Prière de ne pas déplacer les fantômes

The Six of Swords by Krista Gibbard

Une inscription sur un carton blanc posé sur une étagère. Prière de ne pas déplacer les fantômes. Une allusion, si ma mémoire est bonne, à Marcel Proust. Une maison tourangelle près de l’Indre, et le jour du Solstice d’hiver de cette année là, passé en barque sur la rivière, entre les brumes et les arbres morts. De vieux souvenirs qui reviennent hanter les vivants, portés par les morts.

Freyfaxi, festival des récoltes.
Un blót à Freyr. Honorer les récoltes et les bienfaits de la vie. Sacrifier à certaines Disír une bouteille d’hydromel qui a traversée la France d’ouest en est. Il ouvre la bouteille. Le goulot explose et lui entaille le pouce. Avec le sang, il trace une othala sur la jambe de son pantalon.

Le blót est fini, et reposant mon tambour en hauteur, mon poignet vient heurter le goulot brisé de la bouteille, et me coupe. Retirer son bracelet, le poser soigneusement. Celui là le second qui me soigne, vérifie la coupure qui ne nécessite pas de sutures.
Je rentre chez moi et deux jours plus tard, je me rend compte que j’ai oublié mon bracelet chez lui. Lui qui est parti vivre 600 km à l’ouest. Cet autre ami au téléphone, qui me dit comme un présage ou un écho, à moitié perché, à demi hilare que les Dieux m’appellent en Bretagne. Je lève les yeux au ciel. Faut arrêter quoi.

Mais quoi ? Encore ? Il y a eu cette première occurrence il y a plusieurs années. Je le prend comme une boutade et rien de plus. Le premier me dit qu’il n’a pas retrouvé mon bracelet. Je l’ai « probablement perdu dans le métro ». C’est un possible, mais je sais que c’est faux. Je m’en serais rendue compte. Pas ce bracelet là. Un cadeau précieux, cadeau de mon père pour mes 18 ans. Un bracelet norvégien en argent du début du siècle dernier.
La nuit je rêve. Je rêve que mon Watcher revient chez moi, avec mon bracelet enveloppé dans une étoffe rouge et noir. Je rêve que toute cette minuscule histoire a provoquée des remous.
Je lui écris pour lui dire. Marquant la datation du phénomène. Et je renonce.

Je rêve.
Je rêve d’un champ lourd d’épis, et de Freyr qui m’apprend les chants pour faire pousser les récoltes. Pour que les arbres se chargent de fruits. Pour que les paissent les animaux et que vêlent les vaches. Je rêve de cette mélodie entêtante que j’aurai pourtant oubliée au matin. Et même à travers la distance nocturne, je me demande pourquoi c’est à moi que l’on apprend cela, parce que concrètement, cela ne m’est d’aucune utilité à l’heure actuelle. Il me répond malicieusement que ma vie changera, et que, « tu verras, un jour cela te sera utile. Tu ne me crois pas aujourd’hui, mais un jour, tu verras. Je te le promet. »

Je serai moi aussi 600km à l’ouest, dans un village de granit quand un soir, la lumière clignote sur mon téléphone. Ces mots laconiques d’un Watcher concis « J’ai retrouvé ton bracelet ». Et ma perplexité. Ce trouble. Mon rêve disait vrai. Mes rêves disent toujours vrais au bout du compte. Et quand j’articule ces mots assise à la table en bois, dans la maison bruissante de Leurs Voix, dans le foyer d’Amis qui m’ont accueillie, o/On me répond en pouffant de rire « Non, sans blagues ! Il t’a fallu tout ce temps pour t’en rendre compte. »
Il me reviendra effectivement, contre toute attente. Je ne m’y attendais plus en fait.

