[Odin Project #24] Faut-il se méfier d’Odin quand on est une femme ? (1/2)

Pardon pour l’image -avec Loki-, mais d’une certaine manière, « c’est pas faux » comme dirait l’autre.

Au début de cette année, en arpentant quelques liens internet, j’étais tombée sur la réaction d’une blogueuse [anglophone] par rapport à des interactions qu’elle avait eu sur FB avec d’autres personnes et qui l’avaient passablement énervée. Ces réactions étaient de plusieurs natures et concernaient un vaste panel de sujets dont j’ai oublié la teneur, à l’exception de celui-là disant  que, Odin était un dieu pour les hommes, et qu’en tant que femmes, il était préférable de se tenir à l’écart de lui, et que de toutes façons, en tant que femme, « l’accès » (si je puis dire) à ce dieu n’était pas franchement possible.

J’aime bien les arguments simplistes ET péremptoires à propos de sujets difficilement démontrables par A + B, surtout quand ils se basent sur le sexe biologique. C’est pas comme si la notion de genre n’était pas un sujet complexe, ou comme si la théorie jungienne de l’anima et de l’animus n’existait pas. Meuuuh non.

D’après tout ce que j’ai pu lire, Odin, il est vrai, se trimbale la réputation d’être fourbe et peu fiable, et je l’ai rapidement abordé précédemment. Après, manifeste-t-il un comportement différent avec les hommes et avec les femmes ?
On ressort généralement pour étayer la thèse du « oui il est plus fourbe avec les femmes », deux extraits du Hávamál (Pour les sources utilisées, voir la bibliographie générale) : dans la strophe 108, il est dit qu’Odin a prêté serment sur l’anneau [donc un serment officiel, etc, le truc balèze, je crois bien me souvenir que Aðalsteinsson en parle quand il aborde le chapitre sur la fonction du Goði au Xe siècle, mais là pardon je suis dans mon plumard, il est tard et c’est pas le sujet principal.] et que personne ne peut se fier à lui étant donné qu’il a rompu son serment et laissé Gunnlöd en larmes.
Il exhorte les hommes à se méfier des femmes dont les intentions sont fausses, avant de poursuivre par quelques conseils pour les amoureux. Après quoi il raconte sa mésaventure avec Rind (la version donnée par ce texte est différente de celle donnée par Saxo Grammaticus) en des termes assez claires : il s’est fait berné et il n’en est manifestement pas ravi. En ce qui concerne l’histoire de Rind, la version de Saxo Grammaticus est pire, puisque usant de certains stratagèmes, il la viole. (Avoir des relations sexuelles avec une personne sans son consentement, c’est un viol. C’était le rappel pédagogique du jour, et les auteurs sont étonnamment peu nombreux à écrire ce mot.)
Ailleurs que dans les Dits du Très-Haut, il y a une saga -je crois que c’est une saga- avec un  entrefilet où, pour résumer, une femme demande à Odin de l’aide et il promet de favoriser un des mecs en question, mais en échange, il demande à la femme « ce qui se trouve entre sa robe et elle-même ». La femme comprend pas trop pourquoi il voudrait sa chainse et se demande pourquoi il veut la voir nue, mais elle accepte. En fait, il s’avère qu’elle est enceinte, qu’elle l’ignore, et que c’est précisément ce qui intéresse Odin. (Je l’ai lu dans la partie sur Odin dans Our Troth, vol. 1)

Pour en revenir l’histoire de Günnlod, on ne sait pas pourquoi il brise ce serment (ou alors j’avoue que je ne m’en souviens plus), mais toujours est-il qu’une partie de tout cela reste flou et qu’il ne semble pas particulièrement fier de partager ce souvenir, bien au contraire. Il ne dit pas du mal d’elle, et si on continue, il dit que certes, il faut se méfier des femmes dont les intentions sont fausses (en substance) mais il n’en exhorte pas moins les femmes à se méfier des hommes. Pareil en ce qui concerne les strophes à l’intention des amants. Les Dits du Très-Haut ne sont pas des textes dogmatiques, gnomiques certainement, mais le but est moins de dire aux gens « faites comme ça parce que » que « voilà deux ou trois trucs pas trop cons que j’ai appris, et à l’occasion, ca peut vous être utile ». Le tout entrecoupé d’anecdotes « personnelles » (puisqu’au niveau mythologique, on lui attribue en quelque sorte la parenté de l’oeuvre) dans lesquelles il ne figure pas toujours à sous son meilleur jour. Il se retrouve même un peu couillon dans l’épisode de Rind, tout de même. Et quand il raconte cette partie, je ne vois pas vraiment de généralisation : il dit qu’une femme peut berner un homme, et c’est factuel. Oui, c’est une possibilité, pas une obligation. Quand à l’histoire de la nana dont il réclame le nouveau-né, je ne vois pas trop pourquoi on devrait considérer que c’est spécialement dirigé contre les femmes. Des mecs, il en réclame plein et personne ne s’en émeut. Parce que c’est un bébé ? Ouais, bon… non, je ne vois pas la différence. C’est surtout le mouflet -de sexe masculin- qui devrait râler, pas la nana. Ou fallait pas demander à Odin quoi. Il favorise un type, il en prend un autre, donnant-donnant, gebo…

Je me suis demandée si les nombreuses conquêtes sexuelles d’Odin n’étaient pas aussi à l’origine de ce point de vue. Une sorte de relation de cause à effet entre le nombre de femmes qu’il a eu dans ses bras (je pourrais être plus vulgaire mais j’ai pas envie) et le degré de confiance qu’une femme peut lui accorder : l’un étant aussi bas que le premier est haut. Je ne pourrais pas dire avec  certitude si ce genre de réflexion est à l’origine du « les femmes ne devraient pas faire confiance à Odin », mais si tel est le cas -et pour les besoins de l’article, nous ferons comme si- alors il y a deux points importants :

* merci d’arrêter les énièmes diffusions de Sex & The City et toutes les séries à la con dans le même genre. Merci aussi d’aller delete les fichiers temporaires entre la lecture des Eddas et « Les hommes viennent de mars… »
* Prendre du recul et arrêter de considérer que les paradigmes de la société moderne sont les mêmes que ceux 1/ de l’époque où on été rédigés les Eddas 2/des époques encore antérieures dont un certains nombre de détails / coutumes etc qui sont probablement mélangés aux Eddas comme un palimpseste difficilement déchiffrable. (d’où ma précision plus haut à propos de la présentation et du vocabulaire utilisé pour parler de l’histoire de Rind).

