Frigg, Gebo et les sacrifices

Note : toutes les références mythologiques sont faites de mémoire, sans vérification, donc il se peut que je me goure. 

Dans la série des idées reçues, outre ces histoires de foyer que nous avons rapidement vues, il y a en a une autre qui me fait lever le sourcil. « Frigg est une déesse gentille ». Gentille ? Frigg ?

Premièrement, le fait de classer les déités en deux catégories, les gentilles et les « pas gentilles » me laissent perplexe. Pourquoi avoir besoin d’établir une dinstinction pareille ? Pour savoir chez qui allez couiner pour demander tout et n’importe quoi, et les « pas gentilles » dire « ils vaut mieux les laisser tranquilles ? » Sans rires.

Frigg n’est pas gentille. Resituons le contexte.
Elle sait que son fils préféré, Balder, (je n’aime pas beaucoup la notion de chouchou, mais simplement : qui sait, à froid, à sec et sans chercher sur Google, le nom des autres enfants de Frigg et Odin ?) va mourir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour que cela n’arrive pas. En pure perte.
A peu près en même temps, elle perd un autre fils, Hödr, l’aveugle qui tire la flèche de gui. Oui, c’est leur second fils. De lui on ne sait pratiquement rien.
Ensuite, elle perdra son mari. Je ne sais plus dans quel texte elle apparaît sous l’identité de l’une de ses suivantes -l’hypothèse la plus souvent avancée étant qu’il s’agit d’une preuve que cette suivante n’est qu’une hypostase. Je suis sans doute partiale, mais personnellement, le thème de la Dame déguisée en une de ses suivantes pour se promener incognito est un thème relativement connu dans la littérature, y’a pas besoin d’aller chercher l’explication de l’hypostase pour ça-  bref, on parle de la mort d’Odin comme sa « seconde souffrance », la première étant la mort de Balder (sympa pour Hödr).

Elle enterre son mari, deux de ses fils, et elle est bonne pour ramasser les morceaux après le Ragnarök. On ne parle pas de sa mort, et en tant que déesse des liens et des fondements de la société, il est plutôt illogique de la voir morte : je ne la vois pas se suicider, comme Nanna, la femme de Balder qui, suivant les versions, se jette sur le bûcher funéraire ou se laisse mourir de chagrin (suivant les versions).

Comme toutes les déités de ce panthéon, elle fait ce qu’elle a faire, quand elle doit le faire.
Quand j’avais effectué un premier travail sur elle, en août dernier, j’avais rapidement listée quelques runes dont les énergies et les concepts brutes me faisaient penser à elle. Parmi ces runes, se trouve Gebo : en la regardant, j’avais trouvé amusant de constater que c’était la seule rune à ne jamais pouvoir être renversée (sauf si l’on utilise la rune Hagalaz sous forme de « flocon ») : Gebo forme un socle, à la fois en tant que concept structurant la société (acte de donner/recevoir) mais aussi codifiant les relations avec l’Autre-monde. En lisant le livre Le monde du double, de Régis Boyer, je me souviens qu’il fait allusion à ce passage du Hávamál souvent cité « mieux vaut ne pas trop donner que trop sacrifier », en y apportant une interprétation intéressante dans laquelle il n’est pas question d’être redevable de quoi que ce soit, mais plutôt comme idée que « il est préférable de réfléchir à deux fois avant d’aller gueuler pour demander un truc aux esprits et aux dieux, parce qu’à force de sacrifices et d’offrandes, il se pourrait bien que ca marche. Et que l’on se retrouve dans la merde. » Gebo en tant qu’assise, Gebo en tant que structure du lien social, même sans rentrer dans la notion de sacrifice, cela colle bien à Frigg (je me rend compte que je fais pour Frigg des articles-miroirs de ceux du Mois pour Odin…). Liens du tissage, liens qui structure, liens de la toile du Wyrd, liens du mariage. Il y aurait beaucoup à dire sur la nature de ces liens, y compris sur la nature de leur magie d’ailleurs.

