[Odin Project #20] Un dieu solitaire ?

Fritz Hegenbart

Je me souviens précisément du moment où, en voyage sur l’île de Samsø avec le Loup, nous avons eu cette conversation, autour de pizzas et de bières dans une échoppe de Nordby, après avoir parcouru le labyrinthe. On discutait de mythologie nordique -comme souvent entre nous- et au fur et à mesure de la conversation, je me suis retrouvée à penser qu’Odin était finalement un dieu bien solitaire.

J’aurais sans doute un peu de mal à restituer le cheminement exacte de ma pensée -la bière n’était pas terrible, mais on s’était levés à l’aube pour prendre le ferry. Ouh, les vilaines excuses- mais je vais essayer. Je pensais aux déplacements que font Loki et Thor, qui voyagent ensembles plusieurs fois notamment pour aller récupérer le marteau de ce dernier -dans le Chant de Thrym- ou pour aller chez Útgarða-Loki. Aux façons dont sont présentées, introduites toutes ces déités. A leur entourage. Pour au final en venir à la conclusion, entre deux gorgées de bières et quelques gouttes de pluie, que Le Vieux avait surtout l’air d’être seul. Même s’il effectue quelques déplacements accompagné -comme dans le Reginsmál– la plupart du temps, il est seul, avec un but précis. Il se retrouve à se trimbaler partout, en mission. La plupart du temps, ses voyages ne sont pas une sinécure : il certes récupérer l’hydromel -et occupe trois nuits de manière fort agréable avec Gunnlöd- mais il risque sa peau quand même. Et au passage, il y aurait pas mal à dire sur cette histoire avec Gunnlöd, mais bref, passons pour cette fois. Il va faire son battle d’énigmes avec Vafþrúðnir, seul, et là aussi, il risque sa peau. Vous me direz, il n’est pas obligé d’y aller. Peut-être, peut-être pas, après tout.

Il n’est pas présenté comme spécialement proche des autres déités : on le voit parfois interagir avec Frigg, mais leur relation est présentée comme plus ou moins conflictuelle, suivant ce que j’ai pu lire (plus vraiment la source en tête). Thor est son fils, mais -si je ne dis pas de bêtises hein, comme toujours- le seul moment où on les voit tous les deux, le Vieux est déguisé, et Thor et lui se querellent. Lui et le mari de Freyja, Óðr, sont parfois rapprochés ou même considéré comme étant la même déité, mais Óðr disparaît de toutes façons peu de temps après le mariage.
Finalement, à part Sága (on dit qu’ils boivent ensembles et partagent des histoires) et Loki -qu’elles soient conflictuelles ou non-, je n’ai pas l’impression qu’il est fait mention d’interactions fréquentes avec les autres.
Alors, oui, oui, Hermód voyage bien tout seul vers Helheim pour présenter une requête à Hel, oui, les autres vaquent aussi à leurs occupations, mais si on considère qu’il est souvent présenté comme « le chef » des Ases, il est bigrement distant : parce que justement il est le chef ? Parce qu’il se trouve dans l’obligation d’accomplir un certain nombre de tâches ? Parce qu’il a accès un certain nombre de connaissances qui l’éloigne des autres ? Parce qu’il possède aussi très lié à la mort ? (Les autres déités qui sont rattachées explicitement à la mort me paraissent aussi, isolée / indépendante, bref, évoluant en marge des autres). Un peu de tout cela ?

Même dans les réactions / perceptions des gens, disons que parmi les Ases, j’ai l’impression qu’il n’y a que Loki qui suscite autant d’ambivalence / méfiance / passion, etc. Les gens sont rarement neutres à leur sujet. (Oui j’inclue Loki dedans, rapport à la Gylfaginning, « toussa » comme dirait l’autre. Après, c’est un sujet dont il est sans doute possible de débattre des heures).

Je n’ai pas de réponses précises, et d’une certaine manière ce n’est sans doute pas très important, juste des vagabondages d’esprits sur une petite île danoise, par un jour ni beau ni laid d’un mois d’août qui aurait pu être comme un autre. 

[Odin Project #18] Ergi

La pratique du Seiðr était considérée comme dégradante pour les hommes. On dit qu’elle les dévirilisait, et que c’est pourquoi elle fût laissée aux femmes. [Ceci dit, elle n’était pas vue avec suspicion uniquement chez les hommes, peu importe le genre du praticien, pratiquer la magie n’était pas vu comme étant de bon aloi].
Dans la Lokasenna, Loki accuse Odin d’avoir pratiqué le seiðr et il emploie le mot « argr » pour le qualifier. Dans la traduction française établie par Régis Boyer, ce mot est traduit par un euphémisme, le traducteur utilisant le terme « couillonnade ».

24.
Mais toi, on dit que tu pratiquas la magie
A Sámsey,
Et tu battis du tambour comme les sorcières ;
Sous la forme d’un sorcier,
Tu allas parmi les peuples.
M’est avis que c’était couillonnade

[La traduction de 1865 par R. Du Puget dit simplement « c’est ce que je trouve avilissant pour un homme. »] Si on regarde par curiosité deux ou trois autres versions anglaises, on trouve ces termes :

24.
It’s said you played the witch on Sámsey,
beat the drum like a lady-prophet;
in the guise of a wizard you wandered the world:
that signals to me a cock-craver

[traduction de A. Orchard] Sur la signification du terme cock-craver, plus éloquente que le terme français « couillonnade », qui peut parfois être employé pour dire « ce sont des âneries, des bêtises », je vous renvoie à l’entrée de ce dictionnaire d’argot. Il n’est probablement pas anodin que le traducteur ait employé un terme qui s’applique en générale à une personne de sexe féminin.

