Freyja et Frigg, deux aspects de la Souveraineté

Peu d’articles en ce moment, il faut dire que ma vie regular est plutôt plus qu’occupée par divers changements, des drôles et des beaucoup beaucoup moins drôles. Passons.

Jusqu’à il y a quelques mois, je n’avais jamais vraiment bossé avec Freyja (je pourrais en dire autant avec Freyr, on verra, j’ai un peu du mal à rassembler mes idées, et encore plus de difficultés à trouver du temps pour écrire). Elle était une déesse que j’avais essayé plusieurs fois d’approcher, sans succès. Et puis, en septembre dernier, il y avait eu quelques taunts. En partie suite au mois de Frigg, mais aussi sûrement en raison de changements dans la trame, changements que je ne pouvais pas encore percevoir, mais qui n’ont eu de cesse de se produire. L’année sorciéron a été ouverte quelques jours avant Samhaïn, avec le concert de Wardruna et son déroulement what-the-fuckesque, et ça continue.

C’est avec un week-end de pratique du Seiðr qui a eu lieu en mars dernier que j’ai commencé à établir consciemment  certains liens, et à expérimenter un certain nombre de choses. Analyse des données, expériences palpables et levée(s) de sourcils autour de moi.

Plus j’y pense et plus je trouve que toutes les interrogations qu’il y a autour de Frigg et de Freyja sont fascinantes, et qu’elles ont à la fois lieues et pas lieues d’être.
Freyja est souvent réduite à une déesse de l’amour (lol, il n’y a qu’à voir le nombre de rituels dans ce sens qui font appel à Elle), parfois ce champ est quelque peu élargi à la sexualité et à la sorcellerie. Frigg, elle, c’est la déesse du foyer bien rangé et des naissances. Re-lol. Bah oui, des fois que les Déités déborderaient des petites cases et viendraient perturber nos classements Dewey…

Auteur(e) inconnu(e)

La question de la Souveraineté est souvent infiniment plus discrète : Freyja est la femme indépendante qui a la liberté de disposer de son corps. Frigg est davantage rapprochée de l’archétype de la Reine. Pourtant, là aussi, ces deux notions sont, pour moi, interdépendantes. Je vais essayer de démêler un peu le boxon.
Freyja est effectivement une figure d’indépendance particulière. Son infidélité et sa licence sexuelle sont souvent mis en exergue. Même si dans les textes, on la dit mariée à Oðr et qu’elle le pleure quand il disparaît, ce lien est presque anecdotique, et plusieurs auteurs se demandent si ce dernier ne serait pas en réalité Odin, ce qui n’est pas pour arranger les problèmes linguistiques et autres qui se posent par rapport à l’unicité de Freyja / Frigg. (Apparamment, ce problème se pose surtout dans les sources scandinaves, côté germanique, c’est la même. Frau Holda qui combine un certain nombre d’attributs de Frigg et de Freyja est d’ailleurs un cas intéressant). Freyja fait partie de la famille des Vanes, apparentée à la fertilité des champs, des animaux, des gens (bref, liés à la troisième fonction de Dumézil). En terme de Souveraineté, elle ne représente pas uniquement une certaine liberté et la possibilité de jouir de son corps comme elle l’entend, même si cet aspect peut et fait effectivement partie de la notion de souveraineté de soi. Elle est également liée à la Terre, au royaume fertile dont la fertilité permet la vie, l’équilibre et la continuation. Son aspect lié à la guerre et à la mort (comme dans la figure de son frère) fait également partie de cette souveraineté : dans les mythes scandinaves (et pas uniquement je crois) le roi est tenu pour responsable en cas de famines et de mauvaises récoltes, et il peut être sacrifié  si les circonstances l’exigent. La figure de Freyr, le jumeau de Freyja n’est donc pas uniquement à considérer sous un angle « cool et facile » (comme tous les Dieux en fait, pardonnez, je radote). Par rapport à ce dernier, je trouve néanmoins qu’elle possède un côté beaucoup plus sauvage, plus brut. Je ne la rattache pas aux terres cultivées, plutôt à la vitalité sauvage et aux forêts. (Elle est par bien des aspects une déesse aussi liminale qu’Hécate ou Morrigan).

Le fait que les Eddas mentionnent dans plusieurs textes qu’elle est une déesse convoitée par tous, et notamment les Jötuns est intéressant à ce propos : sa souveraineté, son pouvoir est sa force intérieure, et de ce pouvoir personnel qu’elle détient dépend l’équilibre et la prospérité, la vitalité, le jaillissement, et le fait que les Ases et les Vanes font tout pour que les Jötuns ne lui mettent pas la main dessus dénote pour moi son importance sur le plan de l’équilibre cosmique (comme Iðun d’ailleurs).