Elle est la mère d’un dieu très aimé et de celui qui le tuera. Écartons la question du « pourquoi » elle cherche à le protéger, etc.
Nous en discutions une fois avec Ulvaten : Balder est un dieu délicat à comprendre, qui ne peut être perçu seul. Sa compréhension et son existence est intrinsèquement liée à celle d’autres déités.
Balder, dieu un peu trop parfait, dieu tardif qui est mis au monde et aimé pour être sacrifié, pour la renaissance après le Ragnarök. Balder est un dieu aimé, et ce qui rend son histoire touchante en quelque sorte, c’est l’énergie que tout le monde, et notamment Frigg, emploie pour tenter de le sauver. C’est là tout le drame : parce que sinon, un mec qui meurt, la belle affaire. Tous les sacrifices de la mythologie nordique sont intéressants si on regarde, non pas l’action en elle-même, mais ce qu’elle coûte, en souffrance, en larmes, en douleur et en renoncement. Balder est un enjeu, un pari pour l’avenir, et je repense à ce que j’ai écris précédemment sur les sacrifiés ( note : à relativiser d’après certains spécialistes, ainsi que me l’a indiqué Kundry 😉 il faudra que je lise le bouquin cité) et si on continue dans cette optique d’analyse : la jeunesse, la bonne santé, la vie relativement privilégiée, etc, pour que le sacrifice ait de la valeur.
Balder est une offrande, faite par Odin et Frigg, pour que l’histoire continue après le Ragnarök.

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Bog-peoples et sacrifices humains : sacrifices à Frigg ?

En visitant la section préhistoire du Musée National de Copenhague (d’ailleurs au passage, l’entrée est gratuite, y compris l’expo Viking… ca fait rêver quand on voit les tarifs pratiqués en France…) j’ai eu l’occasion de voir plusieurs « bog-peoples ». Des personnes retrouvées dans la boue et dont les corps sont parfaitement conservés. D’autres corps n’ont pas été aussi bien préservés et il ne reste que des squelettes.

Il y a une pièce spéciale qui reproduit l’ambiance des marais, grâce à des jeux de lumières, d’images et de sons. Dans cette pièce il y avait deux corps, dont l’un était celui d’une femme enveloppé dans un plaid jaune et brun à carreaux. Ses vêtements auraient encore pu être portés aujourd’hui, à peu de chose prêt. Je ne l’ai pas photographié, par respect. Ca fera peut-être sourire certains, je m’en fous. Sur le mur, il y avait un texte, en danois et en anglais, « Je suis un don » [je le traduirai et posterai plus tard.] L’énergie de la pièce, des corps et le texte donnaient quelque chose de très intense, particulier. Je ne suis pas restée très longtemps.

Je suis allée creuser un peu le bouquin de Britt-Mari Nasström, Freyja – The Great Goddess of the North, notamment le chapitre The Bog-Corpses. Il ressort de cette lecture que la datation des corps n’est pas chose facile (après, il date de 1995, les technologies a évoluée donc certaines affirmations sont sûrement à relativiser). Parmi ces corps, un grand nombre ont été victimes de mort violente (ce qui de mémoire n’était pas le cas de la femme exposée au Musée de Copenhague), seule une petite partie d’entre eux seraient morts noyés. Elle explique (en citant le danois P. Glob) ce qui permet d’affirmer qu’il s’agit là d’une mort rituelle : (un certain nombre de ces corps pouvant avoir été des condamnés à mort ou des noyades accidentelles)

– la jeunesse et la bonne santé de ces corps : une personne malade ou âgée n’aurait sans doute pas été considérée comme une offrande acceptable.
– les conditions dans lesquelles ils ont été retrouvés : la coiffure compliquée de l’une des femmes, les objets rituels, et le fait que le corps n’a pas gardé de trace d’une vie particulièrement rude, ce qui aurait pu indiquer qu’ils étaient « préparés » et « réservés ».

