dans le schéma majoritaire se voit souvent pointé du doigt, ou tancé. Directement ou indirectement. Mais, dans le fond, pourquoi ? On juge certaines réactions indignes, indécentes, non tournée vers la compassion, d’autres larmoyantes… J’en comprends intellectuellement bien les différents processus, les différentes motivations. Il n’en reste pas moins que la question que cela m’évoque c’est : « est-ce que cela veut dire que, dans le fond, il n’existe pas de places pour les réactions non normées ?  » Est-ce que, dans le fond, cette manière de réagir et de très vite condamner, n’est pas quelque peu ambivalente ?
Surtout quand cela se base sur des réactions de quelques lignes sur des réseaux numériques. Est-ce que ces incompréhensions, ces abîmes qui se creusent en quelques lignes et créée un fossé abyssal, ne sont pas justement ce qu’il y a de plus dangereux ? Je veux dire, au final, que ce soit par un silence obstiné ou par le spectre des différentes réactions, tous ces gens réagissent, tous ces gens ont été touchés, parce que tous, sont concernés ou potentiellement concernés. N’est-pas le plus important ? Accepter que l’autre puisse ne pas être pareil que nous, dans sa manière d’appréhender le monde, d’interagir avec lui et d’y réagir, dans les mouvements que nos actes font résonner dans la toile, n’est-ce pas cela, accepter autrui ? Alors, dans ces procédures de condamnation, n’est-ce pas justement le contraire qui s’exprime ?

Personnellement, je pense que les prières ne servent pas à grand chose de concret. Mon passé catholique (et très fervent, puisque j’ai tout de même, plusieurs années durant, envisagé d’entrer dans les ordres) me fait dire que non, la prière n’est jamais inutile. En tout cas, si des personnes en ressentent le besoin, quelque soit la manière dont ces prières s’expriment ou leurs croyances éventuelles, alors, qu’elles le fassent.
Mon côté pragmatique et mon intérêt pour le survivalisme en revanche, me fait dire que pleurer les morts, c’est joli mais ca ne préserve pas les vivants.
Que faire alors ?
Et bien, pour y répondre sans entrer dans la politique ou d’autres débats plus ardus (ce qui n’a jamais été le but du blog. En outre, l’analyse politique me dépasse largement), j’aurais quelques suggestions.
Chacun et chacune peut, en fonction de sa personne (on se connaît mieux que quiconque, et chaque personnalité, différente et unique, peut apporter quelque chose. Il n’y a jamais d’inutilité totale dans l’action concrète) acquérir des savoirs et des connaissances qui pourraient s’avérer utiles.
Par exemple, en faisant une formation de secourisme (même l’auto-formation, avec des vidéos, des livres et des connaissances médicales basiques, telles qu’on les apprenaient chez les Guides peut s’avérer utile). En resserrant les liens avec les personnes que l’on apprécie, même plus ou moins (tant qu’elles ne sont ni nuisibles ni toxiques), avec son clan (qu’il soit de sang, de cœur, de pensée, etc…). Et essayant de ne pas créer de clivages inutiles, y compris avec ceux qui ne partagent pas votre pensée politique ou religieuse. (Non, claquer la porte à un ami d’enfance en lui disant « tu es un sale facho » n’apporte rien de constructif. Par contre, si les deux personnes sont intelligentes, il peut y avoir un consensus : « ok, nous savons que nous ne partageons pas les mêmes idées. D’un commun accord, nous ne aborderons pas quand nous sommes en présence l’un de l’autre. », c’est dèjà éviter les clivages et les éloignements. Et nota bene : J’ai choisi un exemple, cette démonstration est à remettre dans tous les contextes et tous les schémas. J’aurais aussi pu dire « si vous êtes nationaliste, ne claquez pas la porte à un ami d’enfance sous prétexte que… » etc.)
Ensuite voici une suggestion qui sera sans doute perçue comme plus « polémique », mais  qu’il m’apparaît important de mentionner, justement parce qu’on voit rarement ce type de proposition fait dans l’optique que j’ai en tête.
Apprenez à vous servir d’une arme par exemple. Tout simplement parce que, dans les clubs de tirs, on n’apprends pas seulement à tirer, mais aussi à charger et à décharger une arme. On est en mesure de voir si elle a le cran de sécurité enclenchée ou non. On apprends aussi à ne pas se blesser stupidement avec si jamais un jour on doit en manipuler une (ne serait-ce que pour en repousser une). Ces suggestions ne sont pas faites dans un but d’appel à la violence, (et j’apprécierais de ne pas voir circuler sur internet des citations tronquées de cet article) : c’est une question de pragmatisme. Elles sont proposées dans un esprit de bon sens. Si un jour quelqu’un devait braquer une arme sur vous, et que vous êtes en mesure de voir que le cran de sécurité n’est pas retiré, alors peut-être serez-vous en mesure une autre décision que si vous ne pouviez pas le vérifier. Par exemple.
Apprenez quelques techniques de survivalisme, comme retirer des menottes faites avec des liens en plastique. Etc.
Encore une fois, tout ceci n’est pas dit dans un but belliqueux, bien au contraire. Je pense qu’être en pleine possession de ses moyens et savoir que l’on possède quelques connaissances pouvant éventuellement nous permettre de réagir de façon à maximiser nos chances et celles de nos proches évite aussi de se sentir totalement démuni et agressif gratuitement. (Au passage, il me paraît primordial de bien recentrer le propos : non je ne suis en aucun cas en train de sous-entendre que les victimes l’ont bien cherché et que s’ils avaient su ci ou mi, ils auraient eu la vie sauve, etc. Non. Ni de près ni de loin. Je suis juste en train de proposer des actions potentiellement constructives.)
C’est en tout cas l’optique que j’ai toujours essayé de mettre en pratique dans ma vie : apprendre, apprendre, apprendre. Accroître ses connaissances et ses savoirs-faire dans les domaines les plus divers (du jardinage à la broderie en passant par les langues et le survivalisme), la connaissance sert toujours. En revanche, se rendre compte de son ignorance dans un moment critique, ca fait mal.

La parole, les serments, les actes.

Au cours de ces deux-trois dernières années, où des changements pour le moins drastiques ont eu lieu à différents niveaux de ma vie (pour ne pas dire tous), j’ai eu l’occasion d’approcher différents groupes et la chance de participer à toutes sortes de rituels, de blots et de sumbel. Comme toujours, je trouve que les généralisations sont sinon dangereuses, au moins délicates. Elles peuvent induire en erreur et conduire autrui à se faire une image faussée ou des présupposés pas forcément valables, et finalement s’avérer néfastes sur le long terme. Il convient donc, comme toujours, de considérer que mes réflexions et mes positions sont relatives à mon expérience, et qu’elles peuvent par conséquence être proches des vôtres ou au contraire diamétralement opposées, ce qui n’en invalide intrinsèquement aucune : elles rendent juste compte de sommes de vécus différents.