Et Frigg ? la Souveraineté de Frigg est davantage « interne » quand on pourrait qualifier celle de Freyja « d’externe », pour rappeler les notions d’ Innangard et d’Utangard. Ceci ne les mets par pour autant en position de rivalité contrairement à ce que l’on retrouve souvent, mais plutôt comme une illustration de la complémentarité des forces, complémentarité nécessaire pour que le monde ne sombre pas dans un chaos dévastateur. Frigg, comme Odin, fait partie des Ases, et peut être reliée à la première fonction dumézilienne, celle de la classe dirigeante. Son aspect familial n’est pas si innocent que ça si on sort un peu du contexte moderne dans lequel la famille s’arrête souvent à la famille nucléaire. Si on élargit la notion de famille à celle de famille élargie, ou de clan, Frigg est celle qui facilite les relations entre tous les membres, qui est la tisseuse et la garante du frith. Sa souveraineté est celle d’une reine. Elle assure la cohésion d’un groupe, en se tenant au centre de la toile. Les notions d’hospitalité et de diplomatie lui sont intimement corrélée. Dans quelques textes, on la voit parfois, soit en bisbille avec Odin sur certains sujets concernant un peuple, soit en tant qu’intervenante, quand elle apporte à un couple royal une pomme en leur promettant un héritier. Dans ce domaine de fertilité humaine, et de continuité du lignage, elle peut plus ou moins être rapprochée de Freyja, même si comme nous l’avons vu précédemment, la notion de fertilité de cette dernière est en réalité beaucoup plus large. Frigg est la mère du clan, qui pourvoit aux besoins de ce dernier, sur le plan humain et sur le plan matériel, en s’assurant qu’il ne manque rien. Sans la présence de Frigg, c’est le chaos interne. Ses interventions sont d’ailleurs généralement « équilibrantes » au sein des Ases et des Vanes. Ainsi, c’est également une lecture possible de son intervention pour tenter de préserver Balder : elle tente malgré tout de maintenir un équilibre qui menace de s’effondrer, en se conciliant les bonnes volontés de presque toutes les créatures.
On peut considérer, vu par un prisme moderne, qu’en n’assurant pas de fonction régulatrice au niveau du respect des lois et de l’ordre (au moins de manière directe) Frigg n’est pas « moderne », d’où peut-être le fait qu’elle soit à l’heure actuelle moins populaire que Freyja, puisque Frigg possède des attributs et un exercice que nous pourrions être tenté(e)s de percevoir comme rétrograde ou vieux jeu. Pourtant, je pense qu’il faut se garder toujours analyser les fonctions des déités par notre prisme actuel, en gardant à l’esprit qu’ils reflètent avant tout la société qui les honoraient, et pas forcément la nôtre, pour le meilleur comme pour le pire. Tout comme considérer certaines Déités comme ne pouvant être comprises « que » par les hommes ou « que » par les femmes est un mécanisme d’analyse qui peut se comprendre d’un point de vue purement analytique, mais qui au final nous prive de certaines richesses. Nous ne sommes pas obligés de nous cantonner à notre genre biologique pas plus que nous sommes obligés de faire exactement pareil que les sociétés anciennes. Essayer de comprendre et de décortiquer un mode de fonctionnement ne veut pas dire l’approuver sans réserve ou le copier bêtement, tout comme il est possible d’aborder certaines questions -par exemple ici celle de la souveraineté de Freyja et Frigg- avec un angle de vue contemporain, sans dénaturer l’ancien parce qu’on aimerait qu’il colle à nos idéaux présents, tout en l’interrogeant et en essayant de prendre du recul par rapport à nos observations.

Il y aurait beaucoup à dire encore sur le sujet, autant pour Freyja que pour Frigg, mais un certain nombre de ces notions ont déjà été abordées, au moins de manière rapide, au sein d’une certain nombre d’articles passés. De manière intéressante, c’est en relisant une adaptation de la légende arthurienne que l’idée d’écrire cet article a plus ou moins germé. La dualité Freyja / Frigg n’est pas sans m’évoquer, au moins de très loin, la dualité que forment Morgane et Guenièvre dans les différentes versions / réécritures des mythes arthuriens.

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[Odin Project #29] Odin & Freyja

Les nombreuses facettes de Freyja sont parfois dissimulées sous les présentations simplistes de « Déesse de l’amour » qui, si elles ne constituent heureusement pas la majorité des cas, sont néanmoins fréquentes.