J’ai l’impression qu’il y a dans cet angle de vue une drôle de manière de voir les choses : un Dieu n’est pas votre pote ou un petit ami potentiel en chair et en os. Ce n’est pas non plus un personnage de séries télévisées. En plus, à cette confusion des « calques » (calque humain / non humains) j’ai la sensation qu’avec ce genre de déclarations / raccourcis, c’est la peur du sexe que l’on brandit, en mélangeant les implicites sociaux et la spiritualité/religion/dévotion.

Odin a un côté prédateur. Oui. Un côté sexuel, oui, et pas qu’un peu. Un côté prédateur sexuel ? Oui, aussi, il faut le dire. Est-ce qu’il faut par défaut  le craindre / s’en méfier parce que on est une femme ? Non.
Pourquoi il faudrait le craindre parce que l’on est une femme ? Mmmh. En fait, ca a aussi des relents de Christianisme ou/et de puritanisme mal digéré, où la femme doit craindre le seigneur parce qu’elle est ci ou mi.

Je ne pense absolument pas qu’il soit plus doux avec les femmes qu’avec les hommes, même si du côté de mes connaissances masculines, j’ai parfois pu avoir des échos de cette impression (merci à vous 😉 ). Je pense qu’il a peut-être différentes manières ou types d’agissement, et ce pour différentes raisons, et encore, mais rien ne permet de considérer que, intrinsèquement, il y a une différence mesurable en terme « brut ».

http://www.pitt.edu/~dash/havamal.html

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[Odin Project #10] Odin et Morrigan

Avec le temps, je suis devenue plus sceptique sur le mixage de déités provenant de différents panthéons, pour diverses raisons. Cependant, je comprends que cela puisse avoir du pour beaucoup personnes : il est toujours intéressant d’écouter le parcours de quelqu’un et sa rencontre avec les déités qu’elle honore, ce qui l’a amené au point où elle en est à l’heure actuelle. En revanche, je continue de trouver fascinant l’étude d’autres figures, et de voir parfois des traits communs qui se détachent de deux déités différentes.

Cela fait un moment que je trouve que Morrigan et Odin partagent certains aspects, certaines fonctions (note : d’ailleurs en écrivant l’article, je trouve que l’on pourrait en dire autant pour le parallèle Morrigan / Freyja). En voici un bref aperçu, des pistes d’exploration pour celles et ceux que cela intéresse.
En matière de mythologie celtique (ici plus spécifiquement irlandaise) je dois bien avouer que, si elle m’a longtemps fasciné et que je continue de la trouver très riche et intéressante, je suis loin de la connaître en détails et d’avoir lu autant de livres que je ne le fais pour les mythes nordiques. Le contenu de cet article est donc avec prudence, et n’hésitez pas à me signaler si j’ai dit une énorme bêtise. 😉

La Mort

¤ Au-delà de la mort en tant que telle, croiser ces deux déités n’est pas spécialement « bon signe » dans les mythes. En tout cas elles sont ambivalentes. Dans la Saga de Hrólf Kraki, Odin apparaît et il commence par l’aider, puis suite à une maladresse de Hrólf, il le conduira à la mort. Le même type de schéma se retrouve chez Morrigan avec Cúchulainn. Dans les deux cas, il faut cependant que Hrólf comme Cúchulainn « repousse » la déité qui leur a fait un don.

¤ Voir Morrigan sous sa forme de « lavandière » était un présage de mort (Cúchulainn la croisant sous cette forme sait qu’il va mourir), tandis que chez Odin, le voir purement et simplement peut être un signe de mort : dans le Grímnismál (strophe 53), il dit à Geirröth : « et à présent tu peux voir Odin » (je traduis d’après Andy Orchard, parce que la traduction donnée par Boyer est moins « performative »). Ensuite Geirröth se tue bêtement avec sa propre épée.

La Guerre

¤ Sur le champ de bataille : on dit que Morrigan parcourt les champs de bataille sur son char. Odin n’est pas forcément présent, mais il envoie ses valkyries, et il récupère une partie des guerriers morts (l’autre moitié allant à Freyja, ce qui semble souvent être oublié).

¤ Les deux sont rattachés à la guerre mais j’ai l’impression que dans un cas comme dans l’autre, cette fonction est en fait plus ou moins dérivée. Morrigan pourrait être une déesse rattachée à la guerre plus tardivement et dont la fonction serait surtout celle de la souveraineté. (A vérifier, parce que les théories des spécialistes, je m’en méfie tant que je n’ai pas de vision d’ensemble) Odin est pour moi plus directement un dieu-stratège, pas un dieu-guerrier proprement dit (malgré certains heiti).

¤ Si l’on excepte la théorie mentionnée ci-dessus, on peut faire un rapprochement entre Badd, Cathubodva et certains heiti d’Odin. Tout comme il me semble que les deux possèdent un aspect assez « terrifiant », j’emploie « terrifiant » dans le même sens que le terme anglais « awe ».

Les Esprits / l’Autre-Monde

¤ La présence de corbeaux et de loups dans l’entourage de ces deux déités indiquent un lien avec la mort, le côté psychopompe, les présages.
Morrigan possède un côté psychopompe (voir certains noms comme « Reine Fantôme »), mais ce côté psychopompe ne s’exerce pas directement chez Odin (à relativiser, notamment en raison de la signification de certains de ses heiti), les valkyries jouant pour lui ce rôle, bien qu’il soit indéniablement lié à l’Autre-Monde et aux esprits des morts (« Draugadrótin » : Seigneur des Draugar).