La parole d’un individu est une donnée importante dans l’Asatrù. (Un terme que j’ai toujours un peu de mal à employer pour qualifier ma pratique, pour différentes raisons. Néanmoins, il faut reconnaître que, à l’heure actuelle, s’il fallait n’utiliser qu’un seul terme pour essayer de baliser et de qualifier l’ensemble de ma pratique, autant en terme de perception que de rites,ce serait encore celui qui conviendrait le mieux. Je ne suis pas franchement une polythéiste éclectique, pas vraiment « néo-païenne » dans le sens où ce terme semble globalement utilisé à l’heure actuel, et encore moins wiccane et compagnie.)

Lors d’un sumbel, on considère que tout ce qui va être dit doit être considéré avec prudence, puisque que ces mots ont un impact direct sur l’Örlog, et que de manière générale, la destinée (le wyrd) de tous les participant/e/s est liée. En d’autres termes, pour simplifier le schéma, disons qu’une personne s’engageant à faire quelque chose en un temps donné, ne s’engage pas seulement individuellement, mais qu’elle engage toutes les personnes participants à ce sumbel. Cette façon de considérer l’individu, non comme un élément entièrement indépendant libre d’agir à sa guise, mais comme élément intégré et ayant une part de responsabilité dans la vie de son groupe (le kindred ou le clan) et de ses membres pouvant s’expliquer directement dans la structure des anciennes sociétés germaniques et nordiques, (mais aussi, quoique de manière différente, dans bons nombres de sociétés et de structures anciennes) où la survie de tout le groupe dépendait de la solidarité et des capacités d’action de chacun de ses membres. (Notamment au vu des conditions de vie particulièrement difficile en raison du climat, de la pauvreté de la terre et de toute une série de facteurs. Pour rappel, les conquêtes des vikings -qui ne se nommaient pas ainsi eux même, pas plus qu’ils ne devaient utiliser le terme Asatrù- étaient à la base en partie motivées par la nécessité de trouver des terres cultivables.)

Prêter est un serment n’est pas un acte anodin, il s’agit d’un contrat verbal passé entre plusieurs partis : la personne qui prête serment, l’éventuelle autre personne (ou les témoins / membres du clan qui se retrouvent impliqués indirectement mais qui doivent s’assurer que le serment est rempli) et les Dieux. Une des suivantes de Frigg, Vár, est la gardienne des serments. La personne qui n’honore pas l’un de ses serments peut être punie, soit par les membres du clan, qui sont alors en droit de considérer que cette personne n’est pas honorable et ne peut donc pas demeurer dans le clan, mais aussi par les Dieux (c’est aussi une des fonctions de Vár.) La question corollaire qui vient donc généralement immédiatement en tête c’est « oui, mais comment fait-on si, pour une raison indépendante de notre volonté, on se retrouve dans l’incapacité d’honorer un serment ? » Et bien, c’est à vous qu’il incombe de réfléchir auparavant à cet éventuel cas de figure et à formuler votre serment de manière à ce qu’il comporte une porte de sortie pour ne pas se retrouver en porte-à-faux en cas d’incapacité.
Vu par le prisme actuel, on pourrait considérer que cette façon d’agir est semblable à ces petites notes écrites en tout petit à la fin des contrats d’assurance, et que quelque part, c’est un sauf-conduit bien commode. C’est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu’à partir du moment où il est possible de trouver une échappatoire, on peut se demander quelle est valeur du serment initial. Il est alors commode de trouver une manière de se défiler pour ne pas avoir à remplir le serment tel qu’il a été passé au départ. Et bien, tout est dans la manière et dans le contenu : si vous passez un serment qui n’implique pas un réel effort de votre part, qui n’est pas un challenge, et que vous évaluez d’office qu’il y a une grande probabilité pour que vous vous rabattiez sur votre porte de sortie, alors ne passez pas de serments. D’autre part, cette « porte de sortie » ne devrait pas être une solution de facilité pour les paresseux mais devrait être tout aussi exigeante, quoique différemment.
Sinon, votre serment n’a pas de valeur. Et si vous ne remplissez pas vos engagements, alors vous n’avez pas de paroles, et si vous n’avez pas de paroles, alors vous n’avez pas de valeurs. Cela peut paraître froid et abominablement cynique, mais il faut garder à l’esprit que, remis dans les contextes anciens évoqués plus haut, toute cette organisation avait un sens capitale. Une petite structure sociale isolée, si elle voulait survivre, ne pouvait pas se permettre certaines libertés que nous pouvons aujourd’hui nous permettre sans plus de dommages que quelques egos froissés et une ou deux jérémiades sur Facebook.

Ceci étant dit, il me paraît important de préciser quelques points qui viendront nuancer quelque peu le propos. Premièrement, la notion du respect de la parole (et autres) ne voulaient pas dire que les ruses et autres fourberies étant inexistantes et que la subtilité étant inconnue, bien au contraire, il y a un certains nombres d’exemples dans ce sens, autant dans les Eddas que dans les Sagas. Voilà pour le premier point.

Le second point, et pas le moindre, étant que le fait de prêter un serment est tout à fait facultatif. Le serment, bien qu’il soit fréquent, surtout dans certaines occasions particulières, comme un sumbel funéraire, par exemple, n’est en aucun cas une obligation et il est bon de s’en souvenir. Le fait de lire et de se documenter est une très bonne chose, mais cela ne se substitue pas à l’expérience ou au vécu. Je me souviens avoir lu une quantité de choses avant d’assister à mon tout premier rituel de groupe, qui s’est avéré être un sumbel funéraire. Auparavant, j’avais bien lu que, effectivement, le degré d’alcoolémie allant croissant, les participant/e/s avaient tendances à se lâcher, tant au niveau des toasts portés qu’au niveau des éventuels serments prononcés. C’est une chose de le lire dans une étude universitaire qui se base en partie sur Beowulf, c’en est une autre que d’y assister (quelques siècles après Beowulf quand même…) et de constater que, outre le degré d’alcool, il y a aussi une énergie très particulière qui se dégage et un effet d’émulation qu’il peut être important de garder en mémoire, avant de faire une éventuelle connerie parce qu’on aura été tenté de rentrer dans la compétition de « kiki-kala-plulongue ».

Certains individus ont les serments faciles et en prêtent souvent, pour des motifs variés et pour des raisons qui les regardent. D’autres le font beaucoup moins aisément et toujours en choisissant leurs formulations avec une précaution de jésuite. Pourquoi ? Les serments peuvent être une arme à double tranchant, et le destin peut s’organiser de tel manière que tenir tel ou tel serment sera de l’ordre de l’impossible (parfois malgré « la police d’assurance ») ou parce que, même pour pouvoir respecter le serment en ayant recours aux « clauses d’urgences », cela vous conduira à agir d’une manière qui amputera vos capacités d’action ou bien aura un coût humain (en terme d’amitiés, de possibles, de tout ce que vous voulez) terrible. En résumé, même avec les intentions les plus sincères, les plus gentilles et les plus pures, vous n’êtes pas à l’abri de vous retrouver dans une merde noire, et qu’il n’est pas impossible que cela donne aux Dieux une latitude d’action sur votre vie dans des domaines ou par des moyens que vous n’auriez peut-être pas souhaité. Leurs agendas ne sont pas les nôtres, même si au bout du compte, il se peut que nous soyons finalement contents de notre sort, un peu de prudence et de bon sens ne nuit jamais.