Bien plus qu’une déesse d’amour, elle est liée à la guerre, à la mort, au seiðr, à la sexualité, la fertilité, mais aussi, pourrait-on dire, à l’indépendance et à la souveraineté de soi.

Le mari de Freyja, Óðr -dont le nom est basé sur la même racine que celui d’Odin. La question de savoir si Óðr et Odin étaient autrefois un seul et même dieu n’est pas sans faire écho à l’interrogation similaire pour Freyja et Frigg.

En fait, d’une certaine manière, Odin et Freyja ne sont pas sans avoir certains traits communs ou des interactions et en même temps une certaine « opposition » (mais le terme est maladroit).

Les premiers exemples qui viennent en tête concernent la mort, et le fait que les deux se répartissent les guerriers morts, la pratique du Seiðr -on dit que Freyja l’enseigna à Odin- mais plutôt que d’en faire un catalogue maladroit et incomplet (puisque je n’ai pas encore creusé vraiment pour ce qui concerne Freyja), les deux possèdent à la fois une sorte de lien fort / une fonction particuloière au sein de leur groupe (si l’ont peut dire) respectif, et en même temps une espèce de détachement. J’ai abordé plusieurs fois le fait qu’Odin est parfois vu comme le « chef » des Ases, et les paradoxes de cette vision. D’une certaine façon, cela n’est pas sans me rappeler le fait que Freyja est aussi appelée Vanadís, c’est-à-dire la Dís des Vanes : s’il n’y a pas de notion de régulation, il y a l’idée de protection, de veiller sur les siens (ce qui est aussi d’une certaine manière le rôle d’Odin et qui l’oblige à prendre certaines décisions).

Pourtant, l’un comme l’autre sont deux déités indépendantes, l’un voyage, l’autre mène sa vie comme elle l’entend, loin d’un domaine ou d’une maisonnée. Là où Odin apparaît essentiellement comme un dieu « porteur de mort », on peut mettre en miroir la figure de Freyja « porteuse de vie » (le sexe, la fertilité notamment).

C’est évidemment très lacunaire, l’ébauche d’une réflexion plus qu’un réel contenu, mais il y a sûrement des pistes intéressantes à explorer (pareil si on inclu Freyr dans l’équation).

[Odin Project #20] Un dieu solitaire ?

Fritz Hegenbart

Je me souviens précisément du moment où, en voyage sur l’île de Samsø avec le Loup, nous avons eu cette conversation, autour de pizzas et de bières dans une échoppe de Nordby, après avoir parcouru le labyrinthe. On discutait de mythologie nordique -comme souvent entre nous- et au fur et à mesure de la conversation, je me suis retrouvée à penser qu’Odin était finalement un dieu bien solitaire.

J’aurais sans doute un peu de mal à restituer le cheminement exacte de ma pensée -la bière n’était pas terrible, mais on s’était levés à l’aube pour prendre le ferry. Ouh, les vilaines excuses- mais je vais essayer. Je pensais aux déplacements que font Loki et Thor, qui voyagent ensembles plusieurs fois notamment pour aller récupérer le marteau de ce dernier -dans le Chant de Thrym- ou pour aller chez Útgarða-Loki. Aux façons dont sont présentées, introduites toutes ces déités. A leur entourage. Pour au final en venir à la conclusion, entre deux gorgées de bières et quelques gouttes de pluie, que Le Vieux avait surtout l’air d’être seul. Même s’il effectue quelques déplacements accompagné -comme dans le Reginsmál– la plupart du temps, il est seul, avec un but précis. Il se retrouve à se trimbaler partout, en mission. La plupart du temps, ses voyages ne sont pas une sinécure : il certes récupérer l’hydromel -et occupe trois nuits de manière fort agréable avec Gunnlöd- mais il risque sa peau quand même. Et au passage, il y aurait pas mal à dire sur cette histoire avec Gunnlöd, mais bref, passons pour cette fois. Il va faire son battle d’énigmes avec Vafþrúðnir, seul, et là aussi, il risque sa peau. Vous me direz, il n’est pas obligé d’y aller. Peut-être, peut-être pas, après tout.