La version de Ursula Dronke est intéressante, parce qu’elle contient le texte original, d’une part. De l’autre, parce qu’elle dit ceci :

24.
But you, they said, did sorcery
on Sámsey
and tapped on a tub-lid like the 
shamaness.
In wizard’s guise
you went over the world of men —
and that I thought an unmanly nature

Il y aurait d’autres versions à citer -notamment une qui n’emploie pas le terme sorcellerie, mais [traduit siða] par seith (seiðr), et apparemment la traduction de Larrington serait encore plus pointue, mais je n’y ai pas accès. mais je ne vais pas faire un catalogue. Si on regarde les trois versions citées, il y a quand même un glissement de vocabulaire assez important. Je trouve que la dernière, celle de U. Dronke, donc est une traduction éclairante, puisqu’elle choisit de traduire le terme argr [args] par « an unmanly nature », ce que l’on pourrait traduire par « ce n’est pas viril » (en gros). Aujourd’hui, cela peut faire sourire [encore qu’en écoutant le nombre d’insultes quotidiennes à base de « t’es qu’un pédé / c’est un pédé / t’es pas un homme », on a pas tellement évolué] mais ce genre d’insulte n’était pas anodine, et en tout cas en Islande, c’était punit par la loi [au XIe-XIIe siècle] si on ne pouvait pas prouver que la personne que l’on insultait était effectivement « argr ».

Une des interprétations de ce terme implique d’être réceptif / passif sexuellement mais aussi de couard, qui n’est pas un homme, etc. Dans le cas présent, on pourrait faire un raccourci simpliste en disant que Odin et Loki s’accusent mutuellement d’être des enculés. En réalité, c’est une notion un plus vaste qui, si elle induit souvent un implicite sexuel, ne s’y cantonne pas, loin de là.
Premièrement, les notions d’homo/hétéro/bi/pan (etc) sexualité sont des clivages relativement modernes qui ne se distinguaient pas aussi clairement dans la société scandinave de cette époque. De plus, les textes datant de l’époque chrétienne, cela a vraisemblablement modifié l’interprétation de certains paramètres.

Figurine représentant probablement Odin sur Hlidskjalf, avec Hugin et Muninn. (800-1050, Lejre, Seeland, Danemark) Photo personnelle, ne pas reproduire, merci.

Pour en revenir à la définition et à la signification du terme ergi, porter des vêtements de femme, par exemple, est considéré comme « argr ». (Re)mentionnons que dans la Thrymskvida (Chant de Thrym), Thor se retrouve à se déguiser en Freyja, donc à porter des vêtements de femme et fait part de la crainte de se trouver traité de « argr ». Thor est également ergi de ce point de vue là. L’extrait du livre de Sørensen m’a fait pensé à la statuette vue cette été durant une expo à Copenhague, une statuette censée représenter Odin [il se peut aussi qu’elle représente une völva], mais vêtu en femme, peut-être en raison du fait qu’il pratiquait le seiðr (c’était l’explication fourni par le musée).
L’autre point qu’il faut souligner, c’est que la pratique magique était prise très au sérieux. Dans le fonctionnement de la société d’alors, il y avait, pour simplifier grossièrement, deux façons de résoudre un problème ou un conflit , de se venger, etc. Soit par les armes, pour les hommes. Soit par la pratique de la magie, pour les femmes, parce qu’elle possédait alors un pouvoir qu’elles n’auraient pas pu posséder autrement. Un homme qui avait recourt à la magie ne rentrait pas dans le cadre social de l’époque, et était donc considéré comme un couard, puisqu’il utilisait une technique en principe l’apanage des femmes.

Autre notion importante : la pratique du seiðr est une pratique épuisante et qui requiert à la fois réceptivité, d’une part et une certaine vulnérabilité d’autre part : on ne peut pas se défendre physiquement d’une attaque si on est complètement en transe. Dans le chapitre sept de l’Histoire des rois de Norvègefréquemment mentionné comme étant un des exemples de la pratique du seiðr par Odin. il est dit :

Son corps [celui d’Odin] gisait alors comme endormi ou mort¹

Sørensen soulève l’hypothèse que la descente dans le monde d’en-dessous est lié à la notion d’argr, en raison de potentielles interractions sexuelles avec des trolls et autres, qui sont considérés comme débridés sexuellement [d’ailleurs il y aurait beaucoup à dire sur le lien entre les trolls du folklore scandinave, la magie, et le fait que cela peut être, dans une certaine mesure, une façon de rendre « monstrueuse » les femmes et plus généralement les personnes qui pratiquaient la magie].

Here the sexual innuendo is associated with an allegation of a visit to the underworld. it must certainly be taken to mean that Loki served as mistress to giants or trolls, whose sexuality was considerated gross and unbridled.²

S’il fait référence à la strophe 23 de la Lokasenna, dans laquelle Odin rappelle à Loki qu’il a enfanté, et utilise le terme argr pour le qualifier, je me demande dans quelle mesure cela n’est-il pas applicable à Odin dans d’autres types de voyages, physiques ou non.

Ceci étant, si la notion sexuelle ne suffit pas à expliquer la notion d’ergi, elle n’en est pas pour autant à gommer. Notamment en ce qui concerne ces histoires de « voyages », cela n’est pas sans m’évoquer l’initiation chamanique, mais aussi la place du chaman. Ce qui suit est mon interprétation, mais le chaman est, par exemple dans certaines tribus sibériennes (parce qu’il n’y a pas d’unicité à proprement parler) le chaman est un être ambivalent dont la sexualité est à part (je crois que les travaux de Juha Pentikäinen en parlent). Odin est un dieu chaman, et il n’est pas déraisonnable de penser qu’il y a peut-être une corrélation.

Quoiqu’il en soit, il est difficile d’interpréter avec précision ce que l’emploi de ce terme recouvre réellement dans ce cas précis, mais les notions qu’il recouvre sont vastes, mutables et difficilement limitables à un seul et unique « domaine ».

Sources :
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
The Elder Edda, traduction de Andy Orchard
The Poetic Edda, Ursula Dronke
Histoire des rois de Norvège, traduction de François-Xavier Dillmann [1 : page 61]
The Unmanly Man, Sørensen [2 : page 24 pour la citation]
Nine Worlds of Seid-Magic, Jenny Blain
Homosexuality in Viking Scandinavia

[Odin Project #7] Odin est-il impliqué dans la mort de Balder ?