Maintenant une autre question, peut-être un peu plus polémique, ou à tout le moins, sujette à débats. Une personne qui refuserait au maximum de prêter des serments est-elle lâche ? Une personne qui en prête beaucoup a-t-elle plus de valeurs ou est-elle juste un mariole de plus ? (Ceci étant une formulation volontairement polémique, répondant à des choses que j’ai pu lire sur la Toile, et pas forcément en français.)
Tout est une affaire de mesure, de contexte et d’actes quotidiens.
Dans mon optique -qui rappelons le, ne concerne que moi – à force de prêter des serments, on peut finir par en arriver à des obligations contradictoires (c’est d’ailleurs un ressort largement employé dans un certains nombre d’œuvres de fictions, et ce cas se retrouve fréquemment dans l’histoire) où pour en honorer un, on est obligé d’en bafouer un autre. Après une personne peut aussi en prêter pour des motifs disons relativement secondaires (quoique comportant une part de challenge pour cette personne, et cette notion est relative et propre à  chaque individu : cela dépend aussi bien de ses conditions de vie, que de ses moyens, de sa situation de famille, de santé, etc…)  -voulant par là montrer sa bonne foi- et elle est mesure de les achever les uns après les autres, sans jamais se retrouver prise au piège de ses mots. C’est un choix personnel, et tant qu’il est rempli, les interrogations que cela peut soulever relèveront davantage de l’interprétation de chacun que d’une démarcation claire et nette de « cela a été accompli », « cela n’a pas été accompli ».

Ceci étant, tout ceci laisserait sous-entendre qu’en dehors du serment, il n’y a rien. Hors, le serment est au départ quelque chose de très spécifique qui n’est employé que pour sceller certains accords particuliers ou pour des événements sortant de l’ordinaire. Au quotidien, et dans la majorité des cas, le comportement d’un individu devrait au maximum être en adéquation avec sa parole. Pour parler de manière plus simple : si vous dites que vous allez faire quelque chose, faites-le. Ne promettez pas constamment que vous allez faire quelque chose pour ne jamais le faire.
Dans les concepts scandinaves (et très probablement germaniques, mais je n’ai pas épluché tout ceci, je me garderai donc de toute affirmation catégorique), l’âme se divise en plusieurs parties, et l’une d’elle est le reflet de la force personnelle de l’individu, de sa valeur et de ses capacités personnelles¹. Le fait de manquer à sa parole porte préjudice à ses capacités, et le fait de rester fidèle à sa parole la renforce. En partant de ce principe, on pourrait s’interroger sur la force personnelle et la réelle capacité d’action d’une personne qui a besoin de recourir à des serments de manière fréquentes. A contrario, j’ai tendance a considérer qu’une personne dont les actes sont dans la majorité des cas en accord avec sa parole ne ressentira pas forcément la nécessité de prêter serment pour assurer l’autre partie (ou les Dieux) de sa volonté et de sa valeur, puisque ses actes parlent déjà pour elle au quotidien, le recours à une « garantie supplémentaire » est donc encore plus facultatif.

 1 : Apparemment, ce concept peut être rapproché de la notion de hamingja, mais étant donné que je manque de temps pour démêler sérieusement ces concepts en me fiant à des sources claires et sérieuses, j’ai choisi de ne pas les nommer, quitte à éditer plus tard l’article.

J’arrive où je suis étranger.

Revenir en arrière. Jusqu’où ?
La réponse à ma question, l’an dernier pendant un week-end consacré au Seiðr.
Où il est question de quelque chose qui traverse un océan.
Ma soudaine envie de vomir. Personne n’est au courant. Cela fait du sens. (La vrai réponse est beaucoup plus précise.)
Et dix mois. Dix mois. Dix mois plus tard.
L’avion qui décolle, et le laridé qui tourne en boucle sur mon MP3, dissimulé par mes cheveux. La terre qui s’éloigne, minuscule, dans le froid de janvier. Tout est derrière moi, ou alors loin, loin devant. Loin devant, vers l’ouest et dans le futur. J’ai en tête la légende familiale qui dit qu’à chaque génération nous partons un peu plus à l’ouest. Tout ce que j’ai en tête, c’est la musique entêtante qui ne cesse de tourner et de retourner, pendant les 7h de vol, comme un transe lancinante, une injonction à ne pas penser. Rester concentrée sur l’objectif. Omni mea mecum porto. Je transporte avec moi tous mes biens. Tout ce que je possède d’important, ce que j’emporte, tient dans deux valises. Et deux caisses miaulantes.
Le reste, qui se compose pour la plupart de livres, est dans le container d’un port. Je les attendrai trois mois. Me demandant si je récupérerai un jour mes affaires, certains souvenirs. Mais en cet instant, l’instant du départ et de l’arrivée, je n’ai rien.
J’arrive sur une terre où je n’ai jamais mis les pieds, ma seule incursion de l’autre côté de l’Atlantique, dans un autre pays, remonte à mes 11 ans. Une expérience pas très heureuse où j’ai eu la sensation que le pays trop vaste, trop distordu. allait m’avaler. Qui es-tu ? Je suis le pays.
Mais où est ton cheval de peau, orné de runes ? Il est de l’autre côté de la mer. Donné à mon Watcher.
Mais où est la face ricanante de ton Renard, ornée d’ocre rouge ? Elle est là-bas, sous la garde de Écoute-les-voix.
Mais où sont les parties matérielles de ton Âme, faites de laine retordue, de crocs et d’os. Où sont les creux de terre pour les offrandes, où est le grès qui La referme ? Ils ne sont pas avec moi.

