Que dire, que faire ?

tumblr_nfrlv4oTir1sm9wdio1_400Je réalise que je suis restée absente bien longtemps de ce blog. Des choses à faire, un emploi du temps pas franchement souple et très chargé, la vie réelle très demandeuse (et la vie réelle est une priorité par rapport à l’autre, qui ne présente que des fragments).

Les réactions de ces 48 dernières heures me laissent profondément perplexe. J’ai appris tout ce qui se passait par une amie qui m’a envoyé un lien. Ma première réaction a été de me demander si mes amis allaient tous bien. En mixage instantané avec, il faut bien le dire, une colère noire. Je ne suis pas le genre de personne qui pleure, je suis plutôt le genre qui se durcit et analyse les choses, et qui parfois, peut prendre des décisions ou dire des choses assez terribles. Donc généralement, je me tais, et j’attends que tout redescende.

Une copine à moi se trouvait dans un des lieux touchés. Elle était sous le choc, et quand je l’ai appelée, je me souviens de sa voix, hachée, de ses larmes. « Oh Aranna, j’ai eu tellement peur. » Et sa voix, qui me dit « Mais tu m’appelles, tu as tellement d’autres soucis, d’autres choses à faire, je sais que les appels internationaux coûtent cher et que tu es en difficultés. » Non copine, peut-être que oui, je galère, que oui ma vie a pris une tournure bien étrange depuis des mois, et peut-être même des années. Mais non, là, tout de suite, je me fous éperdument de savoir combien mon opérateur téléphonique me prendra pour cet appel. Je suis juste reconnaissante de savoir que tu n’as rien, que tu es en sécurité. Que tous les gens que je connais et que j’aime vont bien.

Et puis toutes ces réactions. Et je repense, sans trop savoir pourquoi, à ce vieil article, écrit il y a presque 3 ans, au moment d’un massacre dans une école américaine. Le retour de la Cailleach et la question de la compassion publique.

J’y repense à cause de tout ce que je vois défiler, sur différentes plates-formes, de la part de différentes personnes, aux bords politiques parfois diamétralement opposés. Je m’interroge sur ce classement que je vois fleurir sur ces réseaux. Ceux qui ressentent le besoin de montrer leur compassion et leurs prières (ce qui n’est pas nécessairement négatif, loin de là, et je parle déjà de cette réflexion dans l’article.) Et parfois, de manière un peu twistée, sur les jugements par rapport aux autres réactions.
Je ne suis pas le genre de personne qui étale ses sentiments. Mon éducation a très profondément ancré en moi une certaine distance et un certain refus des réactions publiques dithyrambiques. « Cela ne se fait pas. » On n’étale pas sa colère, sa douleur, sa peine, tout son remugle intérieur devant autrui. On le garde ou on l’exprime avec mesure et justesse. Je ne prétendrai pas avoir toujours sacrifié à cet impératif, mais il laisse sa marque dans mes manières de réagir. Et donc, je me demande, quel besoin de juger les réactions d’autrui : la personne qui réagit avec colère, pourquoi ne pas la laisser exprimer sa colère ? La personne qui réagit avec peine, pourquoi ne pas la laisser exprimer sa peine ? Et, la personne qui, en apparence, ne réagit pas, pourquoi en tirer des conclusions hâtives et la placer arbitrairement dans une case ? Pourquoi ne pas tout simplement se dire que les réseaux sociaux ne sont que des apparences, et que cette volonté de ne pas faire d’amalgames devraient peut-être aussi d’appliquer à tous ceux dont la ou les réactions diffèrent de la « nôtre ». ¨Puisqu’au final, c’est souvent de cela dont il s’agit. Celui ou celle qui ne s’inscrit pas dans le schéma majoritaire se voit souvent pointé du doigt, ou tancé. Directement ou indirectement. Mais, dans le fond, pourquoi ? On juge certaines réactions indignes, indécentes, non tournée vers la compassion, d’autres larmoyantes… J’en comprends intellectuellement bien les différents processus, les différentes motivations. Il n’en reste pas moins que la question que cela m’évoque c’est : « est-ce que cela veut dire que, dans le fond, il n’existe pas de places pour les réactions non normées ?  » Est-ce que, dans le fond, cette manière de réagir et de très vite condamner, n’est pas quelque peu ambivalente ?
Surtout quand cela se base sur des réactions de quelques lignes sur des réseaux numériques. Est-ce que ces incompréhensions, ces abîmes qui se creusent en quelques lignes et créée un fossé abyssal, ne sont pas justement ce qu’il y a de plus dangereux ? Je veux dire, au final, que ce soit par un silence obstiné ou par le spectre des différentes réactions, tous ces gens réagissent, tous ces gens ont été touchés, parce que tous, sont concernés ou potentiellement concernés. N’est-pas le plus important ? Accepter que l’autre puisse ne pas être pareil que nous, dans sa manière d’appréhender le monde, d’interagir avec lui et d’y réagir, dans les mouvements que nos actes font résonner dans la toile, n’est-ce pas cela, accepter autrui ? Alors, dans ces procédures de condamnation, n’est-ce pas justement le contraire qui s’exprime ?