De l’ouest et vers le sud ensuite.
De tissage de frith et de la gravure sur une roche calcaire. De l’ocre mêlée de sang qui orne désormais une paroi auprès d’une montagne, dans une ancienne forêt. Les sentiers, les routes, la grotte, la source de l’H. Une curieuse rencontre d’un type surgi de nul part. Quelques mots en provençal, semblables à une comptine d’enfant que l’on martèle du bout de la langue contre les dents du haut, les dents du bas « pour ne pas se faire bouffer son âme ». J’ai parfois envie de répondre que d’âme je n’ai pas. « Mais si on La réveille, Elle risque d’être über vénère non ? » « Ouais, ca peut. »
Concrètement, je suis pas bien faite pour rester longtemps dans ce paysage de garrigue. Un constat de plus. Je ne suis pas faite pour rester où que ce soit à l’heure actuelle de toutes façons. Sauf si un jour… néanmoins il y a un sauf et un si dans ce morceau. Sans oublier un morceau de laine, qui est tout sauf un morceau de laine, précieusement conservé. Parce qu’un jour… Un jour, oui.
Tout s’entremêle et je songe à ces paroles anciennes, écrites en mars 2009 sur un blog effacé depuis.

« Alors ils n’ont rien dit. Alors ils ont posé le geis quand celui‐là est monté affronter le dragon, osant demander s’il valait la peine d’attendre, s’il y a avait encore un après. Il est entré dans une colère noire, la fureur des impuissants, des seigneurs de guerre désarmés, privés de leur conseiller. Et ils les ont fait taire. Mais même les plus petites choses trouvent des yeux pour les regarder, mais même les plus grands secrets peuvent se répéter, mais même les rumeurs les plus vagues trouvent des voix pour les relayer. Et il arrive que toutes ces histoires chuchotées entre deux portes trouvent, on ne sait comment, le chemin jusqu’à un être improbable qui les garde précieusement enfouies en lui. 
La nuit tombe sur le royaume et elle sera bientôt là.
Ca ressemble à de la fiction, mais la réalité dépasse toujours la fiction. C’est toujours le conteur qui écarquille les yeux pour mieux raconter. »

Il n’était question que de transposer une vérité plate et ordinaire en quelque chose de plus ample. Extraire l’essence du moment, au lieu de le cantonner à sa signification basique. Et comme les prophéties et les oracles, on les interprète comme on veut. Ou comme et quand on peut.

Aller et revenir.
Et en guise d’automne, en guise d’équinoxe, c’est de nouveau la Mort qui frappe à la porte de chez moi. Sans mélodrames, accueillie avec un pragmatisme qui n’est pourtant pas sans difficultés. C’est que parfois, l’ordinaire et les paperasses, l’équilibre des chiffres virtuels régissant nos vies et les actes des lois sont plus durs à gérer que la disparition corporelle.

Constater avec un certain effarement qu’il n’y a de place que pour les religions officielles. Quand on n’est pas « affilié » à une guilde, alors vous êtes considéré comme un genre de rônin. Et vous avez droit à des « je ne sais pas si tu es croyante, mais ». Ouais bordel, je suis croyante. Je crois en ma capacité de réussite. Je crois aux Dieux, je crois à la valeur des Serments. Aux Esprits des Lieux ici bien avant nous. Je crois aux Ancêtres, où qu’ils soient. Je n’ai jamais été le genre de personne qui garde sa gueule fermée pour faire plaisir. Sous le toit d’autrui, oui, si cela m’est demandée, parce que c’est le toit d’autrui.
Comme cela m’exaspère rapidement ce discours de guimauve se voulant porteur de réconfort (c’est joli mais ca règle pas nos emmerdes pragmatiques. Désolée d’être terre à terre. Ou non, pas désolée en fait.). Autre constat : le New Age joli tout plein, et les belles paroles ne sont souvent proférées que pour être des miroirs tout faits, renvoyant une image supposée gratifiante à la personne qui s’empresse de les dire ou de les écrire. « Tu sais, la mort n’est pas une fin ». « Tu sais, c’est un nouveau départ ». (You don’t say ? Et c’est à moi que tu dis ça ? Sans blague.)

Je finis par me dire que bien souvent, oui, bien souvent, les gens ne savent pas quoi dire, et que ceux qui veulent absolument sortir des phrases supposées nous « guider », viennent en fait se comporter comme des gourous voulant se coucher avec la satisfaction d’avoir bien agi. Si vous refusez cette main tendue que vous n’avez par ailleurs ni demandé ni souhaité, alors vous êtes quelqu’un de trop négatif et on ne peut pas « vous aider ». Comprendre que vous ne permettez pas à l’autre de se sentir exister. On croirait voir les USA qui veulent imposer leur aide sur le terrain à un pays qui n’a rien demandé, parce que les USA, ils sont trop gentils. J’appelle ça de l’impérialisme moi. Bref. Sujet complexe qui demande un jour un peu de débroussaillage.

