Nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré.

Artiste Krist Mort

Fini A la croisée des mondes. Enfin, fini, plutôt relu pour la cinquième fois.
Première lecture quand j’étais au lycée. Fini par un torrent de larmes, et cette foutue boule dans la gorge qui n’en finissait pas de se nouer. Relu à la fac, au fond de l’amphi, pendant les cours de grammaire. Passons.

Relu encore ici et là. Relu cette semaine. Et toujours la même boule dans la gorge. Sciée par l’érotisme brûlant dans un livre d’enfants, et par la volonté adulte de l’anéantir. A chaque fois que j’ai bossé en librairie, ca me surprenait cette manie des adultes d’exercer une censure sur ce que lisent les adolescents et les personnes âgées. Comme s’il y avait un âge approprié pour le désir. Passons ça aussi.

Et pendant cette lecture, réaliser brusquement qu’il se pourrait que l’on comprenne pourquoi cette trilogie a provoqué un foin du tonnerre de Zeus.

[Attention, spoiler]

Cette histoire avec le monde des morts, et du Paradis qui n’est qu’un mensonge, comme l’Enfer au passage. Le monde des Morts est aussi blindé et chiant qu’une salle d’attente de généraliste un mercredi après-midi. Et les morts se languissent. Ils se languissent du vent sur leurs visages. De la saveur des mets sur la langue. De leur corps.

Les Anges aussi. Ils ont beau être super méga fort, même Métatron se languit du temps où il était humain et où il avait un corps. Il se languit de pouvoir posséder une femme.

Alors, Lyra et Will ouvriront un passage pour que les morts remontent à la surface, qu’ils puissent se dissoudre. Que les atomes de leurs corps se mêlent aux arbres, aux étoiles, à ceux des daimons qu’ils ont tant chéri. Leur propre part d’âme externe,visible, palpable.
Et les harpies demanderont des histoires, des histoires vraies, en échange de leur aide pour rejoindre le passage.

[Fin du Spoiler]

Et pendant que je dévorais chaque ligne, chaque mot, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à pleins de parallèles. Déjà, l’histoire de Will et Lyra me faisait penser irrésistiblement à Balder et Hel. Oui, je sais, pas accurate. Le mythe est très différent du roman, mais, et ceci est absolument non-factuel, non mythologiquement correcte, n’importe quoi à donf, mais je ne peux pas m’empêcher de les voir en transparence dans ce réçit. Je suppose que n’importe quelle mythologie possède une histoire sembable, et Pullman a fait ce qu’à fait Tolkien avant lui : il a pris les mythes, certains grands textes, comme le Paradis Perdu de John Milton, et il a puisé dedans. Et si je vois Balder et Hela en Will et Lyra, c’est parce que la mythologie nordique est celle qui me parle le plus. Je transpose mes propres référentiels, et les humains donnent aux Dieux une profondeur bouleversante, que je suppose n’être pas capable d’appréhender autrement.

Et concernant les histoires vraies devant être racontées, je repense aux Dísir et aux morts. A raconter leurs propres histoires. A conter au coin du feu, sur les lignes d’un blog, dans le recoin d’un carnet les méandres de leurs vies. A prononcer leurs noms, le doigt posé sur des photos poussiéreuses, en les montrant à des enfants qui feront un jour de même. Et alors que je ne pensais jamais faire ca, pour des raisons qui me sont propres, il me vient en mémoire que je l’ai déjà fait, en parlant de ma grand-mère. Il me vient en mémoire ce moment où durant un blót, j’ai honoré R., dont le nom incertain est venue de manière improbable. Mais dans le fond peu importe, parce que la vrille au creux de la poitrine se moque bien de l’état civil, et que l’essence de la mémoire, elle, était là.
Et alors que je le fais pour certains de mes ancêtres -puisque les choses étant ce qu’elles sont, parfois c’est compliqué-, alors que je me bagarre pour qu’on n’oublie pas le nom de cet homme, suisse-allemand, qui a adopté mon grand-père après la Première Guerre Mondiale, et que ce combat fait parfois ricaner autour de moi  (au passage je vous emmerde), je me dis que la théologie autour de la vie éternelle, elle, me fait bien marrer.

