Domestiquer le Tigre

Avec les années qui passent, je ne peux m’empêcher de dérouler le fil et de repenser au début de ma fréquentation de la sphère dite païenne.
D’abord, au lycée, quand il n’y avait pas internet à la maison et que les sources d’informations pour répondre à ce sentier de traverse qui me taraudait de plus en plus était le supermarché de livre et ses deux pauvres bouquins, basiquement, Cunningham et des ouvrages racoleurs et criards, bourrés de conneries et de rituels fast-food. Et de rentrer avec Cunningham sous le manteau dans la maison familiale, et lui trouver une planque.

Puis il y eut les forums. Les balbutiements de ce qui n’était pas encore une blogosphère florissante, au moins en terme de quantité. Quelques forums, axés pêle-mêle magie blanche, et beaucoup de wicca. Les mailing lists yahoo et Sacred Texts. Peu ou pas de blog il y a maintenant un peu plus de 10 ans. Enquêter et montrer patte blanche sur des forums pour trouver des personnes dans notre région, les longues discussions (parfois explosives ou houleuses) sur certains sujets.
Et petit à petit, avec les réseaux sociaux, l’apparition des blogs personnels, puis avec la prolifération des sites « clés en main », tout s’est développé. Et du côté anglophone, c’est devenu encore plus flagrant. Il y a eu et il y a, sinon des ponts, du moins des modes qui se propagent et qui sont reprises à bon compte.
Je me souviens de la création du premier Café Païen Parisien, vers 2006-2007 (avant que je ne me décide de quitter un certain forum, parce que je trouvais que ça commençait à sentir la réglementation paranoïaque).

Alors, aujourd’hui, tout est beau, tout est bien, tout est bon : nous avons des chartes de tolérance, des discussions sans fin sur l’éthique, des cafés païens, des groupes de discussions, une masse d’échoppes, des services de voyance et de prêtrises, des associations, des groupes, des forums. des blogs à n’en plus finir avec des photos d’autels et de tirages en veux-tu en voilà. C’est génial non ? Et quand on pense que « Outre-atlantique, c’est encore mieux ». (Non, Outre-atlantique ce n’est pas mieux. C’est différent, leur culture est différente, ils ont leurs points forts mais aussi de grosses difficultés. Nous avons les nôtres. Sauf si icelle souhaite que l’on devienne « de culture nord-américaine ». Mais notez, c’est peut-être déjà le cas.)

Ce que je vois surtout, c’est l’uniformisation de ce monde. C’est le déplacement progressif des préoccupations initiales qui peu à peu se domestiquent pour être mieux perçues, mieux acceptées par le tout venant, par la société. Une superficialité où on se préoccupe d’abord de savoir quel design on va donner à son blog (qui se ressemblent tous de plus en plus, et je ne parle pas d’Instagram), de sa charte graphique pour bien se démarquer par rapport à notre cible et sur quelle fréquence poster pour avoir un meilleur web-rank. Tous ces articles proposant 10 techniques pour machin, 5 façon de trucs : toutes sortes de conseils que l’on retrouve dans n’importe quel site de conseil pour apprendre à monnayer son blog ou en faire un job lucratif. Ne pas mettre trop de signes, parce que les gens ne lisent pas, etc. (Note au passage : intrinsèquement, vouloir vendre ses tirages ou faire son échoppe n’est pas négatif. Ni même positif d’ailleurs, ce qui est plus discutable, c’est quand tout est fait, dit, écrit dans l’optique de se vendre, de faire son self-branding uniquement dans ce but. Je pense à l’exemple d’un blog anglophone qui le jour où elle s’est mise à vivre de son blog, a petit à petit adapté son discours, le poliçant. Le fait que Etsy ait banni une partie de ce type de service quand ils sont rentrés en bourse – parce que je suppose que ça ne faisait pas sérieux ou crédible pour les investisseurs- c’est plutôt révélateur.)