Le côté « prophétie » / « vision »

¤ La prophétie que fait Morrigan dans la Seconde Bataille de Mag Tured (de mémoire). Odin et ses interventions diverses pour collecter des informations et essayer d’agir, la pratique du Seiðr, mais aussi la connaissance des charmes, etc (voir la partie du Hávamál nommée le Ljóðatal). Voir l’aspect poétique : sa signification/fonction dans la société scandinave et dans la société celte ?

Le côté Changeforme

D’un côté Morrigan qui revêt l’aspect de plusieurs animaux dans la Razzia des vaches de Cooley, qui parfois se change en corneille etc.. Dans l’Histoire des rois de Norvège, on dit qu’Odin change aussi de forme. On le voit aussi lorsqu’il part récupérer l’hydromel chez Suttung.

Enfin, presque pour le côté anecdotique, je trouve que aussi bien dans l’étymologie du nom de Morrigan que dans les heiti d’Odin, on retrouve une idée commune : Grande Reine / « Très Haut » etc. Il y a aurait sans doute matière à creuser, en tout cas, c’est un travail que je serais ravie de faire avec une personne connaissant bien la mythologie irlandaise. 🙂

« My Dream » par Yawen Zheng. Ca n’a rien à voir, mais je m’en fous.

[Odin Project #3] Connaissance, mort et responsabilité

« Odin og volva » par Limely

Odin est un dieu aux fonctions nombreuses, et parmi elles, on retrouve fréquemment mentionnée la connaissance. Cependant cette fonction n’est pas isolable des autres, mais participe à un tout.

On dit qu’il est le chef des Ases, et à ce titre, le dieu le plus important du panthéon nordique. Cette affirmation est pour moi à nuancer :  premièrement, cette notion d’importance est assez relative si on prend en compte quelques points. Tout d’abord, rappelons qu’il n’était pas franchement un dieu populaire. Craint, oui. Apprécié, c’est une autre histoire, et cette notion est délicate parce qu’il n’y a que peu d’éléments qui permettent d’en avoir un aperçu.
Les écrits par lesquels nous connaissons les dieux nordiques ont été écrits assez tardivement en ce qui concerne les sources « directes » (comme les Eddas de Sturluson). En ce qui concerne ce que j’appelle les témoins indirectes (comme Adam de Brême ou Tacite), leurs témoignages sont à prendre avec prudence : on ne sait pas dans quelle mesure leurs récits sont empreints de partis pris, plutôt négatifs dans le premier cas, plutôt positif dans le second. Dans le cas de Tacite, on peut de plus rajouter le fait qu’il n’a probablement jamais rencontré les tribus dont il parle, mais qu’il s’appuie sur des témoignages rapportés. (Je m’appuie ici sur ce que mentionne Jan Fries). Thor et Freyr semblent avoir été largement préféré par le peuple, et une analyse de la toponymie des pays scandinaves révèlent que Thor a donné son nom à de nombreux lieux (Si ma mémoire est bonne, c’est lui le dieu le plus présent). Je crois que c’est également le cas pour Freyr (largement présent dans la toponymie suédoise, absente au Danemark par exemple. Là aussi la répartition géographique appellerait de nombreux commentaires). Le nom d’Odin se retrouve quant à lui beaucoup moins fréquemment, même si par exemple, une des plus anciennes villes du Danemark, Odense, porte son nom.

Laissons de côté l’Histoire des rois de Norvège, particulier parce qu’il donne aux Ases une origines asiatiques et raconte leur établissement en Scandinavie, et la fondation de la dynastie des Ynglingar avec Odin comme premier roi, Niord (sic) qui prend ensuite les rênes du royaume après sa mort, puis Freyr, etc. Récit evhémériste, il donne aux dieux une origine humaine ou en tout cas, il rattache les dynasties de son temps à des figures légendaires.
Dans les nombreux textes où il apparaît, Odin est souvent occupé à vaquer à différentes affaires sous différents noms et semble n’intervenir que dans les moments assez dramatiques mais ces interventions ne sont pas -de mémoire- si nombreuses que cela. Il n’intervient pas pour donner un ordre ou pour arbitrer un conflit (par exemple, dans le Hyndluljóð, la querelle entre Hyndla et Freyja, et même dans la Lokasenna, si c’est lui qui donne en quelque sorte le « coup d’envoi », il ne donne pas l’ordre à Loki de sortir du palais d’Ægir etc.) En fait ses interventions semblent le plus souvent corrélée à la mort : par exemple quand il va interroger une völva morte (völva qui a parfois été indentifiée comme pouvant être Gullveig. Gullveig étant elle-même parfois rapprochée / identifiée à Freyja, là aussi il y aurait plein de choses à dire). Gundarsson souligne que dans le droit islandais (peut-être plus généralement aussi chez les scandinaves aussi, à voir), les lois ne concernent pas seulement les vivants, mais aussi les morts. Par exemple, les morts ont l’interdiction de revenir hanter les vivants. La notion de royauté s’exerce à la fois « dans les deux mondes ». Le fait qu’Odin soit considéré comme « le chef » serait liée directement à sa fonction de dieu des morts / en relation avec la mort. Cela n’a donc pas grand chose à voir avec une fonction supérieure, mais plutôt à une responsabilité supplémentaire. A ce titre, je trouve intéressant que Dame Holle, à qui le folklore germanique donne Wotan pour consort, soit parfois rattachée à Hela.

Ensuite, voyons le lien entre connaissance et responsabilité. Dans le Hávamál (strophe 54-56), il est dit :

54. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ; 
A ceux-là
La vie est la plus belle
Qui n’en savent pas plus qu’il ne faut.

55. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ; 
Car l’esprit du sage
Rarement est joyeux
Si sa sagesse est suprême. 

56. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ;
Celui qui ne sait pas d’avance
Son destin
A le cœur plus libre de soin [chagrin].

(Note : C’est moi qui remplace le mot soin par le mot chagrin. Pour ces deux dernier vers, la traduction anglaise de Andy Orchard donne : he never knows his fate before, / whose spirit is freest from sorrow. La traduction de Olive Bray donne : who looks not forward to learn his fate / unburdened heart will bear. Ce qui change le sens par rapport à la version française, le mot soin venant comme un cheveu sur la soupe.)