Certains spécialistes, comme Régis Boyer (de mémoire) ont émis l’hypothèse que ces corps retrouvés au Danemark et dans le Schleswig-Holstein aient pu être des sacrifices à Frigg, (note : ceci étant je ne crois pas me souvenir de l’avoir lu texto, peut-être dans les notes de bas de page des Eddas publiés chez Fayard, mais je n’en suis pas sûre) un des connecteurs étant le nom de la demeure de cette dernière, Fensalir, soit Salle des marécages.

Dans le chapitre Human Sacrifices, il est plutôt fait état (toujours par P. Glob) de sacrifices probable à Nerthus, comme Terre-Mère requérant des offrandes pour continuer à être fertile.  Dans son livre, Britt-Mari Nasström met en lien Nerthus et Freya, je ne pense pas qu’il soit pertinent de suivre cette piste pour rattacher Frigg aux sacrifiés, même si les connexions entre ces deux déesses sont très intéressantes.

En revanche, et ceci est une interprétation tout à fait personnelle -c’est peut-être une bêtise- mais outre le lien entre le lieu des sacrifices et le nom de la demeure de Frigg, je trouve que relier les sacrifiés à cette déesse est relativement pertinent pour différentes raisons.

* En lisant l’entrée sur Fensalir, John Lindow dit qu’il n’a aucune idée de la raison pour laquelle Frigg demeure au milieu des marais « bien qu’ils soient l’endroit d’un culte lors du retour du printemps ». Le culte, le sacrifice, le lieu où se situe son palais… un maigre « plus » qui vient de s’ajouter. Au niveau du culte, toujours d’après John Lindow, il y a un certain nombre de lieux portant le nom de Frigg, ce qui est la plupart du temps la marque d’un culte (étonnamment d’ailleurs, assez peu de noms portent le nom d’Odin, indication qu’il était surtout craint, mais que Thor et Freyr avaient plutôt la côté, contrairement à lui).

* Frigg est parfois surnommée All-Mother (Mère de Tout) et bien que ce ne soit pas ses uniques fonctions, elle reste connectée à la fonction maternelle, par exemple au niveau protection. Elle est la fille de Jörd (Fjörgyn) : Jörd est la première femme (je crois que Sturluson dit juste « concubine ») d’Odin : on peut y voir une sorte de « raffinement » de la société, comme les vanes liées aux fonctions de fertilité etc, et les Ases, déjà plus « intellectualisés ». Connecter Frigg à la Terre-Mère n’est donc pas complètement absurde, même si les fonctions de cette déesse se sont développées ; c’est un processus qui n’est pas sans m’évoquer, outre l’évolution mythologique, l’évolution de la figure d’Odin.

* Je radote mais je m’en fous : je trouve quand même significatif et intéressant le couple que forment Odin et Frigg. D’abord, comme dit dans un article précédent, je trouve qu’ils ont une dualité « force omnisciente » et « force agissante ». Ensuite Frigg est la gardienne des liens sociaux ; Odin posé en tant que « régulateur » des Ases : on a une sorte d’expression pouvoir interne et pouvoir externe, ce qui se passe dans la maison et à l’extérieur de la maison.   [Note : On dit souvent que Odin est le « chef » des Ases, c’est pour moi une notion qui est vraiment à nuancer et à remettre en contexte, j’ai l’impression que c’est une image faussée qui vient de la mise à plat de toutes les mythologies : on finit par vous dire que Zeus et Odin, c’est pareil. Non.] Concrètement, je crois que le seul dieu pour qui les sacrifices humains sont avérés, c’est Odin. Je trouverais donc plutôt significatif que les deux aient eu des sacrifices humains.