J’arrive où je suis étrangère, et où je ne connais rien. La terre ne résonne pas, je ne connais pas son chant, je suis sourde aux inflexions de leurs voix, incapable d’en déchiffrer le rythme, l’articulation, la syntaxe. Les Esprits d’ici ont un langage qui m’est totalement inconnu, totalement différent, et que je ne comprends pas.
La Terre dort sous la neige et dans le froid. Ici est un autre monde, et le réseau est indisponible. Littéralement et métaphoriquement. Indescriptible sensation. Celle d’un décalage. Il n’y a pas que pour les prises de courant, le réseau téléphonique et tout le palpable qu’ici est un autre monde.
Tout est flou, la sensation tenace de marcher sur un chemin de traverse. Les fils sont tordues. Comme si une vibration avait changée.
À la première nuit d’un sommeil de plomb accompagnée d’une dent brisée, suivront les nuits d’insomnie sans relâche. Savoir que je suis éveillée quand ils dorment et que je dors quand ils s’éveillent. Ne plus arpenter. Écho de là-bas, me disant que je ne suis pas la seule.
D’une certaine manière, j’ai la sensation qu’il est normal que la Brochette m’ait demandée de laisser certains de mes outils rituels en Europe. La certitude qu’ici, ils seraient faussés. Pas tous, mais ceux qui me servent à voyager.
Les rêves qui disparaissent. Le silence.
Tout est un Silence de neige. Est-ce le Pays qui l’hiver dort ?
Essayer de ritualiser. De faire des offrandes. Rien. Cet hydromel – au demeurant absolument déguelasse, le Melmor est un délice à côté – versé dans le récipient de secours n’est pas une offrande accompagnée d’une prière aux Dieux, aux Esprits, et à « Ces Étranges Ancêtres Qui… ». Il aurait dû. Mais non. C’est juste un liquide sirupeux et trop acide versé dans un mug de porcelaine, accompagné par des sons articulés dans une langue indo-européenne.
Non, poser trois cailloux et une guimbarde avec un pauvre lumignon ne remplace pas son autel. Cela en tient lieu. Un faire-comme. Un faire-comme honorable, toujours mieux que rien, mais cela reste un faire-comme. Les intentions, surtout les bonnes intentions et le symbolisme, c’est bien joli et c’est sans doute pas mal, en tout cas peut-être préférable à rien, mais non, ce n’est pas pareil.
Non une tasse de porcelaine achetée avec trois de ses sœurs chez Emmaüs ne remplace pas les bols rituels qui ont servis quotidiennement ou presque pendant trois ans. Non les os et la peau d’un animal ne se remplacent pas par une jolie image découpée dans un magazine. On lit partout que « le pouvoir est dans la sorcière, pas dans les outils ». Mouais. Outre que je ne suis pas une sorcière, j’ai envie de dire que, indeed, pas besoin d’outils pour jeter des sorts. Et pas besoin d’un autel en plastoc avec des merdes fabriquées en Chine pour célébrer un sabbat. Par contre, venez pas me dire que les objets fabriqués dans certaines conditions spécifiques, suite à certaines demandes / besoins spécifiques sont parfaitement interchangeable avec un gobelet vide du fastfood local. Sinon, bah écoutez, prenez de la poudre de perlimpimpin pour soigner une pathologie donnée à la place du traitement initialement prévu (allopathique ou non) et expliquez au malade que c’est parce qu’il a pas cru en lui. C’est vrai après tout, on est tellement fort aujourd’hui, les mythes avec des objets sacrés ou rituels, les croyances etc, c’est de la merde, que chacun fasse sa petite cuisine et tout est permis. Il faudrait surtout pas se montrer rabat-joie, sinon, on a rien compris.
Oui, on peut faire de la sorcellerie en faisant la cuisine, et faire pas mal de détournement d’objets rituels, me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. J’explique juste qu’on ne crée pas des outils /vecteurs en un coup de cuillère à pot parce que’on l’a décidé. Cela se fait à l’usage. Comme on ne se fait pas un meilleur ami en deux discussions sur Cul de Chèvre et qu’on ne se marie, en principe, pas à la première rencontre (en tout cas, pas trop dans nos contrées).

N’oubliez pas l’armée des trolls. Toujours. Et son étendard loufoque indiquant « Tout est pour la Bête ! ». Et dans l’appartement trouvé, découvrir, punaisé au tableau en liège, une petite carte d’un restaurant appelé « La Bête ». Se faire troller, encore, encore et encore par la même chaîne d’informations, en binaire, blanc et noir.
Reconnecter les informations. S’inscrire à la bibliothèque et commencer l’épluchage de la base de données.

Reconstituer les chaînes. Retrouver ses cartons, un mercredi, comme de juste, tandis que les jours rallongent et que les températures commencent à être timidement dans le positif. Avril est là. Retrouver ses affaires, et ses précieux petits trésors, sans valeur sur le plan financier, mais combien plus sur d’autres plans.
Et tandis que l’on réarrange son autel dans sa chambre à coucher, se rendre compte que les nuits sont devenues un peu moins anarchiques. Que les rêves sont revenus, plus étranges et porteurs de sens que jamais, comme souvent pour moi à cette période.


Le véritable travail va pouvoir commencer. Apprendre à connaître la terre où je vis désormais. M’initier à leur langage, leurs offrandes. Écouter leur chant et trouver le rythme, la syntaxe, l’articulation souple pour que le mouvement se fasse. Une expérience nouvelle, ne jamais cesser d’apprendre. Ne jamais croire que l’on sait tout, on pourrait être très surpris. Continuer d’avancer. Chaque terre est différente et c’est à celui qui arrive d’apprendre d’elle. Certains « apprivoisements », certaines rencontres se font facilement, d’autres sont plus malaisés. Il est des endroits où la terre nous appelle, d’autre où elle nous repousse. Chaque route est différente, et nous ne venons ni avec le même regard, ni avec la même terre sous nos pieds. Comme les plantes, certains d’entre nous poussent à merveille dans les forêts d’érables et d’autres s’épanouissent mieux dans les vieilles pierres d’une ville médiévale.

Peut-on encore parler de Sorcellerie traditionnelle ?

Sporegod, 2011 par Zhectoid

Après une longue période où la wicca a été extrêmement populaire, au point de devenir trop souvent synonyme de néo-paganisme/paganisme pour une grande majorité de personnes mal informées (et qui souvent ne cherchent pas à faire la différence), on assiste depuis quelques années à la présence grandissante d’un ensemble de pratiques regroupées sous le terme fourre-tout de « sorcellerie traditionnelle ». À l’instar de la wicca, on a vu une quantité impressionnante d’ouvrages et de blogs abordant cette branche se réclamant de l’héritage directe d’anciennes pratiques de certaines régions. La « sorcellerie traditionnelle » est souvent désignée sous différentes dénominations, dont pour l’anglais « Hedge Witchery », « Traditional Witchcraft ».
Bien évident, l’immense majorité de ces blogs et de ces ouvrages (plus ou moins sérieux, plus ou moins bien documentés, suivant l’éditeur ou l’auteur) mettent un point d’honneur à expliquer en long, en large et en travers que, non, non, non, rien à voir avec la wicca, cette invention de Gardner. Eux sont bien évidemment plus true, plus authentique, moins fluff et « not for everyone » (J’adore. Genre un sentier, peu importe lequel, est adapté à tout le monde. On n’ose même plus dire qu’un vêtement ou un sport est pour tout le monde, alors le préciser pour la « sorcellerie traditionnelle », quelle blague. Genre c’est un passe-temps que vous pourriez avoir la lubie d’essayer. Quoi que parfois…)
Jusque là, il y a un semblant de cohérence. Sauf que les choses se gâtent quand dans la plupart des cas, il devient subitement question de manière d’invoquer les quatre éléments, de cercle de protection, d’une déesse dominante, d’un dieu cornu, d’outils de pratique et bla, et bla, et bla.
En fait, par moment on a l’impression que la wicca, ca faisait pas assez sérieux depuis qu’elle est devenue éclectique (attendez, on ne va pas accueillir n’importe qui quand même ? Trop mainstream les gens…). Et puis la « wicca traditionnelle » (aka la mal nommée Wicca « gardnérienne », pour ne pas rentrer dans le détail) ca ne sonnait pas assez « certifié authentique A.O.C depuis 1720 ». En plus Garnder aimait se mettre à poil et puis il faut réunir un groupe de personnes, c’est trop compliqué. Non, la « sorcellerie traditionnelle » ca fait tout de suite plus terroir (pas trop quand  même, sinon vous allez passer pour un identitaire), plus vrai, on jette le rede wiccan à la poubelle et puis on peut pratiquer seul/e. En prime, plus on bidouille à sa sauce, mieux c’est et personne ne peut vérifier. Quelle idée de génie !