Personnellement, je pense que les prières ne servent pas à grand chose de concret. Mon passé catholique (et très fervent, puisque j’ai tout de même, plusieurs années durant, envisagé d’entrer dans les ordres) me fait dire que non, la prière n’est jamais inutile. En tout cas, si des personnes en ressentent le besoin, quelque soit la manière dont ces prières s’expriment ou leurs croyances éventuelles, alors, qu’elles le fassent.
Mon côté pragmatique et mon intérêt pour le survivalisme en revanche, me fait dire que pleurer les morts, c’est joli mais ca ne préserve pas les vivants.
Que faire alors ?
Et bien, pour y répondre sans entrer dans la politique ou d’autres débats plus ardus (ce qui n’a jamais été le but du blog. En outre, l’analyse politique me dépasse largement), j’aurais quelques suggestions.
Chacun et chacune peut, en fonction de sa personne (on se connaît mieux que quiconque, et chaque personnalité, différente et unique, peut apporter quelque chose. Il n’y a jamais d’inutilité totale dans l’action concrète) acquérir des savoirs et des connaissances qui pourraient s’avérer utiles.
Par exemple, en faisant une formation de secourisme (même l’auto-formation, avec des vidéos, des livres et des connaissances médicales basiques, telles qu’on les apprenaient chez les Guides peut s’avérer utile). En resserrant les liens avec les personnes que l’on apprécie, même plus ou moins (tant qu’elles ne sont ni nuisibles ni toxiques), avec son clan (qu’il soit de sang, de cœur, de pensée, etc…). Et essayant de ne pas créer de clivages inutiles, y compris avec ceux qui ne partagent pas votre pensée politique ou religieuse. (Non, claquer la porte à un ami d’enfance en lui disant « tu es un sale facho » n’apporte rien de constructif. Par contre, si les deux personnes sont intelligentes, il peut y avoir un consensus : « ok, nous savons que nous ne partageons pas les mêmes idées. D’un commun accord, nous ne aborderons pas quand nous sommes en présence l’un de l’autre. », c’est dèjà éviter les clivages et les éloignements. Et nota bene : J’ai choisi un exemple, cette démonstration est à remettre dans tous les contextes et tous les schémas. J’aurais aussi pu dire « si vous êtes nationaliste, ne claquez pas la porte à un ami d’enfance sous prétexte que… » etc.)
Ensuite voici une suggestion qui sera sans doute perçue comme plus « polémique », mais  qu’il m’apparaît important de mentionner, justement parce qu’on voit rarement ce type de proposition fait dans l’optique que j’ai en tête.
Apprenez à vous servir d’une arme par exemple. Tout simplement parce que, dans les clubs de tirs, on n’apprends pas seulement à tirer, mais aussi à charger et à décharger une arme. On est en mesure de voir si elle a le cran de sécurité enclenchée ou non. On apprends aussi à ne pas se blesser stupidement avec si jamais un jour on doit en manipuler une (ne serait-ce que pour en repousser une). Ces suggestions ne sont pas faites dans un but d’appel à la violence, (et j’apprécierais de ne pas voir circuler sur internet des citations tronquées de cet article) : c’est une question de pragmatisme. Elles sont proposées dans un esprit de bon sens. Si un jour quelqu’un devait braquer une arme sur vous, et que vous êtes en mesure de voir que le cran de sécurité n’est pas retiré, alors peut-être serez-vous en mesure une autre décision que si vous ne pouviez pas le vérifier. Par exemple.
Apprenez quelques techniques de survivalisme, comme retirer des menottes faites avec des liens en plastique. Etc.
Encore une fois, tout ceci n’est pas dit dans un but belliqueux, bien au contraire. Je pense qu’être en pleine possession de ses moyens et savoir que l’on possède quelques connaissances pouvant éventuellement nous permettre de réagir de façon à maximiser nos chances et celles de nos proches évite aussi de se sentir totalement démuni et agressif gratuitement. (Au passage, il me paraît primordial de bien recentrer le propos : non je ne suis en aucun cas en train de sous-entendre que les victimes l’ont bien cherché et que s’ils avaient su ci ou mi, ils auraient eu la vie sauve, etc. Non. Ni de près ni de loin. Je suis juste en train de proposer des actions potentiellement constructives.)
C’est en tout cas l’optique que j’ai toujours essayé de mettre en pratique dans ma vie : apprendre, apprendre, apprendre. Accroître ses connaissances et ses savoirs-faire dans les domaines les plus divers (du jardinage à la broderie en passant par les langues et le survivalisme), la connaissance sert toujours. En revanche, se rendre compte de son ignorance dans un moment critique, ca fait mal.

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Le retour de la Cailleach et la question de la compassion publique

Avec l’approche du Solstice d’hiver, c’est aussi le retour de La Cailleach, la vieille au manteau bleu des landes désertiques couvertes de neige. La Crone des terres désolées et sauvages, l’esprit de l’Hiver, du givre.