D’autant que nous n’avons pas vraiment d’exemple « vivant » de ce que signifiait « gérer la maisonnée » dans ce temps là : aujourd’hui, on est dans la majorité des cas répartis en « ménage » (suivant l’INSEE) d’une, deux, trois…. parfois sept personnes. Très rarement plus. Je n’ai pas les données d’une maisonnée type disons dans la Scanie ou la Seeland du VIIe siècle, mais cela comprenait une tripotée de personnes. Et la gestion des stocks ne se réduisait pas à la nourriture : tout était fait à la maison. Que l’on veuille s’assurer de ne manquer de rien et de passer la mauvaise saison sans trop d’encombre et que l’on fasse un sacrifice pour cela ne me semble incohérent comme hypothèse.

[Loki Project #14] Le sacrifié : Jésus, Balder, Loki

Balder

Je repensais l’autre jour au lien entre Balder et Loki. A ce que l’on en dit, aux racines de l’histoire, au pourquoi et au comment.

Balder est présenté comme le dieu bien sous tous rapports, celui qui est aimé de tous. Après avoir raconté son rêve à Frigg, sa mère, cette dernière décide de faire prêter serments à tous les êtres pour être certaine qu’aucun mal ne lui soit fait. Elle oublie le gui. Loki rongé de jalousie, s’arrange pour tout mettre en place et guide la main de Hödr dont la flèche de gui va finalement tuer Balder. (Je passe la partie avec la chevauché de Hermod vers Helheim et l’épisode avec la vieille géante -Loki- qui refuse de pleurer Balder. Etc.)
Par la suite, Vali, transformé en loup, tue Narvi. On prend ses intestins pour attacher Loki au rocher. Voilà pour le « background ».

D’un côté, Balder, le « gentil ». De l’autre, Loki, « le méchant ». Balder dont plusieurs auteurs ont pointé l’aspect « christique ». Il est lumineux (ca doit être pratique pour lire la nuit), tout le monde l’aime, son domaine est dans les cieux, il est un des fils du Père-de-Tout, son fils Forseti a hérité de bon nombre de ses aspect et il reviendra après le Ragnarök.

Il est tentant, devant autant de « qualités » de faire Loki une sorte de démon malveillant, jaloux, mauvais, destructeur… Pourtant, quelque chose me chiffonne dans ce parallèle simpliste.

Outre le fait que Balder est apparemment une figure relativement tardive dont certains développements (dans la Geste des Danois) sont plus complexes que dans les Eddas, il y a un truc qui me chiffonne dans ce parallèle, c’est la passivité de Balder.
Balder n’a rien demandé à personne : il ne fait rien, ne dit rien. Il ne demande pas à sa mère de le sauver. Il ne parle pas et on ne sait pas vraiment ce qu’il pense : de là à en faire le Perceval nordique, pourquoi pas.

Ces histoires de Breidablik, son domaine dans les cieux où rien d’impure ou de mauvais -suivant les traductions- ne peut entrer ne me fait pas penser à un quelconque paradis d’où le mal est banni. Pour moi c’est plus simple et plus pragmatique. Il est dit qu’après le Ragnarök, Balder reviendra d’entre les morts : plutôt que de pur/bon, le domaine pourrait être associée aux notions d’innangarðr (à l’intérieur) et d’útangarðr (extérieur) et en gros, ce qui est à l’intérieur est lié au civilisé, adopte les codes, friendly. L’extérieur l’inverse (je simplifie assez méchamment, pardon). Les histoires d’enclos, de forteresse sont assez courantes dans les mythes nordiques (le coup de la construction de la forteresse au début pour laquelle, tiens donc, Loki donne de sa personne, la forteresse de Menglod, bla bla bla). On peut donc prendre ces histoires sur la maison de Balder comme un truc bêtement factuelle : « chez moi y’a que des gens friendly« , ce qui n’est pas con si on se rappelle que sa mère est Frigg (notion d’hospitalité, tout ca). 