À la limite, pourquoi pas : intrinsèquement, que chacun se réapproprie un ensemble de pratiques et les adapte à son pagus, à son histoire et que le tout soit diffusé, quelque part, tant mieux. Une tradition qui ne vit pas, qui ne s’adapte pas, qui n’évolue et que l’on ne transmet pas est une tradition qui meurt. Personnellement, je préfère voir voir évolutions et partages plutôt qu’une uniformisation globale faite de tout et de rien, qui ne revêt plus de sens pour personne.
Sauf qu’une tradition n’est pas un truc qui surgit de nul part. Si les traditions sont souvent comparées à des arbres, c’est bien parce qu’elles ont des racines. Une tradition s’inscrit dans une culture (et je parle pas de « culture livresque ». Si, si je précise, parfois il y a des gens qui n’arrivent pas à faire la différence), dans une civilisation. C’est tout un système, exactement comme un organisme vivant, avec son mode de fonctionnement, sa société régit par des processus de fonctionnement et des normes sociales. En dehors de ce système et si ce dernier n’existe plus, alors le reste meurt. Exactement comme un organe doit rapidement être transplanté si on ne veut pas le perdre.
Le principal désaccord que j’ai avec cette tendance (je n’aime pas parler de mode. Je ne pense pas que les gens s’amusent à changer de croyances / pratiques uniquement parce que le voisin le fait. Certes, le voisin les a peut-être inspiré, mais s’il n’y avait eu en eux aucune résonance, alors je doute fort qu’ils aient emprunté ce chemin. Je suis loin d’être une grande humaniste, mais prendre par défaut tous les gens pour des cons, c’est le plus sûr moyen pour qu’ils le deviennent.) n’est pas tant dans le contenu de la tendance en elle-même, mais davantage dans le vocabulaire utilisé pour la désigner. Les mots ne sont pas neutres et la manière dont nous choisissons d’employer tel ou tel terme pour nommer un fait, un processus, un ensemble de croyances participe à son identité et à son ancrage dans la mémoire collective. Hors, les pratiques que l’on trouve sous cette étiquette si elles sont effectivement inspirées de coutumes authentiques, sont trop souvent dénaturées par un processus de regroupement qui finit par leurs faire perdre leur sens premier. (Et premièrement, on peut question l’emploi du singulier dans les termes de « Sorcellerie traditionnelle. » Comme s’il n’y en avait qu’une.)
Je m’explique : c’est probablement une très bonne idée de s’inspirer du folklore d’une région en particulier et de vouloir écrire un livre sur la « Sorcellerie traditionnelle XXXX ». Maintenant, quand on constate que les quelques éléments de la culture locale en la matière se retrouvent sous une articulation qui évoque directement certains ouvrages plus que basiques sur la wicca (l’idée de l’existence d’une grande déesse du coin et de son consort fait notamment fureur), et que l’auteur/e dans son introduction a pris soin de bien dire que ce livre là, attention, c’est du vrai, hein, et que ca vient directement de telle ou telle personne, mais que l’ouvrage est dépourvu de tout élément historique ou permettant de resituer les pratiques dans un contexte social, même généraliste, alors oui, je trouve qu’il y a un très gros problème. Pas tant dans le fait de réécrire la tradition, mais dans le fait de prétendre que c’est la tradition originelle, qu’elle n’a pas changée. On peut agrémenter le tout avec autant de beaux dessins en noir et blanc et de mots de la langue ou du dialecte local, ça n’en reste pas moins du foutage de gueule malhonnête qui se vend pour se qu’il n’est pas. (Et encore, je n’aborde la question de la pertinence du médium de transmission ni ne questionne celle de la sortie du contexte culturelle).
La sorcellerie traditionnelle s’inscrivait dans une société essentiellement rurale qui a aujourd’hui majoritairement disparue en Europe Occidentale. Son fonctionnement, ses mœurs et son architecture ont évolué de manière drastique tout au long du XXe siècle (plus particulièrement à partir de la guerre de 14-18 et quasiment achevé dans les années 60. Cette datation est plus ou moins valable suivant les endroits ou même les pays. En France, c’est globalement pertinent.) La société d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, et prétendre que les courants de sorcelleries traditionnelles n’ont pas subis eux aussi le contrecoup de cette évolution est absurde. Cela ne veut pas nécessairement dire que tout a disparu : certains éléments ont perduré, certains ont disparu, d’autres se sont probablement ajoutés.
Comme je le disais plus haut, on peut questionner le fait d’utiliser le terme de « Sorcellerie traditionnelle » au singulier pour désigner un ensemble de pratiques censé être propre à chaque région, et donc à chaque groupement établi sur un territoire plus ou moins défini, possédant qui une langue, qui un dialecte, qui un parler avec ses particularités et ses expressions, son histoire, ses coutumes, bref tout son bagage et son système. En gros, est-il possible de parler d’une sorcellerie traditionnelle française, d’une sorcellerie traditionnelle anglaise et de donner, sous couleur d’arpenter un chemin se voulant moins galvaudé, dans la grosse généralisation sans aucun approfondissement sérieux ?
Je suis toujours profondément perplexe de voir des nord-américains faire intervenir leurs ancêtres [insérer un adjectif] de la 5e ou 6e génération pour venir justifier d’adopter tel ou tel sentier culturel alors qu’ils n’ont pas été élevé dans cette culture là, qu’ils n’ont jamais mis un pied sur le Vieux continent. Pas que cela les intéresse -c’est leur droit le plus strict et vouloir renouer le lien avec son histoire familiale est une chose admirable-, mais qu’ils puissent venir se permettre de dicter comment, à leur avis, qui a le droit de faire ci ou ça, et comment on devrait le faire. Exactement comme quand il semble admissible pour certaines personnes de dire que elles, elles sont légitimes pour pratiquer [XY] mais que les gens de telle voie sont des %@#!!* de faire pareil avec la leur. L’altérité, ca vous parle ?
On en vient à l’épineuse question du : faut-il habiter sur une terre, en être originaire ou a minima y avoir habité pour pratiquer la sorcellerie tradz d’un endroit donné ? J’ai tendance à penser qu’en plus des éléments sus-mentionnés, une quantité d’autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte : on peut avoir des connexions spirituelles avec certaines personnes qui ne font pas forcément directement parties de notre lignée génétique, on peut parfois se retrouver dans une position où un certain nombre d’éléments vont nous pousser dans cette voie, il peut y avoir des initiations, on peut être appelé par un endroit sans aucune connexion visible et constater ensuite qu’un ancêtre y a vécu et que cela soit « assimilé » dans la mémoire de la lignée, bref, je ne vois aucune raison de se limiter de manière formelle à quelques données restreintes et je n’ai pas de réponse toute faite et catégorique à donner. De manière empirique, j’ai pu constater que quand une affaire est sérieuse à ce niveau là, c’est rarement sans raison.