Il ressort que, moins on en sait, mieux on se porte. Je ne vois pas là une incitation à vivre comme un imbécile heureux (pardon), mais plutôt, en gardant en tête que le Hávamál est censé être un ensemble de conseils attribués à Odin, le fait que « si vous êtes au courant de quelque chose, alors il se peut que vous ayez l’obligation d’agir et pas forcément de manière plaisante. » La strophe 56 n’est pas sans m’évoquer les Rêves de Baldr (Baldrs draumar) quand Odin va réveiller la völva morte pour lui demander ce que signifient les rêves de son fils, et que les bonnes nouvelles ne sont pas franchement au rendez-vous (ou même dans la Völuspá). Pendant que Frigg fait jurer à toutes les créatures de ne pas faire de mal à son fils, Odin va faire de la nécromancie (on suppose qu’il parle avec l’esprit d’une morte en pratiquant le Seiðr). Il est intéressant de rappeler que, toujours d’après Gundarsson mais je crois que Jenny Blain le mentionne aussi, les « sorcières » n’étaient pas très bien vues en Scandinavie mais elles n’étaient que rarement mises à mort : on préférait les mettre au banc de la société en cas de pépin. Vu le climat et le fonctionnement de la société cela correspondait à une mise à mort, mais de manière indirecte. En effet on disait que mort/e/s, ils/elles avaient de plus grands pouvoirs que vivant/e/s. Ne pas les faire tuer évitait que l’esprit du mort se retourne contre l’exécuteur (directe ou ayant ordonné l’exécution de la sentence). Odin est le seul à pouvoir exercer ce type de fonction. Il est donc dans l’obligation d’agir et de faire le boulot nécessaire pour que les choses aillent le moins mal possible. Dernier point et pas des moindres, plusieurs auteurs (Gundarsson, mais aussi Davidson et d’autres que j’ai oublié) expliquent que le roi est tenu pour responsable en cas de problèmes (famines, épidémies, etc.) et que potentiellement, il doit être prêt à se sacrifier. Le chapitre 43 de l’Histoire des rois de Norvège (intitulé Olaf l’Herminette périt dans un incendie) fait allusion à cette pratique.
Le fait qu’Odin soit le chef des dieux est donc : 1/ absolument pas une sinécure contrairement à ce que certains raccourcis hâtifs semblent parfois sous-entendre. 2/ intéressant si l’on considère d’autres points importants des mythes nordiques, mais ce sera pour un autre jour.

Sources :

Histoire des rois de Norvège, traduction François-Xavier Dillmann
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
The Elder Edda, traduction de Andy Orchard
http://www.pitt.edu/~dash/havamal.html [traduction de Olive Bray]
Wotan – The Road to Valhalla, K. Gundarsson
Helrunar, Jan Fries

Frigg, Gebo et les sacrifices

Note : toutes les références mythologiques sont faites de mémoire, sans vérification, donc il se peut que je me goure. 

Dans la série des idées reçues, outre ces histoires de foyer que nous avons rapidement vues, il y a en a une autre qui me fait lever le sourcil. « Frigg est une déesse gentille ». Gentille ? Frigg ?

Premièrement, le fait de classer les déités en deux catégories, les gentilles et les « pas gentilles » me laissent perplexe. Pourquoi avoir besoin d’établir une dinstinction pareille ? Pour savoir chez qui allez couiner pour demander tout et n’importe quoi, et les « pas gentilles » dire « ils vaut mieux les laisser tranquilles ? » Sans rires.

Frigg n’est pas gentille. Resituons le contexte.
Elle sait que son fils préféré, Balder, (je n’aime pas beaucoup la notion de chouchou, mais simplement : qui sait, à froid, à sec et sans chercher sur Google, le nom des autres enfants de Frigg et Odin ?) va mourir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour que cela n’arrive pas. En pure perte.
A peu près en même temps, elle perd un autre fils, Hödr, l’aveugle qui tire la flèche de gui. Oui, c’est leur second fils. De lui on ne sait pratiquement rien.
Ensuite, elle perdra son mari. Je ne sais plus dans quel texte elle apparaît sous l’identité de l’une de ses suivantes -l’hypothèse la plus souvent avancée étant qu’il s’agit d’une preuve que cette suivante n’est qu’une hypostase. Je suis sans doute partiale, mais personnellement, le thème de la Dame déguisée en une de ses suivantes pour se promener incognito est un thème relativement connu dans la littérature, y’a pas besoin d’aller chercher l’explication de l’hypostase pour ça-  bref, on parle de la mort d’Odin comme sa « seconde souffrance », la première étant la mort de Balder (sympa pour Hödr).

Elle enterre son mari, deux de ses fils, et elle est bonne pour ramasser les morceaux après le Ragnarök. On ne parle pas de sa mort, et en tant que déesse des liens et des fondements de la société, il est plutôt illogique de la voir morte : je ne la vois pas se suicider, comme Nanna, la femme de Balder qui, suivant les versions, se jette sur le bûcher funéraire ou se laisse mourir de chagrin (suivant les versions).