Mis à part sa mort, assez dramatique il est vrai, et sa « résurrection » après le Ragnarök, Balder n’a rien de particulier. Sa mort est effectivement un événement qui va accélérer la venue de la fin, mais « si » Frigg n’avait pas cherché à le sauver, « si » Fenrir n’avait pas été enchaîné, « si »…

Jésus n’est pas une figure passive, il est même plutôt révolutionnaire et parfois il pète des câbles pas possibles, comme quand il vire tous les marchands du temple à coup de pieds au cul. Il est né comme un semi-clodo dans une étable, pas dans une baraque cossue avec de la pierre. Il ouvre sa gueule, partage avec ses potes, il y a des théories qui se demande s’il n’avait pas été marié avec Marie-Madeleine… Jésus sait qu’il va mourir, mais il ne cherche pas à fuir sa mort (ou on ne cherche pas à le sauver de la mort).

Balder meurt. Sa femme meurt de chagrin. Frigg a tenté de le sauver mais ca n’a servi à rien, au moins de prime abord. Odin va emmerde une morte pour lui faire cracher le morceau à propos de son fils, là aussi, c’est ce qu’une lecture simple tend à indiquer (je tends à penser que c’est beaucoup plus complexes que cela : Frigg sait tout, logiquement, elle a du savoir qu’il mourrait, mais l’idée qu’elle ait vu aussi sa résurrection après le Ragnarök pourrait expliquer pourquoi elle agit de la sorte. Ceci étant, cette idée de tout savoir d’avance me chiffonne aussi un peu, puisque cela tend à indiquer que le destin est tout puissant, et à réfuter une partie du fonctionnement de l’orlög.)

Il meurt et reviendra et avec les quelques survivants, le monde recommencera. Ok. Mais pour qu’il revienne, le monde doit d’abord être détruit.

Je ne pense pas qu’il soit pertinent de base d’en chercher une, mais puisque ce parallèle est souvent établi, voilà mon interprétation -très-personnelle : pour moi, la « figure christique » (avec d’énormes guillemets) de la mythologie nordique, ce n’est pas Balder. C’est Loki. (et parfois, quand je vois la haine que certains « groupes nordisants » vouent au Christianisme, je me dit que c’est « intéressant » comme parallèle du coup).

Loki aux origines floues, dont « le lignage » est à peu près incertain, mis à part sa mère et son père. Loki qui voyage à travers les mondes et ne se pose vraiment nul part. Loki qui se sacrifie en fin de compte plusieurs fois pour les dieux : pour rapporter leurs attributs, pour la construction de la forteresse autour d’Asgard. Loki qui offre son coursier à Odin. Loki et sa force génératrice d’un changement révolutionnaire. Loki, frère de sang d’Odin, et qui sans doute, fera le sale boulot.

Pourquoi il tue Balder ? Il y pourrait y avoir plusieurs hypothèses, mais s’il ne le tuait pas ; ce dernier aurait sans doute péri au Ragnarök et le monde n’aurait pas recommencé.
Quelque part, il est l’agent du destin qui se sacrifie lui même en faisant tuer Balder. Certes, Balder est mort, mais il n’est pas « aux enfers », il est en Helheim, en sûreté pourrait-on dire. Plutôt bien reçu, avec tous les honneurs et il a la possibilité de rendre certaines choses aux Dieux.

Dans la Lokasenna, Loki met les Dieux face à leurs contradictions, à leur linge sale. Il braille sur les marchands du temple d’une certaine manière.
Il est attrapé. Son fils est massacré. Il est enchaîné et il attendra là la fin des temps. Loki s’est sacrifié, ou a été sacrifié, pour que les autres puissent continuer à vivre.
Sigyn reste auprès de lui, et la figure de la femme restant aux côtés de celui qu’elle aime, tenant le bol, m’évoque la figure de Marie-Madeleine aux pieds de la croix. Rappelons que le crucifiement était un châtiment infamant et que Jésus n’a pas eu droit à des funérailles grandioses.