On en est là. Vers une simplification qui sera au final nuisible pour tous : on se dirige vers l’enfermement du tigre dans une cage de cirque pour montrer aux petits enfants qu’il n’y a rien à craindre de lui. Vers une médiocrité facile mais bankable. Cette transformation est une forme de mutilation : la Sorcellerie comme subversion, oui mais pas trop. Un peu comme l’achat de produits bio et une vie plus saine, mais seulement si c’est trouvable au supermarché du coin, et que surtout cela ne remette pas trop en question l’impératif moderne du monde occidental actuel : consomme et ferme-la. Parce que plus le temps passe, plus je trouve que toutes les règles du marketing et de la pub, on les retrouve dans ce soit disant Monde Païen, un peu trop rose, avec ses segments établis, ses petits clivages, ses engueulades, ses petits groupes. Pas question de faire dans le transversal : choisissez votre cible, votre alignement et restez-y. Ouais, c’est plus simple.
Tout le monde peut tout faire, tout le monde peut être tout ce qu’il veut, tout le monde peut se guérir, il suffit de s’abonner à une newsletter et faire 10 minutes de méditation par jour.
Et puis si vous vous rendez compte que ça marche pas, effacez tout, choisissez un autre pseudo, décrétez que vous retournez à vos racines premières et que vous changez de voie pour une autre plus authentique, plus « vous ». (Formulation courante et Ô combien intéressante).
Copinez, histoire de vous créer un réseau, et ceux qui ne sont pas vos copains-copines, blacklistez les. C’est vrai quoi, on veut fédérer la Communauté païenne pour qu’elle ait une vrai existence, mais seulement entre potes. Avec le temps, je me dis que les groupes de pratiques / cercles etc, ce n’est pas étonnant s’ils ont plus ou moins tous une durée de vie aussi brève : ce n’est pas une structure rituelle qu’on leur demande, c’est carrément la constitution d’un cercle d’amis. Qui doivent être d’accord sur tout. Il y a une attente démentielle sur la création d’un cercle de pratique, alors forcément, au bout d’un moment, ca pète. Sauf rare exception. Alors il y a les psychodrames, les mélo et les racontars. Avant de recommencer.

On attends des groupes païens pour pratiquer, mais rares sont ceux qui veulent bien marcher 30 minutes depuis une gare RER pour aller à un blòt. Et seulement si ca n’interfère pas avec la soirée hype du mois.
Sur combien de blogs on a l’impression qu’il y a plus d’efforts faits au niveau de l’iconographie qu’au niveau du contenu ? Sur combien le discours est lissé, désinfecté et consensuel parce qu’il ne faudrait surtout pas choquer ? (Sauf s’il s’agit de déballer ses propres remugles pour en profiter pour régler ses affaires personnelles.)
Il y a des blogs pour parler de Spirit-Work, des pour parler de Tarot, de Sorcellerie, de tout ce que vous voulez… mais attention, on va dire que ce sont des archétypes parce que, bien évidemment, il ne faudrait surtout pas passer pour un dingue. On tire les carte, mais attention, uniquement comme outil de développement personnel, parce qu’il ne faudrait pas effrayer un éventuel client ou ouvrir une boîte de Pandore et ses côtés flippant.

Intrinsèquement, pourquoi pas, sauf que la question derrière, pour moi c’est : pourquoi ce besoin tellement viscéral de se sentir accepter par une société que l’on dit (et que l’on sait) mourante et malade. Pourquoi renier la puissance terrible de tout ce qu’elle contient, qui peut être aussi bien une formidable force qu’une arme terrible ? Parce que ca ferait trop peur ? Mais si le fond du chaudron fait peur, alors pourquoi vouloir le touiller ?
On gueule à juste titre quand on voit l’état du monde, on s’insurge devant une déchetterie à Brocéliande, mais dans le fond, est-ce que toute cette esthétisation extrême n’est pas une forme de destruction ?
C’est finalement assez révélateur de notre époque : on veut tout avec 100% de sécurité. Du chamanisme safe que tout le monde peut pratiquer sans risque, des dieux archétypaux histoire de pas se prendre de coup de pieds au cul, une nature sauvage sans son aube de carnage, une mondialisation à condition que tout le monde devienne pareil. On est à l’opposé de ce que Peter Grey décrit dans Apocalyptic Witchcraft.
Tout est posé en terme binaire : d’un côté il s’agit de se présenter comme « des madames-monsieurs-tout-le-monde », regardez, on ne mange pas les enfants. Et de l’autre, on nous sort des caricatures. Alors, pas de place pour l’altérité, l’entre-deux ? Entre le blog bien léché avec sa com’ marketing de witchwashing et le blog illuminé sans queue ni tête, point de salut ? Qu’on ne s’y trompe pas, il y a aussi du bon dans ce foisonnement. Tout n’est pas à jeter, et toutes les modes n’ont qu’un temps. Mais certains points ressortent parfois de manière criante et il y a aussi des risques.

Finalement, le consumérisme finira sans doute par faire ce que le passé n’a pas réussi : il nous domestiquera si rien ne change. Il y aura juste une nouvelle niche marketing.

Note : la piste de musique associée :(Copyright Yann-Fãnch Kemener – Notre Injustice envers la Mort – Chants de la passion)

http://www.larenarde.fr/images/notre_injustice_envers_lamort.mp3

 

 

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