Au niveau de la pratique proprement dite, je doute que la sorcière ou le rebouteux ait eu besoin de grand chose d’autre que des objets de tous les jours. À l’heure actuelle, aller se chercher un bâton en forêt est sans doute devenu une sorte d’aventure qui sort de l’ordinaire, avec tout le salamalec que certains sont capables de faire autour. Dans la société rurale, c’était tout bête : les gens possédaient un bâton pour aller garder les bêtes (au pluriel quand ils étaient assez riches pour cela) : la belle affaire que d’aller se chercher un bâton. Certes, il y avait peut-être un bâton particulier, mais si tout le monde savait qui était la sorcière du coin, on se gardait en général bien d’en parler ouvertement.
Pareil pour les formules, mots de pouvoir et autres. Honnêtement, je me permet de douter qu’il était question d’une grande déesse, sauf si on considère la Vierge Marie. Mais pour avoir lu deux ou trois trucs, au moins dans certaines régions, on ne dérangeait pas « la Vierge Marie », on s’adressait spécifiquement à la Vierge de telle chapelle dans tel endroit et on avait recours à la sainte locale, patronne de la source machin, connue pour soigner le type de maux auquel on avait à faire (en tout cas en terre catholique). Dans la « sorcellerie traditionnelle païenne contemporaine », évidemment, le culte des saint/e/s, ça passe modérément, alors il fallait bien adapter un peu le texte d’origine (qui avait peut-être déjà été adapté d’anciennes litanies.)

Du coup, si les pratiques actuelles ont reformulées les pratiques plus anciennes qui ont elles-mêmes été calquées sur d’autres plus anciennes, alors comment on fait ?
Et bien on regarde ce que l’Église interdisait, par exemple. Et on se détend.
Vouloir singer d’anciennes pratiques alors que clairement, tout ce qui les entouraient n’existe plus  (et qu’il est possible que l’on en ait une vision lacunaire) est sans doute modérément pertinent. En revanche, c’est peut-être une bonne manière pour commencer à se cultiver sur la question, en ne se limitant pas à l’aspect sorcellerie d’une société donnée, mais en essayant d’élargir le champs de ses connaissances à son sujet. Parce que concrètement, on trouve pas mal d’articles visant à faire ci ou ça sur la base d’un rituel/autre que l’on a trouvé dans un bouquin et que la personne adapte en toute bonne foi. Sauf que ça serait pas trop mal d’essayer de comprendre pourquoi ce rituel/autre pour cette occasion / lieu / célébration avant de vouloir faire une transposition. Parfois c’est le cas, parfois pas. Bon, l’important c’est d’essayer. Certes, il vaut mieux une action, même pouvant être améliorée, que rien du tout. Sauf qu’au lieu de qualifier sa pratique de « sorcellerie traditionnelle » / « Sorcellerie des campagnes » et autres, il ne serait pas mal d’accepter que ce n’est qu’une réinterprétation moderne de ce qui a pu existé et qui désormais n’existe plus.

La prose des Bâtards (les problématiques dans le Culte des Ancêtres)

Un dernier article avant un déménagement au loin… Je ne reviendrai pas avant un bon moment. 

Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud Je suis en route J’ai toujours été en route Je suis en route avec la petite Jehanne de France. (Blaise Cendrars – La prose du transsibérien)

Le culte des Ancêtres occupe une bonne place -sinon la place principale- dans les cultes traditionnels. C’est plus ou moins visibles suivant les groupes et les axes reconstructionnistes et autres, mais au niveau francophone, on assiste à une visibilité de plus en plus importante de cette pratique. Dans la théorie, il est facile de synthétiser rapidement le principe : celui d’honorer ses ascendants. Toujours dans la pratique, il est également relativement facile de de faire quelques synthèses de pistes pour les cas « problématiques » : vous avez été adopté(e) ? Tant mieux, vous avez à la fois vos lignées adoptives et vos lignées génétiques à honorer. Vous avez eu des conflits familiaux graves / familles abusives ? Concentrez-vous sur les « bons » ancêtres et de toutes façons, vous n’êtes pas un individu sorti de nul part, vous êtes sur terre parce que des gens se sont battus, ont survécus et que tout ne tourne pas autour de vous. D’accord, tout ca n’est pas faux, loin de là. D’accord cela ouvre des pistes.

Sauf que, tout ces pistes théoriques, prêtes à bouffer, c’est de la théorie justement. Et le sujet du culte aux Ancêtres, c’est toujours de la théorie, sauf quand il s’agit des nôtres. Quand il s’agit de notre histoire -ou non-histoire- familiale. Arriver la grande gueule en bandoulière avec des réponses toutes faites, c’est ce que vous pouvez vous permettre de faire quand vous n’êtes pas concernés, parce que la théorie prend tout en compte, sauf l’énorme potentiel explosif et sensible dont cette question est porteuse.

Pour certains, il est facile de s’exciter sur une image d’Épinal de sa famille (Parfois, « les fantasmes ancestraux », ca me fait penser au délire de Gardner qui a prétendu avoir été initié et avoir reçu des infos trop trues de Dorothy Clutterbuck, histoire de rendre plus crédible et plus badass ce qu’il avait reconstruit (remarquez, il y a peut-être des wiccans tradz qui s’ignorent. Ok, j’arrête de troller) que d’oublier ses paradoxes, d’oublier ses douleurs. Quelque part, tant mieux pour eux. Sauf quand ils se servent de leur vision (qui n’est jamais qu’un prisme lacunaire : chaque fois que nous considérons quelque chose, ce n’est de toute façon qu’un prisme lacunaire. C’est pareil pour les problèmes, sauf que c’est plus difficile d’échapper à un prisme problématique que de se mettre la tête dans le sable) pour essayer de l’imposer aux autres, ou pire de les rabrouer ou de les tancer sur ce qu’ils devraient faire et ne pas faire. Franchement, quand vous n’êtes pas directement concerné, soit vous y allez mollo, soit vous fermez votre putain de gueule avec vos généralisations sur qui / quoi / pourquoi on devrait honorer ci ou mi. Idem pour les discours du type « mais si tu né/e, c’est que tu l’as choisi, donc… » (les dérives du New Âge et ses ravages : avoir ce type de philosophie n’est pas intrinsèquement un problème, ce qui est un problème, c’est quand la personne s’en sert pour donner des leçons). Les gens qui arrivent la gueule enfarinée avec des discours tout fait sur ce type de question ont généralement une famille relativement simple, ou alors c’est ce qu’il aimerait croire (un peu comme quand j’entends les généralisations idéalistes/idéalisées pour correspondre à « un certain modèle moral », généralisations du type « nos ancêtres ne divorçaient pas ». Ou encore plus fendard quand cela implique les délires du style « l’homosexualité existait moins qu’aujourd’hui ». Haha. Mais bien sûr. Les divorces existaient, ils étaient peut-être moins fréquents effectivement, mais peut-être qu’ils étaient moins fréquents parce que les lois le rendait beaucoup plus complexe, pas parce que les gens avaient une morale « tellement différente de celle de nos jours sur la question. » Tout est relatif : ce type de question demande une énorme quantité de recherches pour ne pas sombrer dans le cliché bas de gamme. Quant à l’homosexualité, je n’ai pas assez de données pour y répondre (à part que les catégorisations hétéro/homo etc, semblent dater de l’ère victorienne), alors plutôt que de dire une connerie, je me contenterai de dire que cela demande des recherches. Peut-être qu’effectivement, elle était moins fréquente qu’aujourd’hui, peut-être pas (je dis bien « fréquente » pas « visible »).