L’équinoxe, cette période charnière-étrange. Do not go gentle into that good night. Dylan Thomas revient hanter le flux du conscient.
Chanter les runes, tordre les doigts. Deux équinoxes. Intérieur et extérieur. Honorer Sága. Parce que tout est toujours pour la Bête, et jamais sans un certain swag.
Vies parallèles.
A l’ouest, à l’ouest.

Mais l’histoire vraie, où est-elle ? Je ne sais pas, et c’est pourquoi mes phrases restent suspendues comme des vêtements dans une armoire, en attendant que quelqu’un les porte.
V. Woolf – Les Vagues

Publicités

[Projet Phagos] Le soir devient soir…

Voici la troisième partie des Chants du Mort, un chant rituel roumain destiné à guider les âmes dans leur cheminement vers leur lieu de repos. Ce texte se trouve dans le livre Trésor de la poésie universelle, de Roger Caillois et Jean-Clarence Lambert. Ce livre est une vraie mine d’or et comporte des textes absolument magnifiques.

Le soir devient soir
Tu n’auras pas d’hôte.
Et alors viendra
La loutre vers toi
Pour te faire peur. 
Mais ne prends pas peur, 
Prends-la pour ta sœur,
Car la loutre sait
L’ordre des rivières
Et le sens des gués,
Te fera passer
Sans que tu te noies
Et te portera
Jusqu’aux froides sources
Pour te rafraîchir 
Des frissons de mort.

Paraîtra encore
Le loup devant toi
Pour te faire peur
Mais ne prends pas peur,
Prends-le pour ton frère,
Car le loup connaît
L’ordre des forêts,
Le sens des sentiers,
Il te conduira
Par la route plane
Vers un fils de roi,
Vers le paradis :
Où il fait bon vivre,
La colline aux jeux : 
Là-bas est ta place,
Le champs aux pivoines :
La-bas est ton cœur. 

Il m’est arrivé de me servir de ce texte pour des occasions rituelles, en le chantant d’une certaine manière (ce qui me fait penser qu’il faudrait que je me bouge pour écrire des articles sur la pratique du chant dans les rituels ^^).

Auteur(e) inconnu(e)

[Sigyn Project – Jour 12]

Écrit aujourd’hui à l’heure du déjeuner.

Sigyn,
Il y aurait tant de mots pour te décrire et aucun qui ne conviennent.
Tellement de routes pour expliquer, tellement de chants à chanter.
Mais aucun ne va.
Ni l’emphase, ni la métrique, ni les termes, impatients et lourds
que nous sommes toujours si prompt à disperser, à vouloir partager.
Comme si nous pouvions changer quoi que ce soit, comme si nous pouvions seulement espérer comprendre.
Comme si cela servait à autre chose qu’à l’apaisement —
de notre propre trouble, de notre propre malaise, de nos propres larmes.
Je pourrais chanter, en effet,
le feu du besoin,
le silence de la grotte, résonnant seulement —
des gouttes de venin tombant au fond du bol.
Et de temps en temps, un cri qu’il n’est pas besoin de décrire.
Je pourrais chanter le hurlement à l’instant du point de rupture.
Reprendre le rythme de la douleur.
Je pourrais.
Je pourrais rester au bord des faits. Sobre. Médicale.
Mais je doute que même eux servent à quoi que ce soit, j’en doute profondément, à autre chose que la complaisance de nos dévotions, qu’au reflet de nous-même qui nous rêvons toujours plus haut.
Je doute, Sigyn, que ce soit autre chose qui apparaisse, quand bien même le cœur le voudrait.
Permettez-moi donc de lui préférer
— le Silence
— la Lueur
— l’Arrêt du Souffle qui contemple.