Comme toutes les déités de ce panthéon, elle fait ce qu’elle a faire, quand elle doit le faire.
Quand j’avais effectué un premier travail sur elle, en août dernier, j’avais rapidement listée quelques runes dont les énergies et les concepts brutes me faisaient penser à elle. Parmi ces runes, se trouve Gebo : en la regardant, j’avais trouvé amusant de constater que c’était la seule rune à ne jamais pouvoir être renversée (sauf si l’on utilise la rune Hagalaz sous forme de « flocon ») : Gebo forme un socle, à la fois en tant que concept structurant la société (acte de donner/recevoir) mais aussi codifiant les relations avec l’Autre-monde. En lisant le livre Le monde du double, de Régis Boyer, je me souviens qu’il fait allusion à ce passage du Hávamál souvent cité « mieux vaut ne pas trop donner que trop sacrifier », en y apportant une interprétation intéressante dans laquelle il n’est pas question d’être redevable de quoi que ce soit, mais plutôt comme idée que « il est préférable de réfléchir à deux fois avant d’aller gueuler pour demander un truc aux esprits et aux dieux, parce qu’à force de sacrifices et d’offrandes, il se pourrait bien que ca marche. Et que l’on se retrouve dans la merde. » Gebo en tant qu’assise, Gebo en tant que structure du lien social, même sans rentrer dans la notion de sacrifice, cela colle bien à Frigg (je me rend compte que je fais pour Frigg des articles-miroirs de ceux du Mois pour Odin…). Liens du tissage, liens qui structure, liens de la toile du Wyrd, liens du mariage. Il y aurait beaucoup à dire sur la nature de ces liens, y compris sur la nature de leur magie d’ailleurs.

Elle est la mère d’un dieu très aimé et de celui qui le tuera. Écartons la question du « pourquoi » elle cherche à le protéger, etc.
Nous en discutions une fois avec Ulvaten : Balder est un dieu délicat à comprendre, qui ne peut être perçu seul. Sa compréhension et son existence est intrinsèquement liée à celle d’autres déités.
Balder, dieu un peu trop parfait, dieu tardif qui est mis au monde et aimé pour être sacrifié, pour la renaissance après le Ragnarök. Balder est un dieu aimé, et ce qui rend son histoire touchante en quelque sorte, c’est l’énergie que tout le monde, et notamment Frigg, emploie pour tenter de le sauver. C’est là tout le drame : parce que sinon, un mec qui meurt, la belle affaire. Tous les sacrifices de la mythologie nordique sont intéressants si on regarde, non pas l’action en elle-même, mais ce qu’elle coûte, en souffrance, en larmes, en douleur et en renoncement. Balder est un enjeu, un pari pour l’avenir, et je repense à ce que j’ai écris précédemment sur les sacrifiés ( note : à relativiser d’après certains spécialistes, ainsi que me l’a indiqué Kundry 😉 il faudra que je lise le bouquin cité) et si on continue dans cette optique d’analyse : la jeunesse, la bonne santé, la vie relativement privilégiée, etc, pour que le sacrifice ait de la valeur.
Balder est une offrande, faite par Odin et Frigg, pour que l’histoire continue après le Ragnarök.

[Odin Project – Jour 25] Considérer les aspects délicats d’Odin

C’est un sujet assez délicat à aborder, et j’y pensais hier soir. Le fait est que ce matin, grâce à un groupe Facebook, j’ai eu l’occasion de suivre un lien pointant sur un article qui aborde justement cette question.
Si l’auteure de l’article parle principalement d’Apollon, elle mentionne aussi Odin au passage. Et il faut le reconnaître, c’est totalement justifié. Les présentations basiques d’Odin incluent sa fonction de Père de Tout, de dieu lié à la guerre, à la magie et à la sagesse. En général, ce sont les trois principales fonctions qui sont mises en valeur et elles donnent une vision d’Odin que je trouve exagérément méliorative. En même temps, ma vision est complètement personnelle.
J’ai longtemps considéré qu’il était avant tout un menteur, un tricheur, un meurtrier, un arnaqueur, un violeur, un fourbe, un traître et une grande-gueule (comme ca c’est dit). Même si je n’ai plus la même approche de lui qu’il y a huit ans et que mon ressenti personnel à clairement changé, cela ne veut pas dire pour autant que j’ai oblitéré ces aspects de ma vision de lui. C’est quelque chose de très compliqué à expliquer pour moi parce que de nombreux paramètres parfois contradictoires entrent en ligne de compte, je vais tâcher de faire ca le plus simplement possible, et pour que ca soit plus compréhensible et pour ne pas me perdre.

* Ainsi que je l’ai déjà expliqué avant, je considère que les Déités sont clairement au-dessus des clivages traditionnels « bien » ou « mal » et que nous ne pouvons en réalité pas vraiment les englober, les comprendre dans leur totalité.
* Je pense que les aspects qui se présentent à nous ET qui nous posent problèmes sont en grande partie révélateur de nos propres  problèmes ou/et de notre personnalité.
* Paradoxalement, se focaliser uniquement sur les cotés « positifs » ne nous protégera pas des autres, pas plus que se focaliser sur les « mauvais » ou délicats ne nous en protège mais que cela ne les « provoquera » pas non plus. (Mais si un travail ne nous apporte rien, pourquoi l’entreprendre ?)

Je ne pense pas que les dieux soient particulièrement sadiques ou sympathiques au point de prendre en compte nos considérations personnelles, ou qu’ils en aient tellement à faire de notre avis qu’ils veuillent s’attacher à nous prouver le contraire sur un détail de leur « personne » : je pense que, globalement, les raisons pour lesquelles ils débarquent ne sont pas prédictibles ou explicables -même si on comprend (parfois)  pourquoi après coup– et que c’est pour ca que pleurnicher « ouin pourquoi moi » est 100% stérile comme attitude et à part nous focaliser sur notre nombril, ca n’apporte pas grand chose.
Le seul vrai truc que notre attitude peut changer, c’est notre capacité à accepter certaines choses, certains faits, certains changements et à rester debout et à ne pas tomber dans certains pièges.
Supposons que j’ai peur disons, du chaos et que je travaille avec Loki (j’essaie de prendre un exemple qui ne me touche pas directement, c’est plus factuel) : la nature de Loki est intrinsèquement chaotique, ne pas avoir peur du chaos et l’accepter pleinement ne m’empêchera pas de me retrouver confronté(e) avec son chaos, exactement comme en avoir peur ne l’accentuera pas. La seule et unique chose que ma peur va influence, c’est la façon dont je vais personnellement réagir et éventuellement rebondir.
Pour Odin c’est pareil, ce n’est pas parce qu’une personne ne redoute pas un de ses aspects qu’elle ne s’y trouvera pas confrontée, ce n’est pas parce qu’elle le redoute qu’elle va s’en manger une double dose : différents aspects relativement désagréables -pour ne pas dire très- font partie intégrante de sa nature, et qu’on l’accepte ou pas, il en a stricto sensu rien à branler. Par contre, si on se focalise dessus, on peut passer à côté de certains aspects nettement plus faciles, et si on en rigole en pensant que « lâcher prise » à ce niveau là va nous permettre d’éviter les gouttes, on se fourre le doigt dans l’oeil jusqu’à l’omoplate. J’ai eu l’occasion, au cours du mois écoulé, de me ramasser deux gamelles bien monumentales. Là aussi c’est factuel : quand vous travaillez avec un dieu, il n’y a pas de « règles de sécurité » pour empêcher une tuile de vous écraser façon Tex Avery. Que vous soyez conscient ou non, que vous travaillez sur vous ou non, que vous soyez sceptique ou non, ca ne changera pas la trajectoire du projectile. Par contre, votre travail sur vous et ses nombreuses ramifications changeront radicalement la façon dont vous encaisserez la tuile sur le crâne. C’est en fin de compte le seul point sur lequel j’ai peut-être évoluée en dix ans, et encore, je n’en suis pas certaine finalement. Se juger soi-même, sans se transformer en pauvre victime ou en bourreaux sanguinaire mais en essayant de rester neutre est sans doute la chose la plus délicate sur terre.