« Odin’s last words to Baldr » (1908) by W. G. Collingwood.

La mort de Balder est abordée dans plusieurs textes : dans la Gylfaginning (chapitre 49), dans la Völuspá (31 et 32) et les Baldrs draumar.

Je n’en resituerai pas le contexte, qui a déjà été abordé plusieurs fois sur ce blog, me contentant de rappeler que Loki pousse Hödr à décocher la flèche fatale. Ici commence l’interprétation.

Loki n’est pas directement puni : ce n’est pas lui que Vali, le fils engendré par Odin et Rind, tuera. C’est Hödr. Loki sera châtié suite à ce qui se passe dans la Lokasenna, où il explique être la raison pour laquelle Balder n’est pas présent au banquet (= la raison pour laquelle il est mort) [strophe 28]. Suite à cette déclaration, ni Frigg ni Odin ne répondent.
Les raisons pour lesquels Loki a poussé Hödr a commettre le meurtre ne sont jamais développées. On dit simplement qu’il était jaloux de Balder, ce dernier étant aimé de tous. A noter que là où dans les Eddas poétiques, Balder est un dieu disons « bien sous tous rapports », la description qu’en fait Saxo Grammaticus dans La Geste des Danois est quelque peu différente : Balderus (qui est présenté sous un jour beaucoup moins sympathique) se retrouve en compétition avec Hotherus (=Hödr, sauf que Hotherus n’est pas aveugle) pour gagner l’amour d’une femme, Nanna et finalement, Hotherus tuera Balderus. Si ma mémoire est bonne, il n’y a pas d’équivalent de Loki dans le panthéon germanique, il est une figure propre au panthéon nordique (je distingue germanique et nordique pour des raisons également évoquées précédemment sur ce blog).

Essayons de regarder la mort de Balder en retirant Loki de l’équation. La façon dont Balder est tué présente un certain nombre de traits avec un épisode de la Saga de Gautrek où (en gros, hein) un mec nommé Starkaðr survit à toutes sortes d’aventures et finit par faire un simulacre de sacrifice à Odin : il fait semblant de s’offrir à lui, avec une corde non tendue autour du cou et une branche d’osier comme lance. Sauf que d’un seul coup, la corde se tend et le pend, tandis que l’osier devient une lance et lui transperce le corps. La plante inoffensive qui se transforme en arme mortelle est commune aux deux histoires.

Il existe un certain nombre de parallèles entre Odin et Hödr. Un certain nombre de heiti décrivent Odin comme borgne ou même aveugle. Le nom de Hödr est traduit par « guerrier ». Dans la description des deux, il y a une certaine « schématisation » qui est commune, au moins en apparence. Je ne sais pas si une analyse plus poussée de l’origine du nom de Hödr ne se rattacherait pas à l’étymologie du nom Odin.

En admettant cette hypothèse, reste la question du « pourquoi » ? Pourquoi Odin sacrifierait-il son fils « aimé de tous » -et sa mort ne le réjouit absolument pas ? Plusieurs hypothèses complémentaires :

1/ La première (la mienne) : c’est que Odin, en tant que « responsable » des dieux, (comme vu ici) est chargé aussi du futur de tous. Il doit faire des choix, aussi douloureux soit-il en gardant à l’esprit l’évolution des mondes. Il est donc pas impossible de penser qu’il ait sacrifié Balder au destin (et un sacrifice qui ne vous coûte rien n’est pas un sacrifice, je fais une distinction entre cette notion et celle de don). Le destin n’étant pas ici une entité incontrôlable à laquelle les dieux sont soumis (bien que cela soit le cas dans les mythes nordiques : mêmes les dieux sont soumis aux lois du Wyrd) mais disons le calcul froid et pragmatique d’un stratège qui doit abandonner en apparence pour pouvoir remporter la bataille plus tard. Balder, comme Hel, sont peut-être des ajouts tardifs, approximativement du Xe siècle (je cite de mémoire, m’en souvenant quand j’avais fait les recherches sur Hel / Dame Holle et la Cailleach en juin 2011) : il est vrai que, même si je ne suis pas absolument convaincue par le rapprochement de Balder avec une figure christique, il n’est pas déraisonnable de penser que la façon dont il est présenté préfigure une certaine évolution.

2/ Cela nous mène à la seconde hypothèse, avancée par Patrick Guelpa. Odin et les autres Ases sont des figures d’un monde ancien, Balder représente le futur. On peut y voir la passation des anciennes puissances à des nouvelles, avant que ne s’écroule « l’ancien monde » (littéralement, Ragnarök signifie « Crépuscule des Puissances).

3/ Enfin, la troisième interprétation, celle qui est plusieurs fois reprises et étayée par K. Gundarsson : on retrouve la mort comme constante chez Odin, y compris dans la poésie, qui est utilisée par les skaldes pour se souvenir des morts, et honorer leurs exploits. [Note : on retrouve cela chez Saga, la fille d’Odin. Elle figure parmi les suivantes de Frigg -souvent douze, mais leur nombre varie suivant les textes- et on dit qu’elle se rappelle de toutes les histoires et de la généalogie des familles]. Ce que murmure Odin à l’oreille de Balder au moment où celui-ci est sur le bûcher funéraire, pourrait donc être la généalogie des Ases. Autrement dit, la possibilité de remonter à la source et de redécouvrir les anciens dieux une fois le Ragnarök passé, puisque Balder, et un certain nombre d’autres dieux, survivent et reviennent. Il aurait donc volontairement « préservé » Balder comme une sauvegarde de mémoire pour ne pas qu’ils soient tous oubliés.

Loin de s’exclure, ces trois possibilités dressent un tableau intéressant. Loki, loin d’avoir été la « source » de sa mort, n’aurait été qu’un exécuteur ignorant -ou pas d’ailleurs- le plan derrière. Bien que ses actions sèment généralement une belle pagaille, il est aussi celui qui permet de les résoudre, et qui permet d’en tirer, au moins des avantages, sinon de rétablir un certain statu quo. Ceci amènerait des débats intéressant, à voir pour une autre fois.