Je me fous complètement de savoir s’il y a un truc ou pas. Je voudrais qu’il n’y ait rien. C’est censé nous rassurer, je ne vois pas ce qu’il y a de rassurant. Exactement comme quand les gens pensent vous aider ou vous réconforter en vous balançant que « la mort est juste le début ». M’ouais, et si moi ca m’arrange que ce soit la fin ?

Le problème, c’est que la vie après la mort, elle est partout. Sauf chez les athées. Merde, je suis pas athée. Je suis polythéiste. J’ai pas envie d’être athée, je l’ai été pendant mon adolescence. Trois ans, trois ans à vider mon stylo plume dans un geste gracieux pour maculer le mur de tâche d’encre noire, parce que je refusais d’écrire en bleu écolier/regular/effaçable.
Je crois que j’aime profondément les Dieux que j’honore. Maladroitement, oui absolument. Non sans révoltes ou blagues potaches pas très drôles. Non sans doutes. Mais… Ouais.
Elles devraient plutôt me réjouir, ces théories. Mais ce n’est pas le cas. Bien au contraire, je trouve qu’il n’y a rien de plus flippant, je ne sais pas expliquer vraiment pourquoi. Toujours dans le bouquin [Re-Spoiler] il y a ces chapitres où il est raconté que notre propre mort se tient toujours à nos côtés, que nous pouvons apprendre à la connaître, mais que la plupart des gens en ont peur. [Fin du Spoiler]
Je trouve que loin d’être effrayant, c’est plutôt génial. Au passage, ca me rappelle le Conte des Trois Frères, dans Harry Potter. Un de mes contes préférés. On ne peut jamais duper la mort, ni avoir le dessus sur elle. On ne peut pas la vaincre, on ne peut ni l’amadouer, ni la soudoyer, ni la corrompre. Mais on peut apprendre à la connaître, comme on fait connaissance avec un ami qui viendra un jour à notre rencontre.
Dés lors, je ne comprends pas pourquoi il faut « une terre promise emplie de béatitude » pour ne pas avoir peur de la mort (parce que c’est souvent la manière dont c’est perçu. Pour autant, chacun à sa propre compréhension, manière d’appréhender, je ne pense pas que le fait de considérer qu’il y a quelque chose après dénote automatiquement une crainte de la mort, c’est juste dans ma manière d’appréhender le phénomène, pas une vérité générale). Soit on a peur d’elle, et alors ce qu’il y a derrière est un promesse pour se rassurer, pour se donner du courage, pour masquer son doute et ses craintes. Soit on n’a pas peur de sa propre mort, et alors, qu’il y ait ou non quelque chose, peu importe. Dans ma façon d’appréhender les choses en tout cas, cela ne signifie pas que cela doit être pareil pour tout le monde, ni même qu’il y a une seule réponse possible, une seule voie envisageable rendant toutes les autres caduques. L’idée que ce qui nous attends après la mort puisse être un choix personnel et pas imposé par une croyance, après tout, pourquoi pas. Peut-être que ce serait ça la vraie liberté.
Je me doute qu’il y a dans certains cas de figures, une idée de récompense, mais je ne la comprend pas non plus. Intellectuellement disons que je comprends le principe, mais je n’y adhère pas, parce que de la façon dont je considère les choses, c’est inepte. La mort est un fait, c’est tout. Et ca ne sert à rien de flipper sa race devant un fait, c’est un peu comme si quelqu’un avait soudainement des crises d’angoisse parce que la terre est ronde, et qu’elle tourne autour du soleil. Je comprend qu’on ait peur de perdre une personne que l’on aime, qu’on s’inquiète de ceux qu’on laisse derrière soi, mais j’ai tendance à les considérer comme des dommages collatéraux. Avoir peur d’un dommage collatéral, c’est normal, c’est même logique puisque ses paramètres ne sont pas fixes, le cas de figure peut donc être très différent suivant les personnes, les moments, les endroits. On peut dans une certaine mesure avoir une influence relative sur eux. Mais la mort, en tant qu’acte performatif, c’est le noyau. Les circonstances et tout le bordel, on ne peut pas savoir comment ils seront disposés, on peut faire des suppositions. Mais ils tournent autour du noyau qu’est le phénomène de la mort.