Au début du projet, j’ai parlé de l’histoire d’Odin et de Rind. Je crois que c’est, avec l’histoire de Narvi et Vali, et l’exil des enfants de Loki et d’Angerboda, les trois choses que j’ai le plus de mal à accepter : mais en même temps, qu’est-ce que vous voulez accepter ? Il n’y a pas d’avis à avoir ou de position à prendre, c’est peut-être ca qui est le plus difficile.
C’est vrai que c’est très déroutant d’avoir dans sa pratique un lien avec Narvi -dont les intestins ont servis à attacher Loki à son rocher, pour rappel- et avec Odin, qui a transformé Vali en loup et qui l’a poussé à massacrer son frère. Il faut passer au-dessus de ca, le savoir et pourtant parvenir à ne pas se permettre d’éprouver une opinion. Ca n’a pas directement de rapport mais on ne peut pas dire que j’ai la moindre affinité pour Tyr, pourtant je me rappellerai toujours un rêve que j’ai fait cet été dans lequel je me faisais sermonner par Frigg qui me disait « on ne te demande pas ton avis et on ne te demande même pas d’apprécier ou de considérer tout le monde, on te demande juste de nous connaître, d’apprendre nos alliances, de savoir qui on est, le reste ca n’est pas ton problème. » Well done…

Ca n’est simple pour personne, et d’une certaine manière, ca ne devrait pas l’être : que cela ne le soit pas signifie que nous réfléchissons, que nous tentons d’agir sur ce que nous sommes pour devenir ce que nous souhaitons être. Nous avons beau savoir que les déités ne sont pas parfaites, je pense que c’est très difficile à assumer pour nous à l’heure actuelle. Je pense que ca l’est encore plus quand on attend de nos croyances qu’elles nous donnent un code morale ou un garde-fou pour savoir comment faire. Même si nous sommes influencés par les autres religions et croyances (j’inclue l’athéisme dedans) dans lesquelles nous avons grandis, nous avons souhaité en sortir et nous nous retrouvons « libres » en quelque sorte.
Et avoir le pouvoir de décider de sa liberté est une responsabilité écrasante et je pense que plus nous acceptons d’être libre, moins nous avons besoin de trouver des modèles, et moins nous avons tendance à rechercher des modèles de perfection : chercher un modèle de perfection quelque part, c’est attendre qu’on vous dise comment vous comporter, comment vivre, comment croire, comment aimer, comment mourir. Alors, oui, bien sûr, on retrouve ces aspects gnomiques dans le Hávamál, mais à aucun moment ce n’est une obligation ou une règle absolue. Odin se contente de partager ce qu’il a appris, je pense qu’il se moque pas mal de savoir ce qu’on va en faire. Lui en tout cas se contente d’être ce qu’il est, c’est nous qui ne supportons pas de savoir qu’il peut aussi être un parjure ou un assassin. Et le réduire à ces qualificatifs comme tenter de les effacer ne change rien.
Même Balder, une fois devenu invulnérable, se met à se comporter comme un vantard et à faire son kéké, lui non plus n’est pas parfait, même si sa description tend à montrer qu’il s’agit probablement d’un dieu plus tardif, un peu comme certaines descriptions et attributs de Hela.

On dit souvent que la société a évoluée, et que donc il est normal que certains de ces aspects nous gêne. Je suis sceptique. Dans le cas d’Odin, je pense qu’il a toujours fait peur : d’après différentes sources que j’ai pu lire, il était plus souvent vénéré par superstition ou par crainte, par respect ou par obligation que par amour ou ferveur.
Odin est assez craignos, il faut le reconnaître. Et je pense que c’est pas nouveau, et on le sent quand beaucoup d’auteurs utilisent des périphrases pour décrire certains de ces actes, j’ai parfois l’impression qu’il y a une gêne ou une volonté de minimiser certains aspects plutôt atroces ou concernant tout ce qui a trait au sexe.

Je ne sais pas vraiment comment je fais au quotidien. J’ai beau savoir tout ce que j’écris, j’ai beau ne pas aimer certains de ses côtés (notamment le côté possessif) ca ne change rien à mon ressenti. C’est paradoxal je sais, et je ne saurais pas vraiment expliquer comment ou pourquoi.  (Que je sois peut-être juste stupide ou masochiste n’est pas à exclure.) Pour répondre à un point exprimé dans l’article, je pense qu’il faut faire une distinction entre ce que nos déités sont et ce que nous essayons d’encourager comme valeur. Se baser sur notre valeur et ne pas prendre les leurs comme une indication.

Je ne sais pas si les Déités peuvent changer, mais clairement, nous, nous pouvons changer et contribuer à faire changer le monde.