Sources : 

Our Troth, vol.1
Norse mythology
, John Lindow
La Völuspá, Essai sur l’ancienne poésie islandaise, Patrick Guelpa
Wotan – The road to Valhalla, Kvedulf Gundarsson
Mythes et Dieux de la Scandinavie ancienne, Georges Dumézil

Playlist pour Loki

Sans titre-1

Tindersticks – 4.48 Psychosis
Full Frontal – You think you’re a man
Sol Invictus – In a Garden Green
T.A.T.U – Not gonna get us
Anorexia Nervosa – Enter the Church of Fornication
Lhasa – Fool’s Gold
Burzum – Dunkelheit
Mai Lan – Gentiment je t’immole
The Smashing PumpkinsAge of Innocence
Olen’kSeason of Tears
Arvo Pärt – Variations for the Healing of Arinushka
DragonforceThrough the fire and flames
Subway to SallySieben 

Loki, artiste inconnu.

Rétrospective sur le travail avec Frigg (Mois pour Frigg)

Auteur inconnu

Il y a des déités, au hasard Loki et Odin, qui sont du genre très actives, le type qui se pointe dans la vie des gens de manière impromptue et qui vous traînent rapidement vers certains objectifs. Ils sont du genre assez explicites quand ils s’y mettent.
Il y en a d’autres, comme Frigg, qui arrivent discrètement, tellement discrètement que vous vous demandez comment faire avec eux. Frigg n’est pas très explicite. Elle ne vous demande pas de grande chose. En fait, au début, elle vous regarde vous débrouiller sans rien dire, avec un sourire en coin qui me fait irrésistiblement penser à Mme B., ma prof de français au collège. Elle vous connaît, elle vous observe, elle sait pourquoi vous tournez en rond avec cet air de carpe koï noyée dans une mare, elle sait aussi ce que vont engendrer vos tentatives, et elle connaît la signification de certaines choses auxquelles vous ne pensez pas. Mais elle ne dit rien. Elle reste là et elle vous laisse la possibilité de démarrer consciemment quelque chose ou de le refuser. Contrairement à notre duo-mortel qui débaroule et qui se fout royalement de votre consentement -au moins au début, j’ai eu l’occasion de constater que souvent, après vous avoir bien fait passé par les montagnes russes, ils vous laissent le choix. Quel choix avez-vous envie de faire, c’est une autre histoire…- Frigg attend que vous vous bougiez les fesses et dites « oui » ou « non », plutôt cohérent avec son aspect mainstream j’ai envie de dire.

Elle vous regarde, avec vos préjugés, vos galères, vos remugles, vos difficultés et votre bonne volonté enfantine. Elle ne débarque pas avec le mode d’emploi « tu vois je suis comme ça. Ca maintenant c’est terminé et tu es prié(e) de faire ça. » Non. Par contre vous pouvez vous retrouver assez brusquement à shapeshifter en Bree Van de Kamp.

L’importance du foyer propre et clean, de l’ordre.
L’extension du microcosme intérieur au macrocosme visible, à l’environnement immédiat. Il n’y a pas de réelle dichotomie entre le spirituel et le matériel. C’est souvent nous qui en mettons une, par réaction ou parce que nous continuons à aller dans le sens de ce que l’on fantasme ou de ce que l’on nous a appris. Pas plus que les déités n’aient réellement des petites cases bien définies avec des fonctions claires et distinctes. Oui, elles ont souvent une fonction principale, mais on peut retrouver cette fonction chez d’autres, et inversement. Ce n’est pas un coloriage de vitrail avec « prière de ne pas dépasser », c’est plutôt un kaléidoscope.
Je me demande si ce n’est pas pour nous rassurer que nous tentons de les englober dans une définition précise, parce que nous sommes incapables de les saisir dans leurs globalités.
On devrait être reconnaissant de ne pas être seul à prier une déité. Ce n’est pas un hasard si certaines déités « fortes » ont pas mal de suivants, ce n’est pas -uniquement- la fascination qu’elles exercent ou leurs attributs, ou une question de classe. C’est une question de répartition des charges. On n’est jamais que des humains, certes, sympa, pas trop cons, etc, mais même dans leurs « bons » côtés, les dieux sont terrassant, écrasant. On parle beaucoup des dangers du « horsing » parce que ci, ca, gna gna gna. Mais leurs énergies pures et simples peuvent nous disloquer, nous briser. En tout cas nous faire violemment réaliser que si on comprend 0,1% de la déité, c’est déjà très bien. Et pour rappel, l’amour est surtout redoutable et flippant. Dixit la personne qui a dit « X. a un amour abomiffreux » au lieu « X. a un humour abomiffreux ». Bref.

Pour établir un parallèle avec la Photographie, le Foyer constitue la focale du travail. Si la focale n’est pas bien réglée, vous ne pouvez pas faire de taf correct. Après avoir maîtrisé à la perfection, après avoir intégré les bases, les règles, les différentes étapes, vous pourrez vous en éloigner. Sinon, c’est juste du patouillage brouillon au petit bonheur la chance.
Le Foyer est le centre, après vous pouvez remonter les fils, un après après l’autre. Fils qui s’avèrent très vite connectés entre eux. Et là, tiens, la déesse du Foyer devient plus complexe, et sans parler de leurs rapports entre eux.