Il n’est pas présenté comme spécialement proche des autres déités : on le voit parfois interagir avec Frigg, mais leur relation est présentée comme plus ou moins conflictuelle, suivant ce que j’ai pu lire (plus vraiment la source en tête). Thor est son fils, mais -si je ne dis pas de bêtises hein, comme toujours- le seul moment où on les voit tous les deux, le Vieux est déguisé, et Thor et lui se querellent. Lui et le mari de Freyja, Óðr, sont parfois rapprochés ou même considéré comme étant la même déité, mais Óðr disparaît de toutes façons peu de temps après le mariage.
Finalement, à part Sága (on dit qu’ils boivent ensembles et partagent des histoires) et Loki -qu’elles soient conflictuelles ou non-, je n’ai pas l’impression qu’il est fait mention d’interactions fréquentes avec les autres.
Alors, oui, oui, Hermód voyage bien tout seul vers Helheim pour présenter une requête à Hel, oui, les autres vaquent aussi à leurs occupations, mais si on considère qu’il est souvent présenté comme « le chef » des Ases, il est bigrement distant : parce que justement il est le chef ? Parce qu’il se trouve dans l’obligation d’accomplir un certain nombre de tâches ? Parce qu’il a accès un certain nombre de connaissances qui l’éloigne des autres ? Parce qu’il possède aussi très lié à la mort ? (Les autres déités qui sont rattachées explicitement à la mort me paraissent aussi, isolée / indépendante, bref, évoluant en marge des autres). Un peu de tout cela ?

Même dans les réactions / perceptions des gens, disons que parmi les Ases, j’ai l’impression qu’il n’y a que Loki qui suscite autant d’ambivalence / méfiance / passion, etc. Les gens sont rarement neutres à leur sujet. (Oui j’inclue Loki dedans, rapport à la Gylfaginning, « toussa » comme dirait l’autre. Après, c’est un sujet dont il est sans doute possible de débattre des heures).

Je n’ai pas de réponses précises, et d’une certaine manière ce n’est sans doute pas très important, juste des vagabondages d’esprits sur une petite île danoise, par un jour ni beau ni laid d’un mois d’août qui aurait pu être comme un autre. 

[Odin Project #3] Connaissance, mort et responsabilité

« Odin og volva » par Limely

Odin est un dieu aux fonctions nombreuses, et parmi elles, on retrouve fréquemment mentionnée la connaissance. Cependant cette fonction n’est pas isolable des autres, mais participe à un tout.

On dit qu’il est le chef des Ases, et à ce titre, le dieu le plus important du panthéon nordique. Cette affirmation est pour moi à nuancer :  premièrement, cette notion d’importance est assez relative si on prend en compte quelques points. Tout d’abord, rappelons qu’il n’était pas franchement un dieu populaire. Craint, oui. Apprécié, c’est une autre histoire, et cette notion est délicate parce qu’il n’y a que peu d’éléments qui permettent d’en avoir un aperçu.
Les écrits par lesquels nous connaissons les dieux nordiques ont été écrits assez tardivement en ce qui concerne les sources « directes » (comme les Eddas de Sturluson). En ce qui concerne ce que j’appelle les témoins indirectes (comme Adam de Brême ou Tacite), leurs témoignages sont à prendre avec prudence : on ne sait pas dans quelle mesure leurs récits sont empreints de partis pris, plutôt négatifs dans le premier cas, plutôt positif dans le second. Dans le cas de Tacite, on peut de plus rajouter le fait qu’il n’a probablement jamais rencontré les tribus dont il parle, mais qu’il s’appuie sur des témoignages rapportés. (Je m’appuie ici sur ce que mentionne Jan Fries). Thor et Freyr semblent avoir été largement préféré par le peuple, et une analyse de la toponymie des pays scandinaves révèlent que Thor a donné son nom à de nombreux lieux (Si ma mémoire est bonne, c’est lui le dieu le plus présent). Je crois que c’est également le cas pour Freyr (largement présent dans la toponymie suédoise, absente au Danemark par exemple. Là aussi la répartition géographique appellerait de nombreux commentaires). Le nom d’Odin se retrouve quant à lui beaucoup moins fréquemment, même si par exemple, une des plus anciennes villes du Danemark, Odense, porte son nom.