[Odin Project – Jour 11] Le sacrifice d’Odin

Je n’avais pas l’intention d’aborder ce sujet ce soir. Je voulais écrire quelque chose de plus simple, de moins prise de tête, mais en fait, rien d’autres n’arrive à prendre forme. Je n’ai que ces mots là en tête.

J’ai repris l’extrait du Hávamál qui est donné dans le livre de Renauld-Krantz, Anthologie de la poésie nordique ancienne que j’ai eu la chance de dénicher il y a quelques années. Il s’agit des strophes 138 et 139 (qui ne sont pas citées comme telles dans le livre). J’aime particulièrement sa traduction, raison pour laquelle je me suis basée dessus plutôt que sur la traduction proposée par Germanie. J’ai photographié l’extrait au lieu de le recopier pour laisser entrevoir sa mise en page particulière.

Le mythe d’Odin qui se sacrifie en se blessant avec sa lance puis en se pendant à Yggdrasil pendant neufs jours et neuf nuits est parfois rapproché de la crucifixion par certains. Même si sur la forme il y a une certaine ressemblance, ce n’est pas le cas sur le fond. Premièrement, à priori, rien n’oblige Odin à se sacrifier (le « à priori » est tout à fait volontaire), il le fait de lui-même. Il ne le fait pas non plus pour racheter les péchés de l’humanité, bien que je considère que les runes soient un cadeau aussi grand que le pardon divin dont il est question dans le Christianisme, mais pour acquérir la connaissance. Il ne s’agit pas de valoriser l’un au détriment de l’autre, cela n’a aucun sens et ce n’est pas mon intention, c’est une simple mise au point comparative.

Ce qui suit est ma vision des choses, je ne dis pas qu’elle est exacte. Nous savons qu’avant de se pendre à Yggdrasil, Odin a d’abord laissé son œil au fond de la source de Mimir dans le but d’acquérir de la connaissance. Pourtant, si cette première étape sur le chemin de la connaissance implique déjà la notion de sacrifice, il est ici partiel.

Auteur inconnu (?)

L’acte de se blesser avec sa lance et de se pendre à l’arbre du monde est une double initiation, tout d’abord celle de la volonté et de l’acceptation de la souffrance. Ensuite, cela figure pour moi la destruction non seulement de lui même, mais aussi de son égo. Il doit d’abord abîmer son corps (le receptacle du soi conscient) et laisser le reste prendre le dessus. Les neuf nuits préfigurant à la fois l’étape lente de la transe à un niveau indicible et celle de la mort, mais aussi les voyages dans les neufs mondes qui sont reliés à Yggdrasil. Comme si nous étions constitués de neuf sortes de « couches » successives se rapportant à quelque chose de précis (je n’en sais, ce sont des hypothèses, je n’ai pas vraiment arguments), qu’à chacune corresponde un monde et une nuit pour l’abandonner/le traverser. Odin est pour moi un dieu lunaire, j’ai d’ailleurs longtemps cru que la lune était en fait son œil, on pourrait dire qu’il fait en quelque sorte un voyage à l’intérieur de lui-même.

À travers la transe, il expérimente toutes choses, toutes ces choses constituent l’essence des runes et pour y accéder, il doit donner quelque chose, c’est pour cela qu’il se donne lui même. Il est celui qui accorde le souffle aux hommes, et dans la strophe 139, il est dit qu’il ramasse les runes en hurlant. Je pense qu’il les créée littéralement en les soufflant, comme la vie. Les runes ne sont pas des énergies mortes, elles sont mutables, volatiles parfois, et réagissent différemment avec chacun d’entre nous. Elles servent de clés pouvant ouvrir les portes de plusieurs voies, emmêlés. Elles peuvent être inscrites, être chantées etc. C’est d’ailleurs une des allusions de la strophe 144 (que je n’ai pas reproduite ici).
Il y a aussi sans doute à voir du côté des énergie du corps et des nœuds de la corde, (c’est une question que je me pose suite à un rêve très particulier que j’ai fait). Il est intéressant de souligner que les morts par noyades et pendaisons peuvent, d’après les croyances traditionnelles, être ramenés à la vie avec certaines runes.

Odin est un dieu assoiffé de connaissance, il ferait n’importe quoi pour savoir, qu’il ait créé les runes, ce qui m’émerveille le plus, ce n’est pas tant qu’il les ai ramassées, mais plutôt qu’il les ait partagées.

En relisant les deux strophes, je ne peux pas m’empêcher d’y trouver des runes en transparence : Ehwaz, la rune de l’arbre-monde (l’arbre emplit de vent), gebo, la rune du don (moi-même à moi-même remis), thurisaz (la lance), dagaz (l’illumination et la compréhension), raido (le voyage) et inguz (la transe), ansuz (le souffle). On distingue, au loin, les runes des Nornes, Hagalaz, Nauthiz et Isa. C’est pure extrapolation, mais peut-être n’est-il pas si aberrant de penser que les Nornes auraient pu lui souffler cette idée, le lui demander, lui promettant en échange la connaissance, comme autant d’énigmes à ramasser pour tous ceux qui viendraient après. C’est une interprétation sans doute tirée par les cheveux et lacunaire, mais bon.

En tout cas, de tous les passages de la mythologie nordique, ca a toujours été mon préféré, et de loin. Celui qui me trotte dans la tête le matin quand je dois prendre un train ou qui me fait oublier la moitié de ma liste de courses parce que je suis en train de penser à autre chose que ma brique de lait.

[Odin Project – Jour 5] Odin & Rind

J’ai beaucoup d’affection pour Rind, peut-être parce que je me retrouve dans son refus, même si dans les deux cas, cela n’aura servi à rien en fin de compte.
Il y a maintenant plus de deux ans, j’ai fais un rêve assez particulier. Dans ce rêve, assez long et complexe, il y a un homme qui porte un anneau en or à l’index gauche. À un moment du rêve, il est assis à une table et fait tourner l’anneau autour de son doigt. Il m’explique qu’il a trois femmes. « Avec la première tout est fini, avec la seconde c’est sur le point de se finir, mais je cherche encore la troisième. » me dit-il avant de me fixer. Je suis debout et je me sens mal à l’aise. D’un côté, j’ai envie de lui demander plus de précisions et de l’autre, je n’en ai aucune envie. L’atmosphère est très bizarre, et je voudrais qu’il arrête de me regarder fixement. Bien sûr, quand j’ai fais ce rêve, je ne savais pas qui était ce mec. Il faudra bien d’autres rêves et un en particulier pour que je revienne à celui là, et que faisant des recherches sur Odin, je découvre qu’il avait eu trois femmes, qui pour certains représentent le passé, le présent et le futur.

