Le retour de la Cailleach et la question de la compassion publique

Avec l’approche du Solstice d’hiver, c’est aussi le retour de La Cailleach, la vieille au manteau bleu des landes désertiques couvertes de neige. La Crone des terres désolées et sauvages, l’esprit de l’Hiver, du givre.

Et avec son retour (elle se manifeste aussi curieusement pendant l’été, quand le froid me manque) c’est aussi quelques réflexions, pas forcément socialement très acceptables qui me viennent en tête, notamment sur la compassion « publique », celle que l’on affiche devant tout le monde quand un fait horrible survient. J’y pense depuis quelques jours en fait. Avec cette histoire de massacre dans une école primaire, j’ai eu l’occasion de voir défiler toutes sortes d’images sur facebook, des images avec des bougies allumées, des prières, des mots qui circulent sur les murs. Des images moins faciles aussi, notamment sur Pinterest ou comment tomber sur des photos d’enfants morts quand on n’a rien demandé.

Au-delà de l’élan de compassion, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a une curieuse ambivalence dans ces gestes, une ambivalence qui dit « oh mes Dieux c’est horrible, toute ma compassion pour les familles » et « heureusement que mes enfants à moi/ma famille à moi va bien ». C’est un peu l’équivalent du « Oh ma pauvre tu es vraiment dans la merde. Courage. » Une sorte de culpabilité et de remerciement qui s’entremêlent, un besoin de soulager sa conscience. On est désolés pour eux, on n’y peut rien, on se réjouit que sa propre famille aille bien et en même temps, on a envie quand même de dire quelque chose alors on partage et on poste des phrases convenues sur la barbarie du monde, sur la douleur et le deuil. Je n’irais pas jusqu’à taxer ces réactions d’hypocrisie, ca serait abusé et exagéré de ma part. Je pense que l’élan est sincère, ce que j’essaie d’analyser, c’est le mécanisme qui les sous-tends. Dans le fond, je les comprends tout à fait, elles sont « normales » si toutefois il y a quelque chose de normale sur terre. Si vous préférez, disons qu’elles sont compréhensibles.
Ce que je comprends moins, c’est ce besoin de l’étaler, de le faire publiquement : chaque fois qu’il y a une catastrophe (naturelle ou non) on a l’impression qu’il y a une sorte d’obligation sociale à se montrer sous un jour bon et compatissant.
Je vois pas en quoi ca peut aider les gens en question. Que l’on souhaite prier dans son coin, c’est une chose -encore que là aussi, j’y vois l’action de l’ambivalence expliquée ci-dessus- mais le faire publiquement ? Comme si on nous obligeait à prendre partie et que ce faisant, par ce partage, on effectuait une action performative « regardez, je suis quelqu’un de bien ». Quand j’étais enfant, on nous racontait parfois des paraboles sur la dame riche qui fait l’aumône aux pauvres quand il y a du monde pour la regarder, et qui ne donne rien quand elle est seule. C’est à cette histoire que ce genre de comportements me fait penser.
C’est facile de montrer de la compassion et de l’affliction pour des étrangers, c’est plus difficile de faire preuve de compassion pour des gens que l’on connait. En fait, plus on connait une personne, ses défauts, ses travers, ces petits riens qui nous agacent profondément, plus il devient difficile de faire preuve de compassion.
L’autre corollaire, concerne toutes ces réactions sur « la monstruosité » : j’ai l’impression que quand survient ce genre de fait, on essaie de diviser le monde en deux catégories, les gens « normaux » et « les monstres » : quand on fait de l’auteur d’un tel acte un monstre, une aberration, on lui ôte son statut d’humain, parce que continuer à lui accorder ce statut, c’est quelque part, reconnaître le monstre qu’il y a au fond de chacun d’entre nous. La bête noire que nous ne montrons pas.
Quand les gens partagent à la chaîne les images que je vois défiler depuis 72h sur mon mur de Facebook, ce n’est pas seulement de la compassion, c’est une tentative inconsciente de prouver qu’ils ne sont pas des monstres, mais des gens biens, avec un cœur et capables de sentiments. Et par le jeu conjugué de nombreuses petites phrases (comme « si tu ne partages pas, c’est que tu n’as pas de cœur ») on tente de nous faire prendre position, on nous somme de justifier, de prouver notre humanité.

Si je me base sur la rhétorique mise en place sur les réseaux sociaux, je n’ai pas de cœur. Bon, soit.

Quel rapport avec la Cailleach ?
La Cailleach, comme beaucoup de ses consœurs sombres, montrent un visage abominable et repoussant : en fait la part cachée de nous-même que nous ne voulons pas voir. Les aspects socialement inacceptables que nous refoulons et la dureté de certains faits ; notamment la mort. Pour autant, cela ne veut pas dire que ce sont des visages dépourvus de compassion, au contraire, mais cette compassion là est cachée, dissimulée : elle n’apparaît qu’une fois que tous les masques et les parures aient été mis en lambeaux, arrachés, anéantis. Alors seulement, quand vous vous retrouvez nus dépourvu de tout, l’aspect compassion apparaît, loin, très loin de ce que nous avons l’habitude de désigner par ce nom et que l’on manifeste habituellement. Comme un visage intime, privé qui ne se partage ni ne se montre, pas par la mise en place d’un autre jeu social (qui est plus ou moins égal à « si j’en parle, ce n’est pas de la compassion donc je fais tout dans mon coin et je me donne bonne conscience tout(e) seul(e) »).