Frigg comme déesse de cohésion et du lien social ?
Oh oui. Je me suis fait assez tirer l’oreille et réprimander pour mon comportement, avec, une fois ces histoires de discipline et de ménage posées, pas mal de consignes sur ce que j’avais intérêt à faire. Elle ne file pas de modus operandi, elle vous laisser vous creuser les méninges, mais les vieilles habitudes et les schémas de pensées moisies, on vous les étiquette rapidement comme « à jeter ».
Marrant, mais elle a beau rester en retrait, je la soupçonne très fortement d’être « celle qui ouvre la porte ». Quelque chose comme « bon, ca va, tu as compris les bases, maintenant, on va te faire comprendre les choses de manière globale. Et si je t’entend dire un seul gros mot, je te lave la bouche au savon. C’est ma parentèle, c’est moi qui décide, et tu as intérêt à apprendre les bonnes manières, espèce de fille de ferme mal dégrossie. » Très sincèrement, quand elle est comme ça, même le Vieux ne la ramène pas, non, il préfère fumer sa pipe peinard au coin du feu et vous regarder genre « ah moi j’y suis pour rien, tu te démerdes gamine, c’est pas mes oignons. »

Auteur inconnu

Frigg, Mère-de-Tout
Ces histoires de Frigg comme « Mère-de-Tout » que l’on pose souvent en miroir de l’aspect Père-de-Tout chez le Vieux, je le vois pas relié directement à ces histoires de maison/foyer/bébés/maternité/maman. Frigg est plus subtile, parce que les quelques déesses-mères que j’ai pu croiser, je les trouve plutôt étouffantes et totalitaires, prompts à vous faire subir un lavage de cerveau. Je comprend pas pourquoi on fait toujours de ces déesses des figures sympas, cool et gentilles, alors que sincèrement, elles ont un côté monstrueux qui ferait presque passer Fenrir pour un gros loup en peluche.
C’est davantage lié au côté « régulation des liens sociaux » : commencer à bosser avec Frigg, c’est un peu se retrouver obligé d’avoir une vision plus nuancée et de considérer les déités de la mythologie nordique (au moins pour les Ases) dans leur ensemble. Vous ne pouvez plus dire « bon, alors toi je t’aime pas, donc je te laisse de côté, je ferai semblant de pas te voir. » parce qu’alors vous vous allez vous retrouver avec le goudron et les plumes. Ou des ennuis juste dans le champ d’attribution principal de la déité en question, juste pour que vous puissiez avoir l’opportunité de réfléchir et d’être moins psychorigide. Vous suivez ou vous ne suivez pas. Mais ouais, vous ne pouvez pas faire le tri en disant « celui ca va, celui là je veux pas. » C’est à prendre ou à laisser.
On peut le voir comme de la coercition, mais cela n’en est pas. C’est même très cohérent si l’on considère les notions d’iinnangard et d’utangard. Vous êtes dedans, ou vous êtes dehors, il n’y a pas de milieu confortable. Ceux qui ont la voix de Cersei Lannister dans la tête ont gagné : Frigg est une reine. Et je peux vous dire qu’une reine qui ne dit rien signifie beaucoup de choses, mais pas forcément qu’elle ne soit ni dangereuse ni puissante. Ne pas oublier que la Maîtresse du Foyer est celle qui détient les clés.

[PBP/Loki Project #19] O – De Loki à Odin

“Nattens tystnad” © Heathen Harnow

Odin est un dieu complexe, c’est le moins que l’on puisse dire.

Les débuts n’ont pas été des plus simples, et pour cause, j’y suis allée à reculons. Il m’a fallu pratiquement neuf ans pour arrêter de faire ma tête de mule. Et quand j’ai commencé à m’y intéresser, le réservoir d’eau suspendu au-dessus de ma tête s’est brutalement rompu, et je me suis pris 30 000 litres d’eau sur la tronche.

Il est souvent décrit, entre autres, comme un dieu de sagesse et de magie, mais les aspects prédominants dans ma pratique sont plutôt ceux de mort et d’extase, et quand j’y pense, les frontières entre ces deux notions sont assez perméables, au moins en terme d’énergie.

Il n’a pas grand chose de calme et de posé, je le ressens parfois comme une sorte de prédateur à l’affût dans le noir, vous guettant avec un large sourire en lame de couteau. Il y a quelque chose de cruel et d’affûté dans cette attente, quelque chose de sourd qui gronde et que l’on perçoit à peine. Formulé de la sorte, cela n’apparaît pas comme particulièrement joyeux, je sais. Je sais aussi que souvent, les rares bribes de ce que je relate à propos de cette découverte et de ce travail peuvent donner une impression de quelque chose de pénible, de terrifiant. Une très mauvaise expérience dont on se méfie. La réalité est différente, bien différente.

Je ne pensais pas qu’il me reconnecterait à la source que j’avais tant cherché avant de laisser tomber. Cet extase là n’a rien de mesurable. Ca a été comme d’être à côté d’un réacteur nucléaire. Quand les alarmes se sont déclenchées, il était trop tard. J’étais devant le réacteur et tout a sauté. L’image est violente, et les radiations l’ont été aussi. Mais violent n’est pas toujours synonyme de nuisible, ou de négatif. La violence dénote aussi une intensité, parfois plus qu’une intention.

Et la mort.

La mort de ce que je connaissais. Parce que toutes les certitudes, certes vacillantes pour certaines, que j’avais eu se sont trouvées balayées. Parce que certains aspects de ma vie ont valsés, certains écartés pendant un moment, d’autres fracassés. Parce que certaines déités ont été littéralement dégagées de ma vie. Tout le monde dehors, hop, circulez y’a plus rien à voir.
Loki était le dieu le plus ancien dans ma pratique. Le premier. Le seul du panthéon nordique que je trouvais intéressant. Et si je n’ai pas toujours fait que des choses intelligentes, censées ou réfléchies, il m’a énormément apporté. Il m’a aidé à une époque où il n’y avait plus rien d’autre. Et c’est par le chaos que j’ai retrouvé le chemin de ma pratique. Il y avait un avant. Il y a eu un après. Une barrière. « Maintenant c’est comme ça. Pour le moment en tout cas. » / « C’est mieux pour toi. Vas-y maintenant. »

Impossible de me reconnecter à ce niveau là. Les frontières sont closes et les demandes de visa balayées du revers de la main. No way.

Et même si aujourd’hui on pourrait dire que les choses se sont assouplies, quand j’écris sur Loki ou quand je pratique, je sens que ca n’a plus rien à voir. Je reste dans le factuelle, parce que de « non factuelle », il n’y a plus que des bribes effilochés qui subsistent encore de l’ancien tissage.

Est-ce que je regrette ? Certains impacts, oui, parce que je me suis sentie coupable. « Si j’étais restée à allumer des bougies blanches à la pleine lune, certaines choses auraient été plus simples » me suis-je souvent dit. (Probablement une connerie de plus à ajouter à mon compteur.)

