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Était-ce un don de Dieu¹,
Était-ce la loi de Laima²,
L’étranger rencontra l’étrangère,
Et ils s’aimèrent leur vie durant.

I

Un seul soleil, une seule terre,
Mais pas de langue partagée :
j’ai traversé la rivière,
Déjà la langue avait changé.

II

Saule³ a mené ses chevaux
Se baigner dans la mer ;
Elle est assise sur la colline,
Les rênes d’or à la main.

III

Où emportes-tu ta maison, Saule,
Le soir en te couchant ?
– Au milieu de la mer, sur l’eau,
À la pointe d’un roseau d’or.

IV

Extrait de Dainas, Poèmes lettons traduits et présentés par Nadine Vitols Dixon.

1 : Dievs, un Dieu qui au fil des siècles a été amalgamé au Dieu chrétien.
2 : Déesse de la Destinée mais aussi du bonheur, la plus souvent invoquée dans les Dainas.
3 : Mère Soleil, déesse solaire, une des plus importantes.

 

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[Projet Phagos] Des dessins de petits dieux dansants, aux couleurs de la vie et de la mort

Je crois que si vous prenez un ascenseur pour descendre dans le sous-sol de Mexico, vous vous retrouverez nez à nez avec les dieux en train de vous faire la grimace. Les dieux apparaissent toujours dans les souterrains de mes nouvelles et de mes romans sur Mexico. Je crois qu’ils sont là. Vous savez, dans l’optique aztèque, nous vivons selon un cycle de cinq soleils. Actuellement, nous nous trouvons sous le cinquième soleil, lequel sera détruit par un tremblement de terre. Les soleils antérieurs ont été détruits par le feu, l’eau et les autres éléments. Au cinquième soleil, la terre se détruit elle-même : c’est la terre, en tremblant, qui se détruira elle-même. C’est pourquoi tous les cinquante-deux ans, chaque pyramide du monde indigène devait être recouverte par une autre pyramide.
Aujourd’hui, l’une des grandes expériences à faire au Mexique, c’est d’entrer dans la galerie, dans le labyrinthe de ces pyramides, et de découvrir la pyramide à l’intérieur de la pyramide, et la pyramide à l’intérieur de la pyramide, comme un jeu de poupées russes. Dans la pyramide de Cholula, qui fut le grand panthéon — le grand centre où les Aztèques faisaient figurer ensemble toutes les déités des royaumes conquis, comme à Rome —, on pénètre au cœur de la pyramide et on tombe sur des dieux rampants, des dessins de petits dieux dansants, aux couleurs de la vie et de la mort, noir et jaune, qui nous font des grimaces et se moquent du monde. Quand on découvre que cet assemblage de pyramides est de surcroît couronné par une basilique espagnole en l’honneur de la Vierge des Remèdes où repose la figure triangulaire de la Vierge (toutes les vierges mexicaines ont la forme du sexe féminin, vous savez) avec ses colliers de perles et ses larmes parce que son fils est mort, tandis qu’au-dessous les petits dieux de la vie et de la mort dansent en grimaçant, alors on comprend qu’on est dans une culture qui, pour un écrivain, offre un certain nombre d’éléments à travailler que d’autres cultures, incontestablement, n’offrent pas.


Carlos Fuentes, Territoires du temps: Une anthologie d’entretiens. Traduit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins. 

L’extrait cité ici est tiré de Terra Fuentes, paru dans le Harvard Review, automne 1986, vol. 1

[Projet Phagos] La mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre

On ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique essentielle entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie.

[…]

Aucune utilité ne peut légitimer le risque immense de partir sur les flots. Pour affronter la navigation, il faut des intérêts puissants. Or les véritables intérêts puissants sont les intérêts chimériques. Ce sont les intérêts qu’on rêve, ce que ne sont pas ceux que l’on calcule. Ce sont les intérêts fabuleux. Le héros de la mer est un héros de la mort. Le premier matelot est le premier homme vivant qui fut aussi courageux qu’un mort.