Une dévotion pour La Cailleach

Une dévotion que j’ai écrite pour La Cailleach. Elle se base sur mes perles de prières, le nombre de « vers » est donc adapté en conséquence. Chaque « strophe » commence par citer le nom de la déité à laquelle je m’adresse. Ensuite c’est un « vers » = une perle. Arrivée à chaque perle intermédiaire, c’est la partie en italique.
C’est bien sûr un simple schéma : la plupart du temps ça vient spontanément ou je ne prends qu’une partie du texte. Le texte correspondant aux perles intermédiaires est parfois très différent suivant mon travail ou mon état d’esprit du moment.

Ce texte peut être diffusé et utilisé, sauf pour un usage commercial, et toujours en citant la source et l’auteur, en l’occurrence moi. Merci.

Cailleach,
Dame de l’hiver, je t’honore.
Créatrice des Montagnes et des Lochs, je t’honore.
Protectrice des Bêtes Sauvages, je t’honore.
Change-forme et Mère du Pays, je t’honore.
Toi qui porte le givre sous tes pas, je t’honore.

Puisses-tu entendre ma voix et ma ferveur,
Crone très aimée.

Cailleach,
Veille femme de Béarra, je t’honore.
Sorcière du Chaudron Noir, je t’honore.
Vieille des Landes, je t’honore.
Grande Cailleach du Cerf, je t’honore.
Sorcière de la Nuit, je t’honore.

[Note : cette seconde strophe reprends certains noms et appellations de La Cailleach]

Puisses-tu entendre ma voix et ma ferveur,
Crone très aimée.

Cailleach,
Voilée du Temps et de la Transformation, je t’honore.
Dame à la peau bleue dont l’oeil voit tout, je t’honore.
Ongles acérés et dents tranchantes, je t’honore.
Gardienne des sources et des puits, je t’honore.
Toi qui veille sur l’Ombre et le Passage, je t’honore.

Puisses-tu entendre ma voix et ma ferveur,
Crone très aimée.

Cailleach,
Déesse de Glace et de Givre, je t’honore.
Ancienne, porteuse de Sagesse, je t’honore.
Dame des Chouettes et des Loups, je t’honore.
Gardienne des Promesses et des Semences, je t’honore.
Toi qui tient la porte de mes peurs, je t’honore.

Puisses-tu entendre ma voix et ma ferveur,
Crone très aimée.

Cailleach,
Plus âgée que le Monde, je t’honore.
Puissance de la Terre, je t’honore.
Dame des Os, je t’honore.
Dame des Cairns et des Pierres, je t’honore.
Toi qui, à Imbolc, cède la place à Brighid, je t’honore.

Puisses-tu entendre ma voix et ma ferveur,
Crone très aimée.

Cailleach,
Fille de Gráinne, je t’honore.
Souveraineté et force, je t’honore.
Dame du Chardon et de la Bruyère, je t’honore.
Vêtue de l’indigo des Tempêtes, je t’honore.
Toi qui toujours renaît, je t’honore.

Puisses-tu entendre ma voix et ma ferveur,
Crone très aimée.

La Cailleach – Auteur(e) inconnu(e)

[Odin Project – Jour 19] Chante à contre-temps, danse à contrepoint

Écrit cet après-midi.

C’est parfois comme –
chanter un chant à contre-temps, en contre-mesure, inverser la cadence.
Battre le tambour, faire le contre-point.

Bloquer le souffle, reprendre, respirer.
Chanter le chant plus haut plus clair et reprendre.
Laisser filer la corde, dévaler la pente.

Trouver dans le noir le mot qui éclaire et l’invoquer
Écoute les paroles de ma langue.
Écoute encore mieux le silence.
Ferme les yeux cherche le rythme.
Celui du corps celui de l’âme.

Battre le tambour faire vibrer la note
Et la tenir haute et claire dans la nuit

C’est faire ressentir résonner exister le son par transparence
Faire durer la ritournelle
La reprendre
Recommencer

L’oublier
L’abandonner
La donner.

C’est marcher précisément
Sur le sautillement des éclats
la fracture de l’audible.

Reprends
oublie
saute –
Viens.

Scande.
Chante.
Ce que tu as appris
Ce que tu sais
Ce que tu ignores
Ce que tu oublieras
Ce que tu recevras
Ce que tu offriras.