Est-ce que je regrette ? Parfois, quand je me souviens des morceaux de verre dans le kaléidoscopes, je regrette leurs dessins et leurs enchantements. Mais la musique de leurs couleurs, je n’étais pas en mesure de l’apprécier. Pas comme j’ai pu apprécier une autre musique. Qu’est-ce qu’il y aurait à regretter, quand même les couleurs chantantes se figent, jusqu’à ce que vous les posiez ?

Dans le fond, en dépit des apparences, j’ai au moins autant reçu que donné. Cela n’a pas été facile, en sautillant et en claquant des doigts, apporté sur un plateau d’argent. Mais je mentirais si je disais que, au final, tout m’avait déplu. Je mentirais si je disais que tout était horrible. Je vous mentirais si je vous disais que j’ai continué sur ce chemin là par obligation.

Merci Loki.

La peur de certaines Déités [en lien avec le Loki Project #17]

En lien avec le Loki Project parce que la réflexion diverge, mais à la base elle était reliée. 

Tomasz Alen Kopera

Loki est un dieu qui a tendance à faire peur. Odin aussi d’ailleurs. Il(s) n’est /ne sont pas le(s) seul(s), on entend souvent les mêmes noms revenir quand il est question de cette peur, de cette intimidation.
On assiste à une curieuse dichotomie : ceux qui font peur. Ceux qui ne font pas peur. Les personnes qui disent « cette déité me fait peur, parce que… » ou à l’inverse « cette déité ne me fait pas peur, parce que… ».

Je trouve ca curieux comme manière de penser. Tous les dieux sont terrifiants : ce sont des dieux. Ils sont infiniment plus puissants que nous ne le serons jamais. Ce que je trouve étrange, c’est cette reconnaissance de la possible peur dans certains cas, et pas dans d’autres, comme si une partie d’entre eux pouvaient être domestiqués, adoucis, au point qu’il soit envisageable de se dire « ceux là c’est bon, on sait à quoi s’attendre ».

Peu importe leurs fonctions, leurs noms, les visages que vous en percevez ou vos interactions avec elles. Peu importe l’intimité de vos relations, votre expérience, leur sexe, leur panthéon : elles peuvent se montrer terrifiantes, pas forcément au sens effrayantes, plutôt dans le sens anglais awe : une combinaison de surprise, de peur, de crainte, de respect et d’émerveillement. Je pense que c’est le meilleur mot qui existe, en tout cas je n’en ai pas trouvé d’autre qui convienne.

Nous plaquons sur leurs apparences supposées des avis préconçus, en fonction de ce qu’on entends sur elle, des mythes à leurs propos, de leurs fonctions, de leurs apparences aussi. Mais au niveau des expériences, quand il n’y a que l’énergie brute, et suivant la nature de l’expérience en question, on se rend compte que telle gentille déesse que la tendance générale tend à dépeindre disons sous les traits d’une banale ménagère cantonnée aux fonctions domestiques possède une énergie colossale, tout aussi capable de vous terrasser qu’une autre.

J’ai parfois l’impression qu’il y a toute une mythologie néopaïenne et contemporaine autour des dieux et des déesses : on se construit des réferentiels énergétiques : avec telle déité il faut faire attention. Celle là est parfaite pour tel et tel type de travaux. Ce faisant, on finit par rajouter des couches de perceptions préfabriquées sur des déités. Il est vrai que cela rend sans doute les travaux de groupes plus « facile », que les débutants voient le boulot nécessaire devenir moins tendu.

Mais au final, on rajoute une gaine de plastique sur le lien que l’on commence par tisser entre elles et nous. Parfois cela permet de rendre les choses plus faciles mais parfois on masque des problèmes qui surgiront inévitablement plus tard, peut-être plus violents, plus graves, plus remuants.

Par moment, en plus de cette « mythologie artificielle UPG-esque » j’ai l’impression qu’il y a en plus des distinctions implicites de déités « classes » et « des moins classes ». Je me demande pourquoi je n’entends que rarement parler de Frigg. Je me demande combien bosse avec la Cailleach. Je me demande pourquoi les gens semblent toujours ramasser les mêmes « dieux et déesses patronnes ». Et dans quelle mesure il y a un implicite sociale quant à la corrélation « une femme a une déesse patronne », « un homme a généralement un dieu patron ». Soyons clairs : je ne me souviens pas avoir entendu une personne sérieuse le dire. Je l’ai parfois lu il y a quelques années, mais venant de gens qui débutent, je considère que c’est une simplification « spatiale » de débutants. A mes débuts je considérais plus ou moins les choses sous cet angle là d’ailleurs. Je me suis échinée à me chercher « une déesse patronne », pour finalement avoir un revirement de situation plutôt comique. Si vous vous cherchez absolument une patronne, gardez en tête qu’elle peut avoir une paire de couilles. Je dis ca, je dis rien. (Ces questionnements sont davantage des modélisations de phénomènes observés qu’une collecte de faits exprimés par des personnes ou des entités sociales.)

Loki est un trickster lié au chaos. Un trickster. Imprévisible donc (merci Captain Obvious). Se demander dans quoi on va mettre les pieds est compréhensible, mais si l’éventuelle peur que vous ressentez est liée à cet aspect, gardez en tête que si vous devez vous ramassez une gamelle avec une déité, peu importe qu’elle symbolise l’amour, les tâches domestiques, la mort ou le chaos (cf. Khaos : Travailler avec des déités « sombres » : l’autoroute vers les emmerdes ?). Vous la mangerez la gamelle.

(Note : Ceci dit pour moi le contexte de travail est important : est-ce que c’est la déité qui se pointe ou vous qui allez la chercher ? )

[Loki Project #16] Trickster. Changeur. Catalyseur.

Auteur inconnu

Ce mois de juillet a commencé par un gag plutôt drôle pour nous, moins pour mes voisins. Ne dites jamais « j’emmerde les voisins du dessous » la veille du mois de Loki. CQFD. Synchronicité, rien de plus. Sans doute.