[…]

La Mort est un voyage et le voyage est une mort. « Partir, c’est mourir un peu. » Mourir, c’est vraiment partir et l’on ne part bien, courageusement, nettement, qu’en suivant le fil de l’eau, le courant du large fleuve. Tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts. Il n’y a que cette mort qui soit fabuleuse. Il n’y a que ce départ qui soit une aventure.
Si vraiment un mort, pour l’inconscient, c’est un absent, seul le navigateur de la mort est un mort dont on peut rêver indéfiniment. Il semble que son souvenir ait toujours un avenir… Bien différent sera le mort qui habite la nécropole. Pour celui-ci, le tombeau est encore une demeure, une demeure que les vivants viennent pieusement visiter. Un tel mort n’est pas totalement absent. Et l’âme sensible le sait bien. Nous sommes sept, dit la petite fille dans la poésie de Wordsworth, cinq sont dans la vie, les deux autres sont toujours au cimetière ; près d’eux, avec eux, on peut aller coudre ou filer.

Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière

[Odin Project #19]

Un roi doit s’offrir à la mort pour qu’il puisse renaître. Neuf. Autre que celui qu’il était et toutefois lui-même. De la sorte fit le premier roi sacrifié lorsque le monde fut recréé pour la première fois. Et de la sorte ont fait tous les rois depuis lors. Par le rite sacrificiel, le roi obtient la sagesse des dieux et les secrets cachées des runes divines pour que le monde soit recréé, que l’ère nouvelle soit féconde et équitable envers nous.
Mais entre l’ancien et le nouveau, tout est incréé. Les forces de destruction se libèrent des liens du temps. Le loup engloutit la lune; S’il ne lâche pas sa proie, ce sont les Ragnarök et le monde périt. Aussi la lune doit-elle être réengendrée pour que tienne le cours éternel de la vie et de la mort. Dans la chambre sépulcrale du premier roi sacrificiel, un roi vit de la mort. Il jeûne pour se purifier de sa vie antérieure. Il est transpercé d’une lance pour comprendre le destin du cheval. Les ancêtres l’assistent. Ils gardent les secrets des antiques runes. Et ton père suscite la vie dans la chambre sépulcrale. Sa tête est comme une peau racornie contenant l’antique science de la création du ciel et de la terre et les antiques lois des dieux et des hommes. Il incante des poèmes gnomiques dans chaque monde.

In La saga de Gunnlöd, Svava Jakobsdottir. trad. Régis Boyer.

PS : L’article me fait des blagues depuis hier. -_-

[Odin Project #12]

Dans la pénombre enfumée de leur demeure, cette nuit-là, le barde chanta leurs vieilles chansons. Il chanta Odin, le Père-de-Tout qui s’était sacrifié à lui-même aussi bravement et noblement que d’autres lui étaient sacrifiés. Il chanta les neuf jours durant lesquels le Père-de-Tout était demeuré pendu à l’arbre du monde, le flanc percé par un javelot, perdant son sang, et il chanta toutes les choses que le Père-de-Tout avait apprises dans la douleur : neuf noms et neuf runes, et deux fois neuf charmes. Lorsqu’il évoqua le javelot perçant le flanc d’Odin, le barde  hurla comme avait hurlé le dieu, et les hommes frissonnèrent.

American Gods, Neil Gaiman, traduction de Michel Pagel, J’ai Lu, p. 77

In the smoky darkness of their hall, that night, the bard sang them the old songs. He sang of Odin, the All-Father, who was sacrificed to himself as bravely and as nobly as others were sacrificed  to him. He sang of the nine days that the All-Father hung from the world-tree, his side pierced and dripping from the spear-point’s wound, and he sang them all the things the All-Father had learned in his agony: nine names, and nine runes, and twice-nine charms. When he told them of the spear piercing Odin’s side, the bard shrieked in pain as the All-Father himself had called out in his agony, and all the men shivered, imagining his pain. 