Encore une fois, je ne pense pas qu’il y ait plus que des similitudes, mais en tant que « forces révolutionnaires de changements » et « sacrifice » je pense qu’il y a un parallèle intéressant qui est plus pertinent si on considère Jésus / Loki plutôt que Jésus / Balder.

[Odin Project – Jour 13] Sacrifices à Odin

Avant hier, j’ai abordé la question du sacrifice d’Odin, l’approche de l’article d’aujourd’hui est un peu différente. J’avais d’abord pensé à un article beaucoup plus léger pour aujourd’hui, mais en fait, c’est celui-ci qui s’est imposé.

Odin est un dieu qui présente beaucoup d’aspects riants, mais aussi beaucoup d’aspects beaucoup moins facile à aborder et à accepter. On retrouve beaucoup d’avertissements sur le fait qu’Odin est un dieu qui demande beaucoup et qu’il faut donc faire attention. Odin est connu pour être le dieu des batailles et pour partager avec Freya les guerriers morts au champ de bataille, les Einheriar et les emmener avec lui au Valhalla. Dans son aspect trompeur et briseur de serments, on disait qu’il sacrifiait volontairement les les plus braves pour pouvoir récupérer ces derniers. De là vient une superstition apparemment répandu comme quoi il ne faut pas trop se faire remarque quand on le sert, de peur qu’il ne le remarque et nous accorde une mort violente.

Valknut
Source wikipédia

 Un des symboles d’Odin est la Valknut (nœud des occis) qui représente trois triangles liés ensembles (d’après Wikipédia, ce nom est un néologisme non avéré). Symboliquement, c’est la représentation des liens entre les mondes et porté par une personne, il indique que cette personne lui appartient. Elle est présente sur deux pierres qui dépeignent un sacrifice à Odin : un des guerriers est attaché à un arbre par une corde autour du cou, prêt à être pendu, un autre est allongé, prêt à être tué par une lance. (Source : Teutonic religion, K. Gundarsson)

Diana Paxson a par ailleurs averti plus d’une fois qu’Odin était un dieu avec lequel il fallait se montrer prudent, sans quoi il pouvait devenir une partie de votre âme, au détriment d’autres choses (je cite de mémoire sans avoir la source première et ayant trouvé ceci sur internet -mais où ?- ce passage est donc à prendre, jusqu’à preuve du contraire, avec une certaine prudence.) Pour ce qui est de l’âme, je ne sais pas trop, j’y vois plutôt un reflet de notre part sombre et des travaux autour de celles-ci, travaux qui parfois nous font sauter à la figure des choses que l’on aurait clairement préféré oublier, mais ce n’est que mon interprétation du moment, peut-être, qu’elle changera à l’avenir.

En fait, ce n’est pas tout à fait faux. Odin est effectivement un dieu exigeant, qui ne se contente pas longtemps d’offrandes « simples » comme la nourriture ou des actes. Soit on se donne à lui, soit on ne se donne pas. C’est complètement le principe de la rune Gebo, qui imbrique la notion de don et de sacrifice (Au passage, c’est une rune que j’aime beaucoup et mon nom de pratique a étonnamment la même ambivalence au niveau de sa signification, puisque Aranna signifie ami et sacrifice. Le plus « amusant » étant sans doute que je ne connaissais pas les runes à l’époque où j’ai pris ce nom.) Les runes sont très complexes, et elles sont sous-jacente dans de nombreux concepts, histoires et visages de la mythologie nordique. J’ai parlé de Gebo par rapport au sacrifice qu’Odin fait de lui-même pour acquérir la connaissance, c’est un peu le même genre de notion ici. Pour autant, ca n’est pas forcément à prendre dans un sens littéral, mais il faut en tout cas « (s’)accorder, (se) donner, (s’) offrir librement ». Apparemment, il faut que ce don se rattache à quelque chose de vitale, une énergie puissante, je ne saurais pas trop expliquer pourquoi, puisque ca m’est apparu clair comme de l’eau de roche suite à un rêve fait cet après-midi -auparavant je n’aurais sans doute pas eu la même « lecture »-. J’ai tendance à penser que c’est à cause du don qu’il a fait de lui-même en se pendant à Yggdrasil et au fait qu’il soit rattaché au souffle, mais aussi à d’autres énergies (ce dont je parlerai une autre fois, peut-être).