Laissons de côté l’Histoire des rois de Norvège, particulier parce qu’il donne aux Ases une origines asiatiques et raconte leur établissement en Scandinavie, et la fondation de la dynastie des Ynglingar avec Odin comme premier roi, Niord (sic) qui prend ensuite les rênes du royaume après sa mort, puis Freyr, etc. Récit evhémériste, il donne aux dieux une origine humaine ou en tout cas, il rattache les dynasties de son temps à des figures légendaires.
Dans les nombreux textes où il apparaît, Odin est souvent occupé à vaquer à différentes affaires sous différents noms et semble n’intervenir que dans les moments assez dramatiques mais ces interventions ne sont pas -de mémoire- si nombreuses que cela. Il n’intervient pas pour donner un ordre ou pour arbitrer un conflit (par exemple, dans le Hyndluljóð, la querelle entre Hyndla et Freyja, et même dans la Lokasenna, si c’est lui qui donne en quelque sorte le « coup d’envoi », il ne donne pas l’ordre à Loki de sortir du palais d’Ægir etc.) En fait ses interventions semblent le plus souvent corrélée à la mort : par exemple quand il va interroger une völva morte (völva qui a parfois été indentifiée comme pouvant être Gullveig. Gullveig étant elle-même parfois rapprochée / identifiée à Freyja, là aussi il y aurait plein de choses à dire). Gundarsson souligne que dans le droit islandais (peut-être plus généralement aussi chez les scandinaves aussi, à voir), les lois ne concernent pas seulement les vivants, mais aussi les morts. Par exemple, les morts ont l’interdiction de revenir hanter les vivants. La notion de royauté s’exerce à la fois « dans les deux mondes ». Le fait qu’Odin soit considéré comme « le chef » serait liée directement à sa fonction de dieu des morts / en relation avec la mort. Cela n’a donc pas grand chose à voir avec une fonction supérieure, mais plutôt à une responsabilité supplémentaire. A ce titre, je trouve intéressant que Dame Holle, à qui le folklore germanique donne Wotan pour consort, soit parfois rattachée à Hela.

Ensuite, voyons le lien entre connaissance et responsabilité. Dans le Hávamál (strophe 54-56), il est dit :

54. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ; 
A ceux-là
La vie est la plus belle
Qui n’en savent pas plus qu’il ne faut.

55. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ; 
Car l’esprit du sage
Rarement est joyeux
Si sa sagesse est suprême. 

56. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ;
Celui qui ne sait pas d’avance
Son destin
A le cœur plus libre de soin [chagrin].

(Note : C’est moi qui remplace le mot soin par le mot chagrin. Pour ces deux dernier vers, la traduction anglaise de Andy Orchard donne : he never knows his fate before, / whose spirit is freest from sorrow. La traduction de Olive Bray donne : who looks not forward to learn his fate / unburdened heart will bear. Ce qui change le sens par rapport à la version française, le mot soin venant comme un cheveu sur la soupe.)

Il ressort que, moins on en sait, mieux on se porte. Je ne vois pas là une incitation à vivre comme un imbécile heureux (pardon), mais plutôt, en gardant en tête que le Hávamál est censé être un ensemble de conseils attribués à Odin, le fait que « si vous êtes au courant de quelque chose, alors il se peut que vous ayez l’obligation d’agir et pas forcément de manière plaisante. » La strophe 56 n’est pas sans m’évoquer les Rêves de Baldr (Baldrs draumar) quand Odin va réveiller la völva morte pour lui demander ce que signifient les rêves de son fils, et que les bonnes nouvelles ne sont pas franchement au rendez-vous (ou même dans la Völuspá). Pendant que Frigg fait jurer à toutes les créatures de ne pas faire de mal à son fils, Odin va faire de la nécromancie (on suppose qu’il parle avec l’esprit d’une morte en pratiquant le Seiðr). Il est intéressant de rappeler que, toujours d’après Gundarsson mais je crois que Jenny Blain le mentionne aussi, les « sorcières » n’étaient pas très bien vues en Scandinavie mais elles n’étaient que rarement mises à mort : on préférait les mettre au banc de la société en cas de pépin. Vu le climat et le fonctionnement de la société cela correspondait à une mise à mort, mais de manière indirecte. En effet on disait que mort/e/s, ils/elles avaient de plus grands pouvoirs que vivant/e/s. Ne pas les faire tuer évitait que l’esprit du mort se retourne contre l’exécuteur (directe ou ayant ordonné l’exécution de la sentence). Odin est le seul à pouvoir exercer ce type de fonction. Il est donc dans l’obligation d’agir et de faire le boulot nécessaire pour que les choses aillent le moins mal possible. Dernier point et pas des moindres, plusieurs auteurs (Gundarsson, mais aussi Davidson et d’autres que j’ai oublié) expliquent que le roi est tenu pour responsable en cas de problèmes (famines, épidémies, etc.) et que potentiellement, il doit être prêt à se sacrifier. Le chapitre 43 de l’Histoire des rois de Norvège (intitulé Olaf l’Herminette périt dans un incendie) fait allusion à cette pratique.
Le fait qu’Odin soit le chef des dieux est donc : 1/ absolument pas une sinécure contrairement à ce que certains raccourcis hâtifs semblent parfois sous-entendre. 2/ intéressant si l’on considère d’autres points importants des mythes nordiques, mais ce sera pour un autre jour.