Le souci, c’est que 7 fois sur 10 (et je suis sympa), quand vous essayez d’expliquer cela, les gens vous prennent soit pour une cinglée, soit pour une psychopathe, soit pour une personne suicidaire (voire les trois en même temps, co-co-co-combo breaker). Comme si, pute borgne, être un curieuse de sa vie et en profiter impliquait obligatoirement qu’on doive se pisser dessus devant la mort (c’est malpoli, ma mère m’a mieux élevée que ça). Nope.

(Le titre de l’article est tiré du poème Fugue de mort de Paul Celan)

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[Projet Phagos] Rappel & participation

Un peu plus tard que prévu, voici le rappel pour le projet dont j’avais parlé initialement ici.

Pendant le mois de janvier, il s’agira de partager des extraits de livres qui nous évoquent les Dieux, la Magie, la Sorcellerie, les Autres Mondes, etc.

Après m’être un peu torturé l’esprit, j’ai finalement pioché le terme « Projet Phagos » pour le désigner : phagos, l’ogham du hêtre, dont le nom anglais beech a (aurait ?) abouti au mot book.

Participera qui en a envie… 🙂 Hésitez pas à me faire signe en commentaire.

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Les « bordures » du projet sont simples (le terme principe, bof…) 

* Les extraits peuvent venir de n’importe quel support écrit : romans, poésie, bd, manga, essai…

* L’idéal théorique étant un partage différent par jour, mais nous avons tous des vies bien remplies, alors, chacun fera comme il peut / veut. Même si vous ne pouvez ou ne souhaitez participer qu’une seule fois, c’est pas grave, plus on est de fous, plus on rit.

* Si ce sont des essais, ils peuvent traiter de n’importe quel sujet (théorie littéraire, sociologie, philosophie…) SAUF de magie, de sorcellerie ou de mythologie. En d’autres termes, les bouquins sur les plantes enthéogènes, sur la sorcellerie traditionnelle, ou les études sur les mythes, ca ne marche pas. Pourquoi ? Parce que trop explicite. Ce qui est intéressant, c’est de voir quels supports nous évoquent les Dieux, les Esprits et tout le reste. Par contre, un écrivain qui livre sa vision de la sorcière ou de certains mythes, oui. Par exemple : prendre un extrait d’un livre de Dumézil sur Thor, non. Par contre un auteur qui parle d’un conte et de ce qu’il perçoit dans les images du conte, oui.

* La langue de l’extrait pourra être en français (de préférence) mais en anglais aussi… Je pense essayer de poster autant que possible la version originale si je la possède. Même quand ce sont des langues que je ne comprends pas, j’aime bien avoir le texte d’origine.

* On peut citer un même auteur autant de fois qu’on le souhaite, mais on ne peut pas citer le même ouvrage plus de deux fois. 🙂

* Aucune limitation en ce qui concerne la taille de l’extrait.

* Ce serait sympa de mettre les références précises de l’ouvrage, que chacun puisse le trouver en cas d’envie de lecture dévorante.

* D’un point de vue pratique : ca pourrait être pas mal de faire une catégorie ou un tag « Projet Phagos » ou de le préciser dans le titre des articles, juste pour qu’on puisse retrouver facilement les participations.

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C’est tout. Ah et : Have fun.

[Odin Project #12]

Dans la pénombre enfumée de leur demeure, cette nuit-là, le barde chanta leurs vieilles chansons. Il chanta Odin, le Père-de-Tout qui s’était sacrifié à lui-même aussi bravement et noblement que d’autres lui étaient sacrifiés. Il chanta les neuf jours durant lesquels le Père-de-Tout était demeuré pendu à l’arbre du monde, le flanc percé par un javelot, perdant son sang, et il chanta toutes les choses que le Père-de-Tout avait apprises dans la douleur : neuf noms et neuf runes, et deux fois neuf charmes. Lorsqu’il évoqua le javelot perçant le flanc d’Odin, le barde  hurla comme avait hurlé le dieu, et les hommes frissonnèrent.