Et avec son retour (elle se manifeste aussi curieusement pendant l’été, quand le froid me manque) c’est aussi quelques réflexions, pas forcément socialement très acceptables qui me viennent en tête, notamment sur la compassion « publique », celle que l’on affiche devant tout le monde quand un fait horrible survient. J’y pense depuis quelques jours en fait. Avec cette histoire de massacre dans une école primaire, j’ai eu l’occasion de voir défiler toutes sortes d’images sur facebook, des images avec des bougies allumées, des prières, des mots qui circulent sur les murs. Des images moins faciles aussi, notamment sur Pinterest ou comment tomber sur des photos d’enfants morts quand on n’a rien demandé.

Au-delà de l’élan de compassion, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a une curieuse ambivalence dans ces gestes, une ambivalence qui dit « oh mes Dieux c’est horrible, toute ma compassion pour les familles » et « heureusement que mes enfants à moi/ma famille à moi va bien ». C’est un peu l’équivalent du « Oh ma pauvre tu es vraiment dans la merde. Courage. » Une sorte de culpabilité et de remerciement qui s’entremêlent, un besoin de soulager sa conscience. On est désolés pour eux, on n’y peut rien, on se réjouit que sa propre famille aille bien et en même temps, on a envie quand même de dire quelque chose alors on partage et on poste des phrases convenues sur la barbarie du monde, sur la douleur et le deuil. Je n’irais pas jusqu’à taxer ces réactions d’hypocrisie, ca serait abusé et exagéré de ma part. Je pense que l’élan est sincère, ce que j’essaie d’analyser, c’est le mécanisme qui les sous-tends. Dans le fond, je les comprends tout à fait, elles sont « normales » si toutefois il y a quelque chose de normale sur terre. Si vous préférez, disons qu’elles sont compréhensibles.
Ce que je comprends moins, c’est ce besoin de l’étaler, de le faire publiquement : chaque fois qu’il y a une catastrophe (naturelle ou non) on a l’impression qu’il y a une sorte d’obligation sociale à se montrer sous un jour bon et compatissant.
Je vois pas en quoi ca peut aider les gens en question. Que l’on souhaite prier dans son coin, c’est une chose -encore que là aussi, j’y vois l’action de l’ambivalence expliquée ci-dessus- mais le faire publiquement ? Comme si on nous obligeait à prendre partie et que ce faisant, par ce partage, on effectuait une action performative « regardez, je suis quelqu’un de bien ». Quand j’étais enfant, on nous racontait parfois des paraboles sur la dame riche qui fait l’aumône aux pauvres quand il y a du monde pour la regarder, et qui ne donne rien quand elle est seule. C’est à cette histoire que ce genre de comportements me fait penser.
C’est facile de montrer de la compassion et de l’affliction pour des étrangers, c’est plus difficile de faire preuve de compassion pour des gens que l’on connait. En fait, plus on connait une personne, ses défauts, ses travers, ces petits riens qui nous agacent profondément, plus il devient difficile de faire preuve de compassion.
L’autre corollaire, concerne toutes ces réactions sur « la monstruosité » : j’ai l’impression que quand survient ce genre de fait, on essaie de diviser le monde en deux catégories, les gens « normaux » et « les monstres » : quand on fait de l’auteur d’un tel acte un monstre, une aberration, on lui ôte son statut d’humain, parce que continuer à lui accorder ce statut, c’est quelque part, reconnaître le monstre qu’il y a au fond de chacun d’entre nous. La bête noire que nous ne montrons pas.
Quand les gens partagent à la chaîne les images que je vois défiler depuis 72h sur mon mur de Facebook, ce n’est pas seulement de la compassion, c’est une tentative inconsciente de prouver qu’ils ne sont pas des monstres, mais des gens biens, avec un cœur et capables de sentiments. Et par le jeu conjugué de nombreuses petites phrases (comme « si tu ne partages pas, c’est que tu n’as pas de cœur ») on tente de nous faire prendre position, on nous somme de justifier, de prouver notre humanité.

Si je me base sur la rhétorique mise en place sur les réseaux sociaux, je n’ai pas de cœur. Bon, soit.

Quel rapport avec la Cailleach ?
La Cailleach, comme beaucoup de ses consœurs sombres, montrent un visage abominable et repoussant : en fait la part cachée de nous-même que nous ne voulons pas voir. Les aspects socialement inacceptables que nous refoulons et la dureté de certains faits ; notamment la mort. Pour autant, cela ne veut pas dire que ce sont des visages dépourvus de compassion, au contraire, mais cette compassion là est cachée, dissimulée : elle n’apparaît qu’une fois que tous les masques et les parures aient été mis en lambeaux, arrachés, anéantis. Alors seulement, quand vous vous retrouvez nus dépourvu de tout, l’aspect compassion apparaît, loin, très loin de ce que nous avons l’habitude de désigner par ce nom et que l’on manifeste habituellement. Comme un visage intime, privé qui ne se partage ni ne se montre, pas par la mise en place d’un autre jeu social (qui est plus ou moins égal à « si j’en parle, ce n’est pas de la compassion donc je fais tout dans mon coin et je me donne bonne conscience tout(e) seul(e) »).