Les gags se sont multipliés. Un téléphone dont le réseau tombe en rade et des sms absurdes reçus de la part d’un opérateur abasourdi quand je les appelle : « euuuh, je ne comprends vraiment pas ce qui se passe, parce que dans votre dossier tout est ok. Mais en plus il n’y a aucune trace des sms envoyés, normalement l’historique les garde. Je ne comprends vraiment pas ce qui se passe, c’est incompréhensible. » A l’autre bout du fil, on se mord les lèvres pour ne pas rire et on essaie de rassurer le hotliner confus.

Les trains qui déconnent (heureusement rien de méchant contrairement à l’accident de Brétigny). Les imprimantes sont bourrées au travail. Personne ne comprends ce qui se passe. On se planque comme on peut pour rire et annoncer ensuite. « It’s a Loki/lucky Day ». La quasi-homonymie passant inaperçue.

Le reste aussi. Les riens incongrus des jours écoulés sur lesquels on ne s’attarde pas. Une prédilection pour les outils de communications modernes.

La phrase du mois pourrait être : « C’est bizarre / je n’y comprends rien, d’habitude / normalement / techniquement / en principe, ca ne fait pas ca / je n’ai jamais vu ca / c’est pour ainsi dire impossible. »

Ca va Trickster.

Changeur. Catalyseur. Comploteur. Blagueur. Farceur. Pertubateur.

Rien de méchant, rien de grave. Mais…

Mais. Mais la donnée la plus perturbante du mois -pour le moment- c’est de comprendre, de ressentir, de toucher du doigt pourquoi il inquiète autant. D’appréhender pleinement les raisons pour lesquels il est montré du doigt, craint, honni parfois.

Les plaisanteries sont amusantes. Elles pourraient ne pas (pour paraphraser Melville). Il suffirait d’un rien, d’un glissement de quelques millimètres. Une focale très légèrement mal réglée.

Je ne m’étais jamais posée la question, et la potentialité que, éventuellement, « l’humour pouvait parfois être mal dosé », encore moins. Maintenant, étrangement, je le mesure.

Odin & Loki by Kayla Marquez

Ce n’est pas uniquement une exploration intellectuelle, même si le ressenti reste purement hypothétique et sans « application de dommages mesurables » (pour ne pas écrire autre chose. Superstition ? En partie sans doute. Ou pas), il y a quelque chose de pratiquement palpable dans cette potentialité qui ne m’était jamais apparu auparavant. Peut-être parce que mon inconscience m’en tenait éloignée. Peut-être parce que mes affiliations étaient différentes et qu’il y a certaines ambivalences, certaines charges que je suis davantage en mesure de percevoir maintenant. Peut-être parce qu’auparavant, je n’avais pas la sensation de me tenir derrière une invisible barrière électromagnétique. « You shall not pass ». Factuel. Immédiat. Sans appel. Mes cuisantes expériences de la fin de l’automne m’ont probablement appris que tout peut arriver -s’il était besoin de me faire une piqure de rappel- y compris ce qui ne vous semble ni factuel, ni rationnel, ni explicable, ni logique, ni pragmatique. Et que « non », veut dire « non », peu importe les mondes.

Je n’ai pas choisi l’autre côté de cette barrière là. J’aurai donné n’importe quoi pour rester du côté où j’étais. De part et d’autre, on m’a dit « niet ». Enfin, d’un côté il y a eu le silence fataliste. « C’est comme ça ». De l’autre on m’a fait un dessin.

Mais je digresse.

Pour en revenir au sujet, c’est troublant de se rendre compte que les pièces ont deux faces, d’en mesurer le pouvoir brut, les terribles capacités. Un peu comme de se rendre compte que la bombonne de gaz qui nous sert à faire le dîner pourrait se transformer en arme mortelle qui détruirait la maison si elle explosait.

Elle n’explose pas. Mais elle pourrait.

Il est facile de faire n’importe quoi quand on ne mesure par le danger. Ce n’est ni un signe de courage, ni un signe d’intelligence ou d’expérience.
Continuer de faire et d’aimer, continuer à conserver une certaine légèreté quand on a éprouvé ce risque, c’est un art, un apprentissage ; Un exercice d’équilibriste entre la patience, la sagesse (bien que franchement, je n’appliquerais pas ce terme à beaucoup de gens, et encore moins à moi), la « pureté » (pas dans le sens mauvais / bon ou pur / impur, plutôt dans le sens « ne pas se comporter pour éviter ci ou pour gagner ca. La pureté comme un élan du cœur sans calcul, je pense que ca résume bien mon idée). Je suppose que, ce n’est qu’un fois cette sensation ressentie que l’on peut dire que l’on connaît « pas trop mal », une déité.

[Loki Project #14] Le sacrifié : Jésus, Balder, Loki

Balder

Je repensais l’autre jour au lien entre Balder et Loki. A ce que l’on en dit, aux racines de l’histoire, au pourquoi et au comment.

Balder est présenté comme le dieu bien sous tous rapports, celui qui est aimé de tous. Après avoir raconté son rêve à Frigg, sa mère, cette dernière décide de faire prêter serments à tous les êtres pour être certaine qu’aucun mal ne lui soit fait. Elle oublie le gui. Loki rongé de jalousie, s’arrange pour tout mettre en place et guide la main de Hödr dont la flèche de gui va finalement tuer Balder. (Je passe la partie avec la chevauché de Hermod vers Helheim et l’épisode avec la vieille géante -Loki- qui refuse de pleurer Balder. Etc.)
Par la suite, Vali, transformé en loup, tue Narvi. On prend ses intestins pour attacher Loki au rocher. Voilà pour le « background ».

D’un côté, Balder, le « gentil ». De l’autre, Loki, « le méchant ». Balder dont plusieurs auteurs ont pointé l’aspect « christique ». Il est lumineux (ca doit être pratique pour lire la nuit), tout le monde l’aime, son domaine est dans les cieux, il est un des fils du Père-de-Tout, son fils Forseti a hérité de bon nombre de ses aspect et il reviendra après le Ragnarök.