Et que fait-on, quand il n’y a pas d’histoire familiale ? Parce que vos racines n’ont cessées de bouger au cours des quatre générations précédentes, qu’il n’y a eu aucune transmission ? Quand vous avez été coupé(e) de votre histoire par des parents / grand-parents qui pour X raisons ont refusés de transmettre « le flambeau » ? Et que fait-on, quand tout ce que vous découvrez, génération après génération, c’est la répétition d’une histoire dramatique, malsaine, et pas seulement le fait d’un individu isolé ? Et que fait-on quand on n’a pas de « terre natale », quand on appartient aux déracinés, à ceux qui passent leur vie, et dont les ascendants ont passés leur vie à devoir oublier le passé ? Quand les archives qui pourraient contenir votre histoire ont toutes été brûlées par les conflits successifs qui ont déchiré une partie de l’Europe ? Parce que cette région d’où certains de vos ancêtres viennent, a été une poudrière ? Ou quand vous êtes un(e) enfant « non conforme au cahier des charges familiales » et que par le truchement de votre éducation, on vous a non seulement fait comprendre que vous ne faisiez pas partie de la famille, mais que l’on vous a violemment fermé la porte à toute coutume, langue, histoire, culture, souvenir ? (Franchement, pour moi, des gens qui se sont conduits comme ça ne méritent ni que l’on fleurisse une tombe -qu’ils ne méritent pas-, ni qu’on les honorent.). Le problème du problème, c’est quand cela ne se résume pas une seule génération, mais quand l’on constate que ce type d’histoire se répète, des parents, des grands-parents, et encore avant. Après, il ne reste souvent pas grand chose de tangible, et pour moi, il y a une différence entre honorer des ancêtres « imaginaires » et avoir des souvenirs concrets de transmission. Quand on cumule toute une suite d’axes à problèmes, ça devient velue comme thématique. On pourrait imaginer que effectivement, retrouver quelques « ancêtres référents » aide, et d’une certaine manière, c’est le cas. Mais de manière un peu grinçante, j’ai eu l’occasion de constater que très vite parfois on vient vous dire que, quand même, ce n’est pas comme vos ancêtres de sang et que pourquoi vous ne… (« Merde ! » comme dirait Léodagan.) Parfois, on peut retrouver certains ancêtres qui se pointent, et petit à petit, retisser le lien. Parfois. Pas toujours. J’avoue que quand on constate que finalement, tout est mort à ce niveau là (parce que parfois,  il ne reste plus personne de vivant, histoire de bien couronner le tout), je vous avoue que je ne sais pas comment on fait. Je n’ai pas de réponse, et j’ai pu constater que cette problématique est beaucoup plus courante qu’on ne le pense. Comme pour beaucoup de sujets : on trouve beaucoup de sources quand cela se passe bien, moins quand ca se passe mal. Et généralement, les cas où il est fait mention de situations qui se passent moins bien, soit c’est quand la personne a résolu sa problématique, soit quand elle a décidé qu’elle ne ferait pas çi ou ça pour telles et telles raisons. L’entre-deux, faut gratter nettement plus pour avoir des infos. En même temps, je ne cherche pas de réponses toutes faites, justement parce que je crois que dans ce domaine, les réponses toutes faites ne marchent pas. Oui, on peut honorer ses ancêtres de manière généraliste, mais est-ce que, en terme d’impact et de force, cela suffit à compenser les autres défaillances ? En d’autres termes, est-ce que ce rempart suffit pour contenir toute l’étendue d’eau qui par ailleurs menace ?

Par dessus le marché, le pompon, c’est quand des gens viennent vous dire QUI vous devriez prier parce que vos ancêtres venaient de là, et qu’ils ont lus deux fiches wikipédia et pensent vous apporter la civilisation. Jusqu’à preuve du contraire, laissez une personne suivre son chemin. C’est le sien, pas le vôtre. D’autant que les évolutions arrivent au fur et à mesure d’un cheminement, à vouloir les forcer, on risque juste de « braquer » la personne et à la bloquer. Ou qu’elle peut avoir d’autres processus nécessaires à explorer au préalable, quitte à se rendre compte qu’en fin de compte, telle option n’en était pas une et qu’elle s’avère finalement caduque. De plus, des histoires « d’adoptions » peuvent arriver à plusieurs niveaux : non seulement les adoptions passées mais aussi toutes les adoptions actuelles : adoption par une terre, une région, un pays. Adoption par une lignée qui nous intègre, lignées perdues qui en fait rejaillissent sous forme d’un Allié, d’un panthéon etc. Je pense qu’en terme de « culte des Ancêtres », il y a autant de solutions, de problématiques, de parcours, de fonctionnement qu’il y a de personnes.

[SYLPHE] Ces monstres aux mâchoires d’acier dans des boîtes si fragiles

Avec un peu de retard par rapport aux autres, ma contribution au sujet de la peur pour le projet Sylphe.

Nos peurs, soigneusement enfermées à double tour dans le coffre de notre esprit. Nos peurs, bien présentes, que nous connaissons mais préférons ignorer, que nous empêchons de jaillir à l’improviste. La somme de nos craintes : d’échouer, d’être blessé, abandonné, oublié.
Nos peurs sont des clés et révéler leur nature est une arme à double tranchant.
Je pars du principe très simple que s’il faut connaître ses peurs, pour éviter qu’elles ne nous surprennent au moment le moins opportun, il est préférable de ne pas les partager avec le tout venant.
Plus on apprend à les connaître, plus on est à même d’en comprendre le mécanisme : qu’elles soient totalement irrationnelle (le monstre sous lit ou le vélociraptor dans la cuisine) ou qu’elles proviennent d’une source identifiable, savoir comment elles se déclenchent, d’où elles viennent, de quelles manières elles se traduisent, ce qu’elles nous poussent à faire ou ce qu’elles nous empêchent de faire, les réactions que l’on adopte quand elles nous saisissent. Tout cela permet, à défaut de les combattre efficacement, de pouvoir trouver une parade.
Par exemple, si l’on a peur de se faire agresser dans la rue, suite à une agression vécue par nous ou un proche, ou pour des raisons plus générales, pratiquer un sport de défense permet d’ajouter un outil qui permettra, l’éventuel moment venu, de pouvoir, pourquoi pas, réagir, bien que cela ne soit pas aussi simple que cela. (En l’occurrence, concernant les agressions, et plus particulièrement les agressions sexuelles, il y a le phénomène de la paralysie qui peut bloquer totalement la victime. Cette paralysie peut encore ajouter au traumatisme quand la personne se demande sans cesse par la suite pourquoi elle n’a pas réagit alors que, techniquement, elle aurait été en mesure de le faire. C’est encore plus le cas quand les gens, la police et tout le monde, interrogent la/le concerné/e en y mêlant une once de scepticisme.)
En revanche, savoir de quoi une personne a peur, c’est avoir une arme contre elle, un moyen d’exercer une pression, de la rendre malléable ou de lui faire du mal. Je ne pars jamais du principe que la majorité des gens sont bons et gentils, mais je ne pars pas du principe non plus que beaucoup sont intrinsèquement mauvais et prêt à faire du mal pour le plaisir, même s’ils existent indubitablement. La plupart sont surtout lâches et pense en premier lieu à leur gueule et en cas de problème, se rangeront du côté le moins menaçant pour leur routine, leurs préjugés, leurs fesses. Une minorité n’est pas vraiment menaçante mais peut devenir agressive s’ils se sentent menacés dans leur autorité, leur personnalité. En gros, si d’un seul coup une personne trouve que vous êtes, à tort ou à raison, une menace pour son petit territoire, elle peut vous menacer. Une minorité aime bien profiter d’une situation, même très passagère pour se défouler, surtout par le biais d’internet où il est facile de se comporter en nuisible le cul bien posé sur sa chaise. Et ainsi de suite. L’occasion fait le larron dit-on. Je ne rentrerai pas dans les détails de « pourquoi / comment les gens en viennent à agir de la sorte. » D’une parce que ce n’est pas le propos de l’article, de deux parce que je ne suis pas psychologue et que les généralités et la psychologie de comptoir avec une touche de nouvel-âge à la con pour se donner une profondeur et une humanité de facade, bof. Et ensuite parce que cela ne change pas le propos.
Quand vous avez un secret à partager, vous choisissez soigneusement la personne à qui vous vous confiez.
Cela devrait être pareil avec les peurs, on devrait même être encore plus vigilant dans ce domaine qu’on ne l’est avec les secrets. Un secret partagé est de toutes façons un secret qui finira par être éventé, qui remontera à la surface, et pas forcément dans les circonstances où cela vous sera favorable, il y a même à parier que ce sera le contraire. Eviter d’avoir des secrets (ce qui ne veut pas dire étaler sa vie dans les détails à tout le monde) c’est s’épargner une bombe à retardement planqué dans un coin. Eviter de partager ses peurs intimes, c’est éviter qu’un jour quelqu’un dispose d’un arsenal contre vous. Les bons secrets sont temporaires, les « bonnes peurs » canalisées, disséquées, progressivement évacuée. Ainsi, c’est vous qui aurez une longueur d’avance « le jour où ».