American Gods, Neil Gaiman, traduction de Michel Pagel, J’ai Lu, p. 77

In the smoky darkness of their hall, that night, the bard sang them the old songs. He sang of Odin, the All-Father, who was sacrificed to himself as bravely and as nobly as others were sacrificed  to him. He sang of the nine days that the All-Father hung from the world-tree, his side pierced and dripping from the spear-point’s wound, and he sang them all the things the All-Father had learned in his agony: nine names, and nine runes, and twice-nine charms. When he told them of the spear piercing Odin’s side, the bard shrieked in pain as the All-Father himself had called out in his agony, and all the men shivered, imagining his pain. 

Un projet futur

Lunagraph

Quand je lis, je trouve souvent des rapports, des allusions ou des extraits qui me font penser aux Dieux, aux mythologies, aux Esprits, à la Sorcellerie et à beaucoup d’autres choses.

Ce sont des textes que j’aime bien partager, et il y a quelques jours il m’est venue une idée en tête. A part le genre dit « de l’Imaginaire » (appellation qui me laisse sceptique, comme s’il y a avait un genre littéraire plus imaginatif que d’autres. Et non, les « Anna Gavalda » et consorts ne sont pas de la littérature pour moi. Ce sont des romans, des textes qui plaisent sans doute pas mal de gens, mais qui n’ouvrent rien. Si je devais établir une séparation, il y aurait d’un côté « les textes ouvrant des portes » et « ceux qui n’ouvrent rien ». C’est un point de vue subjectif et personnel, à chacun sa clé pour ouvrir les portes. Fermons la -longue- parenthèse.) je reprend, à part le genre dit « de l’imaginaire » ou des citations très connues, il y a assez peu de partage d’extraits sur les blogs dit païens. Je trouve que c’est dommage, il serait intéressant de voir chacun ce qui nous parle, ce qui ouvre tout grand les portes. L’occasion de découvrir des auteurs ou des livres, ou d’en considérer d’autres sous un autre jour (je suis prête à me laisser surprendre ^^).

Le projet est donc le suivant : durant le mois de janvier 2014 (pas avant, pour diverses raisons de mon côté et pour laisser aux participant/e/s éventuel/le/s le temps de pouvoir remettre la main sur « mais si, c’est ce bouquin que j’ai lu il y a deux ans… ») pendant un mois, je partagerai des extraits d’ouvrages (romans, poésies, essais…) qui m’évoquent ou parlent des Dieux, des Esprits, des Mythes, de la Sorcellerie, etc.
Autant que possible, je le posterai aussi dans la langue originale si j’en ai la possibilité, pour le plaisir de la langue et de la découverte.

Tout le monde est libre de me rejoindre (et je sais que beaucoup de Sorciérons sont accrocs aux livres, ne vous privez pas), je mettrai à jour une liste des participant/e/s. Vous n’êtes pas obligés de poster tous les jours, et tous les genres / livres (scan ou extraits de mangas /bd inclus) sont les bienvenus.

Ce pouvoir appartenait aux Dieux, mais il me fallait croire en ce pouvoir pour qu’il puisse opérer. Et pour croire, Derfel, il faut y consacrer sa vie. »
Elle s’exprimait maintenant d’une voix passionnée, avec une rare ferveur. « À chaque instant du jour et de la nuit, tu dois être ouvert aux Dieux, et si tu l’es, ils viendront. Pas toujours quand tu as besoin d’eux, c’est entendu, mais si tu ne demandes jamais, ils ne répondront jamais ; en revanche, lorsqu’ils répondent, Derfel, quand ils le font, c’est prodigieux et tellement terrifiant, comme d’avoir des ailes qui t’élèvent dans la plus haute des gloires. »
[…]
— Pourquoi n’ai-je pas été choisi, moi ?
— Tu ne comprends pas, Derfel, dit-elle en hochant la tête. Personne ne m’a choisie, sauf moi. C’est à chacun qu’il appartient de choisir. Cela pourrait nous arriver à tous, ici.