Je savais qui étaient Jörd et Frigg, mais pas qui était Rind.
Suivant les sources, Rind est présentée tantôt comme une géante, tantôt comme une déesse, tantôt comme la fille de Billing, un roi ruthène. Après la mort de Balder, Odin consulte une voyante qui lui conseille  de séduire Rind pour qu’elle lui donne un fils qui pourra venger Balder. Le père de Rind se désespère de voir sa fille refuser tous les prétendants et doit faire face à une invasion ennemie quand un borgne se présente et s’enquiert des raisons de son tourment. Apprenant ces raisons, Odin -puisque c’est bien évidemment de lui dont il s’agit- se propose pour mener les troupes de Billing au combat. Après qu’il ait, bien évidemment, remporté la victoire, Billing lui demande ce qu’il désire en échange. Odin demande alors la permission de faire la cour à Rind. Billing espère que sa fille fera un accueil favorable à cet homme qui, malgré les années, est toujours de bel stature. Sauf que Rind ne l’entend pas de cette oreille, et d’après Guerber, elle le frappe quand il essaye de l’embrasser. (Ca me fait hurler de rire ce passage, qui me rappelle irrésistiblement un de mes rêves, bien que les circonstances ne soient pas les mêmes :o)

So Odin, still unknown, presented himself before the princess, who scornfully rejected his proposal, and rudely boxed his ears when he attempted to kiss her.

Odin s’incline, mais sachant qu’elle est la seule femme à pouvoir lui donner le fils qui vengera la mort de Balder, il décide de changer de tactique. Il revêt la forme d’un forgeron et lui offre de somptueux bijoux mais il se fait rembarrer exactement pareil qu’avant. Il prend alors l’apparence d’un jeune guerrier fringant, en se disant que ca fera vaciller le cœur de la jouvencelle, sauf que quand il s’agenouille devant elle, elle lui flanque un coup de pied qui le fait tomber à genoux. (Je trouve très symbolique le fait qu’elle le rejette trois fois). C’en est trop pour lui (j’imagine qu’il ne s’est pas souvent fait rembarrer de la sorte le Borgne), il pointe sur elle un bâton runique (un nidh) et elle tombe inanimée. (Note : je connaissais l’histoire dans les grandes lignes, mais j’ai clairement fait des recherches plus poussées pour écrire cet article, et ces détails -que je ne connaissais pas- me laissent un peu sur le cul parce qu’il y a un peu plus d’un mois, j’ai fais un rêve qui présente certaines similitudes. Notamment la gifle et le fait de tomber inanimée.) Rien ne semble pouvoir la sortir de sa torpeur quand une vieille nommée Vecha se présente et déclare pouvoir guérir la princesse. Elle lui donne d’abord un bain de pied. Ce dernier n’ayant eu aucun effet, elle déclare qu’un traitement plus sévère doit être envisagé : Rind doit être attachée et elle doit rester seule avec elle pour que le traitement fonctionne. Billing hésite mais il souhaite plus que tout sauver sa fille, et accepte. La vieille, qui est Odin déguisé, dissipe l’enchantement et à l’aide d’autres runes, la fait tomber sous son charme pour que Rind accepte de l’épouser.

L’utilisation d’un charme pour la faire tomber sous son emprise rappelle directement cette strophe du Hávamál

J’en connais un seizième :
Si je vois une fille
Dont j’aimerais gagner l’amour,
Je peux retourner ses pensées et toucher son cœur de telle façon
Que toute femme à la peau blanche se donnera à moi.
(strophe 161)

Certaines versions parlent d’un enchantement, d’autres, moins nombreuses, font clairement état d’un viol, et suite à cet incident, Odin aurait été banni, ses frère Vili et Vé prenant la relève. Cet épisode explique notamment l’allusion de Loki qui accuse Frigg d’avoir couché avec les frères d’Odin dans la Lokasenna.

Gardez le silence Frigg ! Vous êtes la femme de Fjorgyn
Mais toujours à convoiter l’amour ;
Ainsi Vili et Ve, vous la femme de Vithrir,
Se sont tous les deux étendues sur vos seins !
(strophe 26)

Souvent les auteurs font état de périphrase pour désigner cet épisode, pas très glorieux pour Odin, il faut bien le dire. Je trouve cela un peu dommage de ne pas appeler les choses par leurs noms ou de tronquer le récit (c’est pareil avec l’histoire de Günnlod, certains auteurs se contentant de dire qu’Odin « leurre » Günnlod. En fait, il prend l’apparence d’un géant -Bolverk- et la séduit pour coucher avec elle et lui piquer l’hydromel. C’est au passage quelque chose que j’ai apprécié avec Kevin Crossley-Holland – et avec la traduction française- c’est qu’il dit les choses de façon très simple et très belle, sans tourner autour.) Par la suite, Rind donne naissance à Vali, qui est adulte en un jour. Ce qui est marrant, c’est que le fils d’Odin et le fils de Loki porte le même prénom. J’ai entraperçu des sources disant que ce serait le même, il faudrait que je creuse tout ca, mais pas aujourd’hui.

Rind symbolise la terre gelée après le Ragnarök, par contre, je suis mitigée quant au parallèle entre Odin et le soleil. Dans la mythologie nordique, le soleil est féminin.

Sources :
H. A Guerber, Mythes of Nothern Land
John Lindow, Handbook of Norse Mythology
La Lokasenna
Le Hávamál
Cette histoire est racontée dans la Geste des Danois, rédigée par Saxo Grammaticus au XIIIe siècle.