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3 réflexions sur “Le retour de la Cailleach et la question de la compassion publique

  1. Héhé, bienvenue au club des gens que cette histoire dérange dans le « mauvais sens »… des trucs en commun.

    Une phrase sur laquelle je tique évidemment :  » L’autre corollaire, concerne toutes ces réactions sur « la monstruosité » : j’ai l’impression que quand survient ce genre de fait, on essaie de diviser le monde en deux catégories, les gens « normaux » et « les monstres » : quand on fait de l’auteur d’un tel acte un monstre, une aberration, on lui ôte son statut d’humain, parce que continuer à lui accorder ce statut, c’est quelque part, reconnaître le monstre qu’il y a au fond de chacun d’entre nous. La bête noire que nous ne montrons pas. »

    C’est TOUJOURS le même problème, et c’est qui nous a été posé avec Hitler et qu’on n’a toujours pas surmonté depuis. Relire Hannah Arendt et le procès Eichmann, la banalisation du mal… Non, les humains sont tout aussi capable d’être dégueulasses, pas besoin d’être un taré/monstre. Mais les gens n’arrivent toujours pas à l’intégrer… et purée, j’ai entendu tellement de trucs monstrueux sur les gens qui ont des troubles mentaux, autistes etc, avec cette histoire que ça me donne la gerbe cette histoire. Vas-y que tout le monde des INEPTIES et met tous les gens dans le même panier… Marrant, j’en parlais avec mon élève aujourd’hui et j’ai tenté de la faire réfléchir un peu….

    •  » j’ai entendu tellement de trucs monstrueux sur les gens qui ont des troubles mentaux, autistes etc, avec cette histoire que ça me donne la gerbe cette histoire. » => Dans « La société décente » Avishai Margalit parle de la réification des gens. On commence par les réduire à une métonymie pour progressivement parvenir à leurs retirer le statut d’humain. Un malade mental ou un autiste est peut-être malade mentalement ou autiste, ca ne le rend pas pour autant moins porteur du titre « humain » ; Oui on peut être « humain » et faire un truc horrible. Oui; l’humain est horrible. Et non, je n’ai aucune confiance dans l’humain, et je ne crois pas à « sa bonté intrinsèque » (pour reprendre texto ce qu’on m’a un jour reproché en stage) et à toutes les conneries habituelles, comme si on devait définir un alignement de Donjons & Dragons… (neutre chaotique, ca compte ?)

      C’est plus facile, plus confortable de tout banaliser et d’accuser en bloc, justement. Quand j’entends ce genre de généralisation, j’ai juste envie de demander « et si vous remplacez « autiste » ou « malade mental » par « noir » ou « pédés » ou allons-y gaiment « juif » ou « arabes » ca vous gêne là tout d’un coup ? Et là, hop, silence général. Ben c’est le même processus.

      Dans le fond, je pense que nous sommes TOUS des monstres, nous avons tous quelque chose qui remue dans le fond de l’âme, la seule différence, c’est qu’il est caché, bien enterré. Et ca nous fait peur, parce que justement ce genre d’acte nous met face à la possibilité que nous soyons éventuellement capable de péter un plomb nous aussi. Et pour moi, « malade mental » n’est pas une insulte, c’est la société qui transforme ca en insulte, comme si la normalité était une preuve de « sanité » alors que comme disait ma prof de français… bref, tu connais la suite. Malade mental, autiste, c’est factuel. Ca indique un état. Point. Il n’y a rien à étalonner, à classer ou quoi ou de « ligne de conduite » à définir. Ce sont des personnes. Des humains. Comme nous dans le fond. Avec leurs bons et leurs mauvais côtés, qu’on peut aimer, ne pas aimer, qui peuvent nous soûler ou nous faire rire. Peu importe ce qu’ait été l’humain qui a tué les enfants en question, ca va changer quoi pour les autres malades/autistes ? On va les gazer pour être tranquille ? Ben voyons. A entendre certaines personnes, on a l’impression qu’ils sont pas loin de le penser.

      Bref, « strongly agree » avec toi.

      •  » Peu importe ce qu’ait été l’humain qui a tué les enfants en question, ca va changer quoi pour les autres malades/autistes ? On va les gazer pour être tranquille ? Ben voyons. A entendre certaines personnes, on a l’impression qu’ils sont pas loin de le penser.  »

        Ben justement oui. C’est mon impression, et c’est ça qui me fait mourir de trouille. C’est grosso modo ce qui est en train de se passer aux états-unis, car les prisons commencent à voir les « malades » grimper en flèche… et j’ai lu des articles US comme quoi la recrudescence des séries et autres sur les zombies ça traduit cette peur au quotidien dans certains états, de certains américains, et notamment la peur de « malades mentaux ». Je me dis qu’en France il y a plus d’aides possibles en terme de prévention, d’acceptation, de psys dispos etc… mais c’est toujours quand même tabou. Et vu ce qu’on a eu récemment comme débat sur le mariage gay, franchement, j’ai l’impression qu’on va vers une décadence totale de la pensée / intelligence…

        Et j’ai kiffé ton « c’est factuel » mdr. Effectivement… on est tous fou, on a tous le minotaure en soi, et toutes ces mises à distance c’est ridicule… Mais les gens sont aveugles à un point tellement avancé que je me demande comment c’est possible. Ca mériterait bien une météorite sur la gueule XD

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