Le Roi de l’hiver, Bernard Cornwell

[PBP] B – Les relations bilatérales et American Gods

American Gods est un roman de Neil Gaiman. Un roman très intéressant à plusieurs titres. Certes l’histoire est très bien construite et l’écriture est agréable, mais c’est aussi un livre extrêmement riche à d’autres niveaux. Je pense qu’il fait partie des livres à lire absolument quand on est païen. Cela fait un moment que je voulais aborder ce sujet, et je ne suis pas sûre d’y arriver parfaitement, mais je vais quand même  tenter d’expliquer pourquoi sans trop spoiler si vous ne l’avez pas lu.
Quand on le lit, une des choses qui frappe, c’est la compréhension des dieux par l’auteur. On trouve rarement des interprétations contemporaines aussi fidèles de leurs personnalités, de leurs comportements, de leurs essences et par ricochet, l’explication de ce que j’appelle « les relations bilatérales ».

Les déités sont parfois considérées comme étant uniquement des archétypes, comme si elles n’existaient pas réellement. Bien que je comprenne le raisonnement à la base de cette hypothèse, ce n’est pas mon ressenti. Pour moi, même si les déités peuvent effectivement des expressions archétypales et exister à la fois en nous et comme représentation, elles existent bel et bien. J’aimerais aussi souligner qu’on ne demande pas à un chrétien -pour faire très simple- de dire que Dieu est un archétype s’il ne veut pas passer pour un original. Alors pourquoi, en tant que païen, devrait-on avoir à le faire ? Je ne parle pas de « figures de regroupement » comme « La Déesse » et « Le Dieu » qui eux m’apparaissent comme des « simplifications » archétypales généralistes (regroupements avec lequel j’ai vraiment beaucoup de mal aujourd’hui pour diverses raisons, mais ce n’est pas la question).

Dans American Gods, il est entre autre question de ce que deviennent les dieux dans des pays dont ils ne sont pas originaires, et dans un monde qui peu à peu cesse de croire en eux. Je pense que nous transportons les dieux avec nous, partout où nous allons. À partir du moment où nous les prions quelque part, elles se mettent à exister dans cet endroit. D’une certaine manière, je trouve que la citation latine ci-dessous résume très bien cela :

Omnia mea mecum porto
Je transporte avec moi tous mes biens.
(Citation attribuée par Cicéron à Bias de Priène)

Pour cette raison, je pense que les querelles des dieux du sol, et la question qui y est rattachée, à savoir prier les dieux de son sol est un peu obsolète. Pour ne citer qu’un exemple historique, le culte d’Isis a été exporté et s’est implanté jusque dans le sud de l’Angleterre et certains historiens pensent que la représentation de la Vierge Marie tenant Jésus dans ses bras est une adaptation de statues plus anciennes représentant Isis tenant Horus. Dans ce genre de cas, quels dieux faut-il privilégier ? Les « purs et vrais » ou les multitudes de déités qui sont venues se greffer ? À ce moment là, aux États-Unis et au Canada, on ne devrait prier que les déités amérindiennes. À moins bien sûr qu’on ne prenne également en considération la tendancieuse question du sang. Pour pousser encore plus loin le raisonnement, Odin (puisqu’il est l’exemple que je connais le mieux) étant sans doute une déité d’origine plus modeste (pour le quart d’heure amusant, Dumézil émet l’hypothèse qu’il aurait pu être… un gobelin au départ !) et il est probable qu’il aurait pris la place d’autres déités (Tyr par exemple) : faut-il le prier en considérant son aspect originel ou son aspect plus tardif ? Et encore je ne parle pas de la façon de les vénérer. Voilà pourquoi je trouve que ce genre de questionnement n’a vraiment lieu d’être, du moins dans ma pratique actuelle. Après, je suppose que cela à un sens pour les gens qui le font. Ou du moins, je l’espère.

Pour se recentrer sur la question du départ, dans American Gods donc, les dieux sont moribonds. Plus personnes ne croient en eux et leur puissance décline inexorablement. Toute la question de l’article pourraient se résumer à cela : si plus personne ne croit en eux, les dieux disparaissent. Pour que cela n’arrive pas, Voyageur tente de jouer une dernière carte, culottée et désespérée, et de rameuter tous les dieux qui ont survécus pour essayer un ultime truc.