Sources :

Histoire des rois de Norvège, traduction François-Xavier Dillmann
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
The Elder Edda, traduction de Andy Orchard
http://www.pitt.edu/~dash/havamal.html [traduction de Olive Bray]
Wotan – The Road to Valhalla, K. Gundarsson
Helrunar, Jan Fries

[PBP] U – Quand nous « updatons » certaines relations

"Under the Veil" par Patricia Ariel

« Under the Veil »de Patricia Ariel © 2013
(avec son aimable permission)

Pardon pour l’anglicisme, je triche un peu avec la lettre U du Pagan Blog Project

Aller consciemment à la rencontre d’une déité, c’est bien, mais dans les faits, elle ne vous doit rien, et elle ne vous répondra peut-être pas. Je l’ai déjà expliqué à plusieurs reprises, notamment dans Se faire jeter par une déité (et l’exemple principal cité est plutôt ironique maintenant). La plupart du temps, cela n’a rien de personnel.

Parfois, je ne dirais pas que c’est personnel, parce que ce n’est pas « contre » vous, mais cela peut indiquer soit qu’il y a d’autres voies par lesquelles il est nécessaire que vous passiez avant, ou parce que vous avez une certaine vision préformatée de cette déité. Ce qui peut arriver quand on lit trop les fiches de présentation des déités, malheureusement souvent lacunaires, trop généralistes et répétitives à force de se baser sur les mêmes sources. En résumé, on finit par avoir une sorte de « perception sociale » de telle ou telle déité plutôt que d’essayer de se faire notre propre opinion, parce que c’est plus facile, parce qu’on a plus ou moins d’affinités avec, parce que l’on risque de devoir se remettre en question, parce qu’on a pas envie de faire comme tout le monde, parce que…
Il est vrai que nous avons tous plus ou moins des déités qui nous « attirent » plus que d’autres, et que plus on essaie de creuser, plus les liens se complexifient, l’ensemble devenant de plus en plus subtiles, comme un château de cartes. Pour peu que des personnes travaillent avec plusieurs panthéons, il est humainement compréhensible que l’on ne puisse pas faire des recherches approfondies sur toutes les déités qui les composent.

Par le passé, j’ai mentionné plusieurs fois que je m’étais pris une crampe de la part de Freyja. A la fin du Mois pour Frigg, il s’est passé quelque chose qui m’a laissé perplexe sur le coup, quelque chose que j’ai mis du temps à voir. Freyja s’est pointé. Des rêves, d’autres signes, et trois fois le même lapsus énorme dans la journée, devant des témoins-ciéron qui m’ont gentiment charrié.
J’ai traîné des pieds, parce que j’étais convaincue que j’allais encore me prendre une porte. En soit, se prendre une porte, ce n’est pas grave, mais quelque part, cela devait faire mal à mon égo. « Arrête de projeter, ferme ta gueule et vas-y » m’a dit celle-ci. J’y suis donc allée.

Je ne me suis pas fait jetée, mais effectivement, il y a eu une remise de pendule à l’heure, bien comme il faut.

Effectivement, je dois avouer que, même si je savais intellectuellement que Freyja était une déesse très complexe, j’avais et j’ai toujours des préjugés sur Elle, alors que ce n’est pas approprié. Plutôt que d’essayer de faire un réel effort, je l’avais ni plus ni moins rangée dans la case dans laquelle on la place le plus souvent : déesse de l’amour, de la liberté, de la sexualité et aussi -en arial taille 10 tout en bas- comme une déesse liée à la guerre. Et aussi parce qu’elle est une déesse très connue, ou plutôt, dont le nom circule beaucoup, je l’avais rangé de côté, peut-être parce que j’ai un gros côté « hipster pagan ». C’était en partie conscient, en partie inconscient. Mais toujours est-il que, si je l’avais honoré une fois ou deux, je n’ai pas fait l’effort d’aller me faire mon avis par moi-même et de réfléchir plus sérieusement sur elle, comme je l’ai fait avec Odin ou Frigg (pour ne citer qu’eux). Ce n’est pas surprenant que ce soit arrivé à la fin du mois d’août, après avoir parlé de Frigg et Freyja dans quelques articles. J’en étais restée à des conclusions et à des visions adolescentes, sans les faire mûrir, sans évoluer, sans rester ouverte d’esprit.

Est-ce que ca fait mal ? Disons que ce n’est pas très confortable, et que ça, plus d’autres choses que je ne développerai pas, vous vous sentez un peu piteux et pour être honnête, vous ne l’avez pas volé.
Dans ce cas de figure là, que faire ?
Présenter ses excuses et reconnaître les faits/se regarder en face sans chercher à se justifier dans un premier temps.
Se remuer pour faire ce que l’on vous demande dans un second temps.
Et ensuite ? Ne pas passer trente-six ans à se flageller, c’est inutile et pleurer en se regardant le nombril n’aide absolument pas, au contraire, on tombe dans un autre travers. Dédramatiser, ne pas se prendre au sérieux, rire un bon coup, retenir la leçon, et continuer à avancer : on fera d’autres erreurs, des petites ou des grandes, mais on ne cesse jamais d’apprendre. Ne plus en faire, c’est se fossiliser.