Il est tentant, devant autant de « qualités » de faire Loki une sorte de démon malveillant, jaloux, mauvais, destructeur… Pourtant, quelque chose me chiffonne dans ce parallèle simpliste.

Outre le fait que Balder est apparemment une figure relativement tardive dont certains développements (dans la Geste des Danois) sont plus complexes que dans les Eddas, il y a un truc qui me chiffonne dans ce parallèle, c’est la passivité de Balder.
Balder n’a rien demandé à personne : il ne fait rien, ne dit rien. Il ne demande pas à sa mère de le sauver. Il ne parle pas et on ne sait pas vraiment ce qu’il pense : de là à en faire le Perceval nordique, pourquoi pas.

Ces histoires de Breidablik, son domaine dans les cieux où rien d’impure ou de mauvais -suivant les traductions- ne peut entrer ne me fait pas penser à un quelconque paradis d’où le mal est banni. Pour moi c’est plus simple et plus pragmatique. Il est dit qu’après le Ragnarök, Balder reviendra d’entre les morts : plutôt que de pur/bon, le domaine pourrait être associée aux notions d’innangarðr (à l’intérieur) et d’útangarðr (extérieur) et en gros, ce qui est à l’intérieur est lié au civilisé, adopte les codes, friendly. L’extérieur l’inverse (je simplifie assez méchamment, pardon). Les histoires d’enclos, de forteresse sont assez courantes dans les mythes nordiques (le coup de la construction de la forteresse au début pour laquelle, tiens donc, Loki donne de sa personne, la forteresse de Menglod, bla bla bla). On peut donc prendre ces histoires sur la maison de Balder comme un truc bêtement factuelle : « chez moi y’a que des gens friendly« , ce qui n’est pas con si on se rappelle que sa mère est Frigg (notion d’hospitalité, tout ca). 

Mis à part sa mort, assez dramatique il est vrai, et sa « résurrection » après le Ragnarök, Balder n’a rien de particulier. Sa mort est effectivement un événement qui va accélérer la venue de la fin, mais « si » Frigg n’avait pas cherché à le sauver, « si » Fenrir n’avait pas été enchaîné, « si »…

Jésus n’est pas une figure passive, il est même plutôt révolutionnaire et parfois il pète des câbles pas possibles, comme quand il vire tous les marchands du temple à coup de pieds au cul. Il est né comme un semi-clodo dans une étable, pas dans une baraque cossue avec de la pierre. Il ouvre sa gueule, partage avec ses potes, il y a des théories qui se demande s’il n’avait pas été marié avec Marie-Madeleine… Jésus sait qu’il va mourir, mais il ne cherche pas à fuir sa mort (ou on ne cherche pas à le sauver de la mort).

Balder meurt. Sa femme meurt de chagrin. Frigg a tenté de le sauver mais ca n’a servi à rien, au moins de prime abord. Odin va emmerde une morte pour lui faire cracher le morceau à propos de son fils, là aussi, c’est ce qu’une lecture simple tend à indiquer (je tends à penser que c’est beaucoup plus complexes que cela : Frigg sait tout, logiquement, elle a du savoir qu’il mourrait, mais l’idée qu’elle ait vu aussi sa résurrection après le Ragnarök pourrait expliquer pourquoi elle agit de la sorte. Ceci étant, cette idée de tout savoir d’avance me chiffonne aussi un peu, puisque cela tend à indiquer que le destin est tout puissant, et à réfuter une partie du fonctionnement de l’orlög.)

Il meurt et reviendra et avec les quelques survivants, le monde recommencera. Ok. Mais pour qu’il revienne, le monde doit d’abord être détruit.

Je ne pense pas qu’il soit pertinent de base d’en chercher une, mais puisque ce parallèle est souvent établi, voilà mon interprétation -très-personnelle : pour moi, la « figure christique » (avec d’énormes guillemets) de la mythologie nordique, ce n’est pas Balder. C’est Loki. (et parfois, quand je vois la haine que certains « groupes nordisants » vouent au Christianisme, je me dit que c’est « intéressant » comme parallèle du coup).

Loki aux origines floues, dont « le lignage » est à peu près incertain, mis à part sa mère et son père. Loki qui voyage à travers les mondes et ne se pose vraiment nul part. Loki qui se sacrifie en fin de compte plusieurs fois pour les dieux : pour rapporter leurs attributs, pour la construction de la forteresse autour d’Asgard. Loki qui offre son coursier à Odin. Loki et sa force génératrice d’un changement révolutionnaire. Loki, frère de sang d’Odin, et qui sans doute, fera le sale boulot.

Pourquoi il tue Balder ? Il y pourrait y avoir plusieurs hypothèses, mais s’il ne le tuait pas ; ce dernier aurait sans doute péri au Ragnarök et le monde n’aurait pas recommencé.
Quelque part, il est l’agent du destin qui se sacrifie lui même en faisant tuer Balder. Certes, Balder est mort, mais il n’est pas « aux enfers », il est en Helheim, en sûreté pourrait-on dire. Plutôt bien reçu, avec tous les honneurs et il a la possibilité de rendre certaines choses aux Dieux.

Dans la Lokasenna, Loki met les Dieux face à leurs contradictions, à leur linge sale. Il braille sur les marchands du temple d’une certaine manière.
Il est attrapé. Son fils est massacré. Il est enchaîné et il attendra là la fin des temps. Loki s’est sacrifié, ou a été sacrifié, pour que les autres puissent continuer à vivre.
Sigyn reste auprès de lui, et la figure de la femme restant aux côtés de celui qu’elle aime, tenant le bol, m’évoque la figure de Marie-Madeleine aux pieds de la croix. Rappelons que le crucifiement était un châtiment infamant et que Jésus n’a pas eu droit à des funérailles grandioses.

Encore une fois, je ne pense pas qu’il y ait plus que des similitudes, mais en tant que « forces révolutionnaires de changements » et « sacrifice » je pense qu’il y a un parallèle intéressant qui est plus pertinent si on considère Jésus / Loki plutôt que Jésus / Balder.