Tout au long du roman, c’est quelque chose qui ressort de manière flagrante : les dieux ont besoin de nous. Poussé à l’extrême, c’est presque tragique en fait. Cela ressort de manière grinçante dans certains comportements, notamment celui de Voyageur/Wednesday, qui passe un temps non négligeable à coucher avec des filles pour tenter de retrouver un peu de pouvoir/d’énergie.
À un certain niveau, cela me fait penser aux articles de certains blogs en langue anglaise sur certains phénomènes et types de dévotion qui seraient assez rares. A un niveau d’interprétation purement logique, presque mathématique, je dirais que suivant l’état dans lequel les dieux se trouvent, il serait compréhensible que ces phénomènes ne soient pas aussi rares que certaines personnes semblent le penser.

D’un point de vue statistique, je pense que les paganismes contemporains sont très minoritaires. Les Déités n’ont peut-être plus grand monde de qui elles peuvent attendre offrandes, prières et dévotions. [note : pas des dévotions « mécaniques », quelque chose qui vient du cœur. De notre âme. Avec de réels sentiments. Pas pour se faire bien voir ou par acquis de conscience, même si parfois c’est mieux que rien notamment si on a eu des problèmes avec certaines déités.] Pour cette raison, elles sont peut-être plus proches de nous qu’elles ne l’ont jamais été.

Voilà pourquoi je parle de relations bilatérales : les déités ont des effets sur nos vies, mais nos actions et nos comportements en ont également sur eux. Si nous les oublions, si nous cessons de croire en eux, ils se dilueront et je crois que oui, oui les dieux peuvent disparaître. Peut-être pas inexorablement, probablement que tant qu’il restera une trace d’eux, ils pourront revenir, mais ils ne pourront jamais revenir à l’identique (les dieux évoluent, du moins je le pense). C’est une des raisons pour lesquelles je ne veux pas « gommer » les détails gênants de leurs histoires, des mythes, de leurs caractères. Pour moi on les prend comme ils sont ou alors on ne prend pas. On a le droit de pas être d’accord avec tout, on a le droit de préférer certains aspects, mais on n’a pas le droit de leurs faire subir un toilettage comme si les dieux étaient des caniches abricots.

Je ne prétends pas qu’American Gods soit l’exacte vérité, mais ce livre a le mérite de présenter les choses de manière très imagée, compréhensible par tous, sans pour autant manquer de profondeur. En même temps, même si sa lecture (ses lectures plutôt) m’ont fait réfléchir à deux ou trois trucs, ca m’a nettement plus remué le jour où j’ai fait un rêve pendant lequel je me retrouvais dans le livre, à discuter avec Voyageur et Neil Gaiman.
Le plus étrange étant sans doute mon évolution dans la compréhension du passage cité ci-dessous : la première fois que j’ai lu le roman, vers 2008, je comprenais parfaitement la fille. J’étais plus de son avis. Quand je l’ai lu pour la seconde fois, en octobre, je comprenais plutôt le point de vue de Voyageur.
Cela, ajouté à d’autres détails, m’a fait sentir que, sans doute, mes croyances, ou plutôt ma façon de croire et de considérer les choses dans leur ensemble avait beaucoup évoluée depuis le début de ma pratique. Dire où j’en suis est nettement plus compliqué. D’abord parce que ce n’est pas forcément très net, je pense qu’il y a pleins de choses qui se recoupent. Ensuite parce que ce ne sont pas forcément des choses avec lesquelles je suis à l’aise.