Playlist pour Freyja

Sans titre-1

Pour cette playlist (comme dans celle du Vieux, prévue pour novembre), j’ai fait une exception aux quelques règles que je me suis posée pour les élaborer : uniquement de la musique que j’écoute, pas de groupes hyper connus cités et re-cités comme Wardruna, Hagalaz Runes Dance, Faun & Co, pas de chanson éponyme, ne pas citer deux chansons du même groupe dans une même playlist. 🙂 

Eliwagar – Når Nordlys Danser
Qntal – Indiscrete
This Mortal Coil – Song to the Siren
Savage Daughter
Arkona – Pamiat
Wyrd – Huldrafolk
Kelliana – Freya
Mari Boine – « Diamantta Spaillit » Idjagiedas
Santigold – The Riot’s Gone

Auteur inconnu

Frigg et Freyja, une seule et même déesse ? (Mois pour Frigg)

Frigg, par Marikobard

Si Frigg et Freyja sont présentées comme deux déesses distinctes, elles présentent un certain nombre de points communs qui ont conduits certains spécialistes à se demander si elles n’étaient pas, à l’origine, une seule et même déesses.
Je vous propose de faire le point rapidement sur ce qu’en disent certains spécialistes et ensuite ce que j’en pense (ou pas, si vous vous en foutez, j’en ferai pas une jaunisse.)

Ce qu’en disent les spécialistes (bref aperçu)

1. Jan Fries

Dans Helrunar, Jan Fries reprend cette théorie et explique notamment que chez les Anglo-saxons (?) et les Lombards, c’était Freyja qui était l’épouse d’Odin, mais sa sexualité très active la rendait inacceptable pour un pays très prude comme l’Islande -pays dans lequel la poésie amoureuse était par exemple interdite. Parallèle intéressant, je crois que c’est Régis Boyer dans sa traduction des Eddas poétiques qui relie Freyja et ce type de poésie. Pour cette raison, on introduisit Frigg (ou on peut la voir comme une version « chaste » de Freyja, mais je ne suis personnellement pas très fan de cette interprétation, nous verrons pourquoi.)

2. Hilda Ellis Davidson 

Dans Gods and Myths of Northern Europe, elle ne doute pas que Frigg et Freyja soient très fortement connectées. Elle se base notamment sur l’aspect maternel et protecteur de ces deux déesses, qui étaient appelées notamment dans un cadre de fertilité/protection lors de l’accouchement/protection des nouveaux-nés. Cet aspect de Frigg est relié aux fonctions originelles des Vanes. Leurs champs d’interventions pourraient signifier qu’elles sont les deux aspects d’une même déesse, et elle fait ensuite un parallèle avec l’existence de certaines triades comme Asherah, Astarté et Artémis. (Elle inclue à titre d’exemple Skadi comme possible « troisième figure » d’une triade nordique).

3. Britt-Mari Näsström 

Elle pointe également un certain nombre de similitudes entre ces deux déesses, et met en avant le fait que même Sturluson semble parfois faire des confusions entre les deux (je ne détaillerai pas), même si, fidèle aux tendances de son temps, il tend à rattacher Frigg à Junon et Freyja à Vénus. Les deux déesses sont liées aux question de fertilité, ce qui les relient, l’une et l’autre à une sexualité active. Dans la Lokasenna, les deux sont d’ailleurs accusées d’infidélité et/ou d’être licencieuses. Deux autres parallèles : la parenté de Frigg, « fille de Fjörgyn ». Fjörgynn, avec deux -n serait un nom masculin. Si on se base sur la dualité/union Njörd-Nerthus pour Freyja et Fjörgyn (Jörd)- Fjörgynn pour Frigg, on les rattache toutes les deux au même type de parentèle. L’autre parallèle concerne un sort pour guérir les chevaux, qui fait appelle à Frigg et à Freyja. Dernier point (bonus) : les deux possèdent une peau de faucon, même si contrairement à Freyja, on ne voit jamais Frigg s’en servir.