Ferme les yeux et laisse derrière
Leurs paroles leurs mots leurs langages leurs expressions.
N’écoute que le souffle
Et le cœur de la langue que tu as toujours parlé –
« Chante pour moi. »

Je remercie Ana Galindo qui a posté cet après-midi sur FB le lien vers un album de musique médiévale et cette chanson I Have a Yong Suster de John Fleagle. Sans eux ce texte ne serait pas là.

[Odin Project – Jour 3] Parce que longtemps…

[Note : Je me rends compte que le projet a en fait démarré le 1er novembre… vive le décalage horaire. Je pensais d’abord terminer au 1er décembre, mais du coup c’est perturbant par rapport aux blogs anglais. Donc j’ai simplement décidé que l’article du 1/11 serait le jour 1, puisque, par une heureuse coïncidence, il parlait aussi d’Odin.]

D’abord je t’ai ignoré. Tu m’étais égal.
Ensuite, je t’ai raillé, affublé de toutes sortes de noms, aux antipodes de ceux que tu portes.
Les années ont passés, et je ne t’ai pas reconnu.
Tu as volé leurs visages, tu t’es dissimulé –
me parlant littérature dans mes rêves. M’entraînant au combat, partageant ta magie.
J’ai voyagé sans savoir –
si seulement j’avais pu.
Tu m’as hanté, tu m’as traqué. Tu as triché.
Je ne t’ai pas vu venir –
Si seulement j’avais pu prévoir.
Il t’en a fallut du temps, de la patience –
personne ne m’attrape facilement.
Quand on m’a dit que c’était toi, je ne l’ai pas cru.
Je ne voulais pas de toi. Je n’ai jamais voulu de toi.
Je me suis enfuie encore plus loin,
oblitérant, effaçant, gommant mes pas dans l’empreinte des rêves.
Ca n’a pas suffit.
Quand je t’ai reconnu, j’ai hurlé. J’ai refusé tout net. Sans compromis sans discussion.
Ensuite, ensuite, ensuite…
Ensuite, finalement…
Avec le temps, tu sais, la neige…
Mais puisque tu es là maintenant –
au moins, reste.

À La Cailleach

La Cailleach est venue en mon cœur et a recouvert l’immensité déserte d’un manteau de neige. Il fait sombre dehors, il fait froid et c’est dans le plus profond silence que j’écoute chaque battement sourd résonner dans le creux de ma poitrine. La Cailleach est venue et a déposé l’éternité sous mes genoux pliés à terre, sous les pieds qui ont parcourus les chemins et au-dessus de moi le ciel est noir.

Je te bénis ma terre, moi qui ne possède comme pays que la Littérature, qui ne possède repliées en moi que les parcelles infinies de mondes en mouvements. Je te bénis ma terre mon sang, moi qui ne parle que la langue morte de tous ceux qui sont venus avant moi pour en souffler la réalité, qui ne parle que la langue de tous ceux qui viendront après moi pour en racler les souvenirs.

La Cailleach s’est avancée sur son trône, sur la colline là haut, sous la lune ensanglantée, sous les échos de nos rêves, sous les mots que nous formons muets sous la chape des convenances. Je te bénie, roc immortel, constant, immuable et bénie sois chaque retour plus profond sous la terre, dans le pays des morts et de ceux qui ne sont pas.

Car en vérité, tu es la patrie qui m’a vue naître et à laquelle j’appartiens de droit sinon par l’âme. Je suis les mots silencieux que les amants ne prononcent pas, les bénédictions refoulées qui ne franchissent nul lèvres, je suis le Conteur à l’orée des combats, venant et revenant au soir de chaque vie pour en capturer l’essence et la déverser toute entière dans des lignes que personne ne lira.

Cailleach, tu es venue en haut de l’escalier de marbre face aux vagues se brisant, face à la mer déchaînée et couchée dans le lit de l’existence je t’aperçois. Il me semble savoir quels visages tu prends et par quels noms te nommer, il me semble, pour un instant à peine Comprendre.

Aranna // Juin 2011 //

(écrit sur Arvo Pärt – De Profundis)