Et dites-moi : en tant que païenne, qui révérez-vous ?
— Qui je révère ?
— Tout à fait. J’imagine que vous avez un éventail de choix assez large. Alors, pour qui est dressé votre autel personnel ? Devant qui vous inclinez-vous ? Qui priez-vous à l’aube et au crépuscule ?
Les lèvres de la jeune femme s’agitèrent un certain temps sans qu’elle émette le moindre son, puis elle déclara :
« Le principe féminin. C’est un truc pour se fortifier, vous voyez ? »
— Parfaitement. Et a-t-il un nom, ce principe féminin ?
— C’est la déesse qui est en chacune de nous, répondit la fille à la boucle de sourcil, en prenant des couleurs. Elle n’a pas besoin de nom.
— Ah, fit Voyageur avec un large sourire de chimpanzé.
Traduction de Michel Pagel – p.321-322

And tell me, as a pagan, who do you worship?”
“Worship?”
“That’s right. I imagine you must have a pretty wide-open field. So to whom do you set up your household altar? To whom do you bow down? To whom do you pray at dawn and at dusk?”
Her lips described several shapes without saying anything before she said, “The female principle. It’s an empowerment thing. You know?”
“Indeed. And this female principle of yours. Does she have a name?”
“She’s the goddess within us all,” said the girl with the eyebrow ring, color rising to her cheek. “She doesn’t need a name.”
“Ah,” said Wednesday, with a wide monkey grin.
American Gods – p. 243-244

[PBP] B comme « So many books so little time »

En laissant de côté le problème de la traduction en français d’ouvrages ésotériques/païens et en gardant une optique plus large (à savoir celle de l’anglais), on constate qu’il y a une quantité impressionnante de livres sur de nombreux sujets.
Pourtant, je ne pense pas qu’il soit très utile d’accumuler les ouvrages. Quand on débute on pense, à tort ou à raison, qu’acheter des livres va nous permettre d’éclairer notre lanterne et de trouver des réponses à nos questions. Et quand on ne débute pas mais qu’on aborde de nouvelles problématiques, c’est un peu la même chose. Mais au final, les livres et les blogs, s’ils sont parfois des outils très utiles, doivent être considérés avec prudence. Même si certains ouvrages sont très bons, ils ne constituent qu’une facette, celle de l’auteur(e) : à trop s’y référer, on court le risque d’assimiler ou de vouloir assimiler la pensée de l’auteur(e) sans prendre de recul, sans se se poser de questions, sans s’interroger et se demander ce qu’on considère comme étant réellement valide par rapport à sa pratique personnelle.

Ces dernières années, la sphère des blogs s’est considérablement développée, et de nombreux concepts sont apparus, débattus etc. On peut avoir tendance à faire de la comparaison automatique sur ces différents concepts exprimés et à vouloir rentrer dans une catégorie, à voir si « on mérite tel ou tel titre ». Au final, c’est stérile.

Accumuler des livres sur un sujet dés qu’on commence à s’y intéresser amène parfois des désillusions : on pense trouver des réponses, des nouvelles pistes de réflexions et en définitive, on se rend compte qu’on n’a rien appris de nouveau, que même si on n’utilisait pas les mêmes termes pour définir cet aspect de sa pratique (sans parler des cas où ces aspects sont tellement naturels pour soi qu’on ne pensait même pas qu’il y avait un terme précis pour les désigner), on faisait plus ou moins quelque chose de similaire.

Je trouve que les livres qui ouvrent le plus « les voies » ne sont pas forcément axés sur l’éso, la spiritualité ou le paganisme. La poésie de certains auteurs imbrique plus de concepts que certains ouvrages de 300 pages.

Sinon pour le côté « concret » : de bonnes références sur la mythologie (les sources primaires notamment), un ou deux livres d’histoires, des livres sur le folklore, ca vaut tout le reste.

Petite bibliographie non exhaustive de livres « parlant » :

Laura Willowes de Sylvia Townsend Warner ***
Printemps & Ashura de Kenji Miyazawa
American Gods de Neil Gaiman ***
L’Eau et les rêves de Gaston Bachelard ***
Les Vagues de Virginia Woolf
La Bataille de Thor de Kevin Crossley-Holland (Excellent livre pour aborder la mythologie nordique ^^) ***
Citadelle de Antoine de Saint-Éxupéry
Tandis que j’agonise de Wiliam Faulkner
La trilogie Kushiel de Jacqueline Carey ***
Journal de galère de Imre Kertesz
L’herbe de Claude Simon
La Croisée des Mondes de Philip Pullman*** (Merci Péma, je l’avais oublié)

Côtés auteurs :

W.B. Yeats ***
Ted Hughes ***
Paul Celan
Maître Eckhart
Octavio Paz