Je sais que c’est théoriquement bien joli, mais dans la pratique, plus difficile à faire, surtout que par définition, les peurs sont dans la majeure partie des cas, irrationnelles, notamment concernant les phobies (au pif). Ca m’a toujours tordu la gueule en biais quand, toujours par exemple, une personne dit qu’elle a peur des coccinelles et qu’on lui répond « mais pourquoi, ca n’est pas méchant tu sais ? » Merci Master Of Obvious. (En plus si ca se trouve, la personne a été un puceron dans une vie antérieure, ha ha ha !)
Petite, j’avais peur de me faire interner : c’était une menace que mes parents utilisaient tout le temps. C’était devenu une terreur, une véritable terreur. La seule mention de « on va appeler l’asile et tu n’en sortiras pas » provoquait une crise de nerfs et de terreur redoutable. Cela a continué jusqu’à ce que je devienne majeure. Et puis un soir, la crise de trop, mon père a appelé je ne sais quel numéro et un internement sur demande a été demandé. Il est arrivé triomphant dans le bureau en me disant que ca y est, j’allais être enfermée chez les fous et que je n’en sortirai jamais. La terreur de mon enfance et de mon adolescence matérialisée devant moi.
Pourtant, de manière complètement inattendue, il y a eu un déclic. Je suis là, recroquevillée dans un coin. Déjà païenne, bossant à cette époque de manière très soutenue avec la Morrigan. Cette sensation tenue et grandissante de « tu as le choix. Ou tu fais face à tes peurs, et tu gagnes. Ou tu les laisses te dévorer et tu es foutue. Il n’y aura pas de seconde chance. »
La psy est arrivée. Interrogatoire. La nana qui essaie de me provoquer un peu, qui me saisit les bras pour bien en exposer les marbrures. A l’intérieur, le calme fluide et lointain d’une présence solide comme du granit qui m’intime l’ordre de rester tranquille. Etonnament, j’y arrive. En définitive, il n’y a pas eu d’internement. Etant majeure, mes parents ne pouvaient pas le faire, et la psy n’avait rien vu dans mon comportement ou dans mes réactions quelque chose qui le justifiait. Et quand j’ai entendu sa voiture partir, je me souviens être rentrée dans la cuisine et avoir lâchée froidement à mes parents que premièrement, ils s’étaient foirés s’ils voulaient se débarrasser de moi, et que de deux, maintenant, c’était quelque chose dont je n’aurai plus jamais peur.
Je ne me considère pas comme particulièrement courageuse. Il y a des périodes où j’arrive à encaisser pas mal de trucs et des périodes où cela marche beaucoup moins bien. Mes peurs ne sont pas constantes, elles dépendent des circonstances, de mon humeur, des lieux, de mon entourage. J’ai parfois peur de trucs très cons. Parfois j’ai eu peur pour rien et rien ressenti dans des moments plus risqués.
Je sais qu’on ne les contrôles pas, j’essaie juste de ne pas laisser de zones de nids de poussière sous le tapis. Je sais quelles zones sont parfois un peu crade à ce niveau là. Je ne sais pas forcément pourquoi. Certaines partiront, d’autres ne partiront sans doute jamais. Les peurs font parties de notre personnalité, de notre histoire et probablement aussi de notre histoire familiale.

La peur dans ma pratique

D’une certaine façon, dépasser ses peurs (ou au moins essayer de) est un acte que je considère comme une offrande. Comme quand j’allais sauter du haut du plongeoir de la piscine quand j’étais petite fille, pour repousser mes limites un peu plus loin et m’entraîner à devenir plus courageuse.
Au sein de la pratique proprement dite, j’essaie autant que possible de distinguer la peur du doute, même si les deux notions sont parfois « relativement » proches.
Est-ce que la peur instille le doute ? Ou est-ce que le doute, quand il grandit, devient une peur ?
Par exemple, la peur de la folie ou du « c’est dans ma tête » qui semble relativement répandu quand on bosse avec les Esprits. Garder une part de doute raisonnable ne m’apparaît pas comme quelque chose de problématique, bien au contraire. C’est accepter à la fois sa potentielle défaillance, permet de garder les pieds sur terre et évite de se mettre à prendre des vessies pour des lanternes. Mais si ce doute raisonnable -que l’on peut choisir d’écouter ou de ne pas écouter suivant les configurations- grandit au point de paralyser totalement l’action (pour faire simple), alors probablement, le doute est devenu une peur, et de cette peur, il peut advenir que l’on ait besoin de se rassurer, ce qui peut engendrer d’autres types de problèmes.
Douter des Esprits, des Dieux est sans doute un moyen de fonctionner pour éviter de se retrouver piéger. En avoir peur, (en français il y a moins de nuances à ce niveau là, mais en anglais, on peut traduire la peur « simple » par « fear » et la « peur respectueuse, pleine de ravissement » par « awe », ce qui permet plus de finesse) dans le sens le plus « simple » (fear) risque d’ouvrir des « portes » et de mettre en branle certains types de processus qui finiront par nous piéger exactement comme on ne le voulait pas. Dans le même ordre d’idée, pendant un rituel de groupe en forêt, si une personne se met à flipper et que par réactions en chaîne d’autres se mettent à flipper, il y a des chances pour que l’on soit en position de flipper soi-même (phénomène du groupe) même si ce n’est pas notre genre, mais en prime, on risque d’attirer plus de problèmes, d’Esprits et d’Entités pas franchement cool.

sylphe4