Ce pouvoir appartenait aux Dieux, mais il me fallait croire en ce pouvoir pour qu’il puisse opérer. Et pour croire, Derfel, il faut y consacrer sa vie. »
Elle s’exprimait maintenant d’une voix passionnée, avec une rare ferveur. « À chaque instant du jour et de la nuit, tu dois être ouvert aux Dieux, et si tu l’es, ils viendront. Pas toujours quand tu as besoin d’eux, c’est entendu, mais si tu ne demandes jamais, ils ne répondront jamais ; en revanche, lorsqu’ils répondent, Derfel, quand ils le font, c’est prodigieux et tellement terrifiant, comme d’avoir des ailes qui t’élèvent dans la plus haute des gloires. »
[…]
— Pourquoi n’ai-je pas été choisi, moi ?
— Tu ne comprends pas, Derfel, dit-elle en hochant la tête. Personne ne m’a choisie, sauf moi. C’est à chacun qu’il appartient de choisir. Cela pourrait nous arriver à tous, ici.

Le Roi de l’hiver, Bernard Cornwell

21/12/2012

Parfois, les livres parlent mieux que nous.

Ah! non ! songeai-je. Elua, non ! C’est trop demander, trop !
Et, à la seconde même où cette pensée se formait dans mon esprit, le vide fût comblé par une présence immense de joie, d’amour et de lumière ; c’était plus que j’en pouvais supporter. Elle grandit en moi, magnifique et intolérable à la fois. J’étais emplie de cette présence qui élargissait ma conscience ; je percevais une structure sous-jacente qui englobait la vie toute entière – tout l’amour de l’Univers. L’amour et tout ce qu’il implique ; les liens complexes qui nous unissent les uns aux autres, qui engendre la vie, la loyauté, la compassion et le sacrifice, dans son sens le plus pur. Jusqu’alors, je n’avais jamais cru que cela fût possible. Je n’avais jamais pensé qu’un être mortel pût contenir tant de gloire. Qu’était-ce donc qui m’emplissait ainsi ? Pas Kushiel, non, ni Naamah mais Elua, Elua le béni, l’ombre étincelante qu’ils suivaient tous, qui me révélait enfin l’immensité de son plan, qui m’emplissait et m’enveloppait, doré et irrésistible, qui baignait mon âme de lumière irradiante, qui mettait dans ma bouche un goût de miel, qui faisait battre mon coeur comme les ailes d’un oiseau de paradis, oui, oui, oui.
Non, songeai-je. Les larmes me piquaient les yeux. Non.
C’est trop.
Je pris une profonde inspiration ; le filet d’air râpa mes poumons comme une toile abrasive. La présence s’atténua, relâchant son étreinte, comme s’évanouissent dans l’air les ultimes notes d’un chant sublime. Pardonnez-moi, songeai-je, désespérément reconnaissante, pardonnez-moi, Elua mon seigneur, merci de votre compassion, de votre compréhension, je jure de vous suivre dans chacune de mes actions, je verserai de l’encens chaque jour sur votre autel, je dirai un millier de prières et de bénédictions…

La présence continuait de refluer, se retirant à regret. Adieu, entendis-je ; un adieu murmuré à mon esprit d’un ton qui ne se discutait pas. Adieu. Et ce n’était pas uniquement Elua, Elua le béni, mais tous les autres également – Kushiel dont les ailes de bronzes battaient pour la dernière fois dans le sang charrié par mes veines, Naamah dont l’énigmatique sourire disparaissait.
Tous ! Ils me quittaient tous à jamais.
Et le vide gris attendait pour les remplacer.
— D’accord ! […] Je vais le faire.

Tiré de Kushiel, tome 3 : L’Avatar, Jacqueline Carey, pp.302-303