À la lecture de ceci, ca a peut-être l’air d’être glauque, flippant ou sinistre, mais la notion de sacrifice n’implique pas forcément quelque chose de sanglant, loin de là. Je pense que cela dépend de notre vision et de notre vécu personnel par rapport à ce genre de concept et c’est à mon avis une des raisons pour lesquelles il est important de ne pas trop se fier aux « on dit que » et aux autres avertissements. Les écarter négligemment et ne pas les écouter est sans doute une erreur, les redouter et fuir ou redouter systématiquement le pire n’est pas non plus une réaction appropriée je pense.
Que ce soit en revanche un don qui nous demande beaucoup d’efforts, c’est entièrement vrai par contre, du moins c’est mon impression intime. Pour autant, penser que cela va obligatoirement nous nuire est une mauvaise interprétation. Pour prendre un exemple, travailler sur ses peurs et son ombre est quelque chose de très difficile et d’exigeant, mais de nécessaire pour avancer sur son chemin. Mais c’est un travail dont l’issue est positive.

Pour ce qui est de la mort violente, je pense que c’est de la superstition, quoique je me garderais bien d’affirmer quoi que ce soit, mais je pense que les déités sont aussi fortement en lien avec la nature du monde dans lequel elles sont adorées (j’aime pas ce mot mais je n’en ai pas d’autres) et clairement, dans notre monde, sauf exception et du moins pour le moment, les batailles rangées ne sont plus très fréquentes. Il y a aussi la notion de sexe : ce genre de mort était l’apanage des hommes. Si Odin était dans le passé un dieu plutôt vénéré -mais plus avec respect et crainte qu’avec amour semble-t-il- par les hommes, je pense que c’est très nettement moins le cas, puisqu’on retrouve de nombreuses femmes qui le « suivent ». Ce n’est pas pour oublier les soldates (ou les femmes-soldats, lisez avec le terme que vous préférez) loin de là, juste pour souligner une évolution culturelle (évolution n’a pas ici de sens mélioratif).

[Odin Project – Jour 11] Le sacrifice d’Odin

Je n’avais pas l’intention d’aborder ce sujet ce soir. Je voulais écrire quelque chose de plus simple, de moins prise de tête, mais en fait, rien d’autres n’arrive à prendre forme. Je n’ai que ces mots là en tête.

J’ai repris l’extrait du Hávamál qui est donné dans le livre de Renauld-Krantz, Anthologie de la poésie nordique ancienne que j’ai eu la chance de dénicher il y a quelques années. Il s’agit des strophes 138 et 139 (qui ne sont pas citées comme telles dans le livre). J’aime particulièrement sa traduction, raison pour laquelle je me suis basée dessus plutôt que sur la traduction proposée par Germanie. J’ai photographié l’extrait au lieu de le recopier pour laisser entrevoir sa mise en page particulière.

Le mythe d’Odin qui se sacrifie en se blessant avec sa lance puis en se pendant à Yggdrasil pendant neufs jours et neuf nuits est parfois rapproché de la crucifixion par certains. Même si sur la forme il y a une certaine ressemblance, ce n’est pas le cas sur le fond. Premièrement, à priori, rien n’oblige Odin à se sacrifier (le « à priori » est tout à fait volontaire), il le fait de lui-même. Il ne le fait pas non plus pour racheter les péchés de l’humanité, bien que je considère que les runes soient un cadeau aussi grand que le pardon divin dont il est question dans le Christianisme, mais pour acquérir la connaissance. Il ne s’agit pas de valoriser l’un au détriment de l’autre, cela n’a aucun sens et ce n’est pas mon intention, c’est une simple mise au point comparative.