4. Kvedulf Gundarsson

Contrairement aux auteurs ci-dessus, Gundarsson (dans Teutonic Religion) établit clairement la distinction entre Freyja et Frigg ,et explique qu’un lien entre les deux semble hautement improbable, étant données leurs comportements respectifs au niveau sexuel. Le lien entre la mort et Freyja ne se retrouve pour lui pas chez Frigg. Le lien entre Freyja et Odin est relativisé, s’appuyant sur la liberté sexuelle dont fait preuve Freyja, signe d’une union qui, si elle existe, est beaucoup moins socialisée qu’entre Odin et Frigg. Il fait la distinction entre les panthéons germaniques et nordiques, précisant que chez certains peuples germaniques, il était possible d’avoir plus d’une seule femme et précise que seule Frigg donne explicitement des conseils au Vieux et partage avec lui la possibilité de pouvoir s’asseoir sur Hlidhskálf.

Ce que j’en pense

Freyja par Darkliminality

En fait, pas grand chose. Etant donné la complexité et les différentes évolutions des déités dans les grandes branches germaniques et nordiques, un certain manque de sources primaires (à part Sturluson et Saxo Grammaticus -dont les histoires sont parfois très différentes des Eddas, comme par exemple avec Balder- il n’y a semble t-il pas grand chose), le mixage de toutes ces sources qui sont parfois mises sur le même plan dans certaines analyses, je pense que l’on ne peut rien affirmer.
Freyja et Frigg étaient-elle une seule et même déesses ? C’est possible, ou deux déesses issues de la même parentèle et aux fonctions similaires qui ont finit par se confondre, chacune étant plus ou moins présente dans certaines aires géographiques en fonctions des sensibilités communes, avant que la tradition ne soit couchée par écrit ? Très possible aussi.

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec le raccourci de Jan Fries, notamment parce que si ma mémoire est bonne, il y a un certain nombre d’endroits en Suède/Danemark (?) qui seraient nommés d’après son nom, et la toponymie serait un indicateur relativement fiable de la popularité d’une déité. Si elle avait été uniquement un aspect « lissé » de Freyja, je ne pense pas qu’on aurait retrouvé sa présence sur le continent. Il serait intéressant de regarder attentivement le folklore et les légendes typiquement islandaises et de gratter un peu. D’autant que qualifier une société de « prude » dix siècles plus tard, quand les sources écrites sont chrétiennes, bon, c’est à prendre avec précaution. Si cela se trouve, c’est exactement l’inverse : pourquoi avoir interdit la poésie amoureuse si la société était si prude que ca ? D’autant que « la société » sans distinction entre les différents milieux, c’est un peu casse-gueule. Enfin, je trouve. Dans la série des parallèles marrants, bon Freyja est connectée aux chats, etc. Je ne sais plus où j’ai lu que lors d’un mariage, on offrait aux jeunes mariés des chatons, comme signe de fertilité et de bonheur.

Toujours de mémoire, je crois que c’est dans le bouquin de Jean Renaud que ce dernier explique qu’Odin était surtout le dieu des classes dirigeantes tandis que les classes plus populaires auraient largement préféré Thor et Freyr. Ca sent un peu le Dumézil, mais on pourrait imaginer que Freyja aurait pu être la préférée des classes populaires, tandis que dans les couches plus favorisées, avec les mariages d’alliance qui étaient plus nécessaires, favoriser une déesse liée à ce domaine et à ses responsabilités auraient pu être une façon de canaliser les jeunes femmes. Encore une fois, c’est supputer sur la façon dont était perçu le mariage dans ces sociétés. Pour le peu que j’en sais à l’heure actuelle, le mariage semblait être surtout une affaire de raison et d’alliance. Est-ce que c’était commun à tous les milieux ou propre à certains d’entre eux ? Quid des différents lieux (Norvège, Danemark, Suède, Islande ?) qui avaient peut-être des façons un peu différentes de voir les choses ? Je n’en sais rien.

Dans le fond, est-ce que c’est si important ?
Qu’elles aient été ou non une seule et même déesse, je pense qu’elles sont maintenant deux déités distinctes. Les spécialistes ne peuvent rien infirmer ou confirmer, et au niveau de la pratique, Frigg et Freyja sont largement reconnues comme deux déesses différentes, même si là aussi, chacun a sa façon de considérer leurs origines respectives.
Au niveau UPG, si elles partagent des attributs en commun, je ne les trouve pas semblables du tout. Ne serait-ce que parce que je me suis toujours jetée par Freyja mais pas par Frigg. C’aurait été plus intéressant si j’avais pu travailler avec les deux et vous donner des pistes un peu plus épaisses, mais ce n’est pas le cas. Je connais en revanche plusieurs personnes qui ont travaillé avec les deux, et parmi elles, aucune ne les a collé dans le même bocal avec la même étiquette dessus.