Ce qui suit est ma vision des choses, je ne dis pas qu’elle est exacte. Nous savons qu’avant de se pendre à Yggdrasil, Odin a d’abord laissé son œil au fond de la source de Mimir dans le but d’acquérir de la connaissance. Pourtant, si cette première étape sur le chemin de la connaissance implique déjà la notion de sacrifice, il est ici partiel.

Auteur inconnu (?)

L’acte de se blesser avec sa lance et de se pendre à l’arbre du monde est une double initiation, tout d’abord celle de la volonté et de l’acceptation de la souffrance. Ensuite, cela figure pour moi la destruction non seulement de lui même, mais aussi de son égo. Il doit d’abord abîmer son corps (le receptacle du soi conscient) et laisser le reste prendre le dessus. Les neuf nuits préfigurant à la fois l’étape lente de la transe à un niveau indicible et celle de la mort, mais aussi les voyages dans les neufs mondes qui sont reliés à Yggdrasil. Comme si nous étions constitués de neuf sortes de « couches » successives se rapportant à quelque chose de précis (je n’en sais, ce sont des hypothèses, je n’ai pas vraiment arguments), qu’à chacune corresponde un monde et une nuit pour l’abandonner/le traverser. Odin est pour moi un dieu lunaire, j’ai d’ailleurs longtemps cru que la lune était en fait son œil, on pourrait dire qu’il fait en quelque sorte un voyage à l’intérieur de lui-même.

À travers la transe, il expérimente toutes choses, toutes ces choses constituent l’essence des runes et pour y accéder, il doit donner quelque chose, c’est pour cela qu’il se donne lui même. Il est celui qui accorde le souffle aux hommes, et dans la strophe 139, il est dit qu’il ramasse les runes en hurlant. Je pense qu’il les créée littéralement en les soufflant, comme la vie. Les runes ne sont pas des énergies mortes, elles sont mutables, volatiles parfois, et réagissent différemment avec chacun d’entre nous. Elles servent de clés pouvant ouvrir les portes de plusieurs voies, emmêlés. Elles peuvent être inscrites, être chantées etc. C’est d’ailleurs une des allusions de la strophe 144 (que je n’ai pas reproduite ici).
Il y a aussi sans doute à voir du côté des énergie du corps et des nœuds de la corde, (c’est une question que je me pose suite à un rêve très particulier que j’ai fait). Il est intéressant de souligner que les morts par noyades et pendaisons peuvent, d’après les croyances traditionnelles, être ramenés à la vie avec certaines runes.

Odin est un dieu assoiffé de connaissance, il ferait n’importe quoi pour savoir, qu’il ait créé les runes, ce qui m’émerveille le plus, ce n’est pas tant qu’il les ai ramassées, mais plutôt qu’il les ait partagées.

En relisant les deux strophes, je ne peux pas m’empêcher d’y trouver des runes en transparence : Ehwaz, la rune de l’arbre-monde (l’arbre emplit de vent), gebo, la rune du don (moi-même à moi-même remis), thurisaz (la lance), dagaz (l’illumination et la compréhension), raido (le voyage) et inguz (la transe), ansuz (le souffle). On distingue, au loin, les runes des Nornes, Hagalaz, Nauthiz et Isa. C’est pure extrapolation, mais peut-être n’est-il pas si aberrant de penser que les Nornes auraient pu lui souffler cette idée, le lui demander, lui promettant en échange la connaissance, comme autant d’énigmes à ramasser pour tous ceux qui viendraient après. C’est une interprétation sans doute tirée par les cheveux et lacunaire, mais bon.

En tout cas, de tous les passages de la mythologie nordique, ca a toujours été mon préféré, et de loin. Celui qui me trotte dans la tête le matin quand je dois prendre un train ou qui me fait oublier la moitié de ma liste de courses parce que je suis en train de penser à autre chose que ma brique de lait.