Playlist pour Balder

Sans titre-1

(Quelques doublons avec les pistes du Vieux, de Frigg et de Hel. C’est normal.)

Kūlgrinda – Apėja sauliūte
Hocico – The Day The World Stopped 
Klaus Nomi – Cold song
Velan KolodChto mié choumiétia [Βеданъ Колодъ – Что ми шумить] (transcription phonétique approximative, mes années de délire avec le cyrillique datent un peu…) 
Brian Boru
(Version en français chantée par Alan Stivell. )
Marv Pontkalleg (Version d’Andrea Ar Gouilh)
Sol Invictus – Kneel to the cross
The Cranberries – Daffodil Lament
Eluveitie – Anangantios
Faith & The Muse – The birds of Rhiannon
Guillaume de Machaut – Qui es promesse / Ha ! Fortune
Nebelhexë Against the Wall 

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Par Natacha Ilincic


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Une divagation sur Balder

[Partie UPG-esque/perso. Un autre article plus détaillé et analytique suivra un autre jour. Délai non garanti.]

Balder, le fils de Frigg et Odin. Le dieu lumineux et solaire à la mort tragique. Pendant longtemps, la manière dont il était présenté (gentil, bien sous tous rapports, bla bla bla) suffisait à me donner envie de gerber. Rien que pour la forme, je le détestais, comme je détestais Odin. (Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis.)

Baldur by munashiibennu (deviantart)

Même après avoir commencé à creuser les mythes nordiques, j’avais un peu du mal à le comprendre, contrairement à d’autres personnes autour de moi qui semblaient capter bien plus de choses que moi, et qui avaient (et ont toujours) beaucoup de points de vue pertinents sur lui. Pour moi, Balder, c’était un blondinet hyper mystérieux qui brillait la nuit, qui mourrait connement et dont la mort provoquait un bordel monstrueux. Pardon aux familles, mais c’était ça.

Novembre 2013. Je me remue les neurones valides dont la RAM ne sature pas pour écrire les articles du Odin Project. Et il y a cette drôle d’impression. Celle que Balder est plus ou moins en train de se pointer. Ca me laisse perplexe, même s’il y a eu deux ou trois taunts dans le monde physique (les Dieux nordiques, ces petits farceurs). Une nuit, je rêve de Balder. Le genre de rêve qui vous laisse profondément perplexe au petit matin. Je rêve de Balder la nuit anniversaire de la mort de ma mère. Je me demande si je dois y voir un sens quelconque et décide que non.

Passons. Ce bla bla est modérément intéressant, sa seule utilité étant de situer le contexte.

Balder, figure ambivalente s’il en est.
Il ne parle jamais, sauf pour aller raconter ses rêves à sa mère. On ne sait pratiquement rien de lui. On ne le voit jamais agir. Il y a deux ou trois trucs qui semblent dire que le mec, il est sacrément pawned quand même (le coup des jugements qui ne peuvent se réaliser).
Frigg essaie de le sauver, ca foire magistralement. Elle a voulu prendre toutes les précautions possibles, et du coup, la mort de son fils arrive de la manière la plus horrible qui soit, tué dans une enceinte sacrée, et de fil en aiguille, est l’élément déclencheur qui amènera le Ragnarök.

Il est, malgré lui, une sorte de point de tension, un accélérateur. Un catalyseur.

Balder pourrait-il être une sorte de trickster ?

A l’opposé de Loki, trickster agissant de manière consciente, je vois Balder comme un trickster « à l’insu de son plein gré ». Il ne le fait pas exprès, mais il provoque malgré lui une situation pas possible. La mention de ses jugements qui ne peuvent se réaliser (il faudrait que je vérifie plusieurs traductions des Eddas, histoire de voir si c’est le même sens partout, ou si ce vieux fou de Régis a encore fumé la moquette) est une des justifications pour cette hypothèse (même si je pense que ca a davantage à voir avec autre chose, voir plus loin) : chaque fois qu’il veut faire un truc, ou qu’il essaie d’influencer en ce sens, paf, pastèque. A cette théorie, on peut opposer le fait que tous les Dieux sont soumis au Wyrd, oui. Sauf que les autres, on ne souligne pas précisément ce point là. Dans le cas de Balder, c’est pratiquement un warning : s’il essaie de s’impliquer dans quelque chose, c’est mort.

Après, plus prosaïquement, il est intéressant de déterrer le fait que son fils, Forseti, soit le dieu qui préside au Thing (d’ailleurs en vérifiant, j’ai trouvé que le mot est toujours employé en islandais). Les jugements et sentences du père sont systématiquement caducs. Le fils préside l’Assemblée… Je suppose que c’est davantage en ce sens que les textes mentionnent ces histoires de jugements.

Un Dieu lumineux et bon ?

C’est l’autre point qui m’a/avait toujours fait tiquer avec Balder. Cette manière de le présenter comme une sorte de figure parfaite, dont le portrait contraste singulièrement avec tous les autres.
Lumineux, oui. Mais, comme plusieurs personnes autour de moi l’ont fait judicieusement remarquer, l’aspect lumineux de Balder se rapproche plus des radiations nucléaires que de la lumière du soleil par un bel après-midi. D’une certaine manière, on peut faire un parallèle entre cet aspect nucléaire et son aspect de « trickster passif ».
L’autre notion, celle de « pureté » (notion en réalité abordée / traduite de différentes manières) peut également s’interpréter par le biais de ce prisme : ce n’est pas tant une question de pureté qu’une question de « réaction chimique ». Un peu comme des molécules de telle ou telle substance qui au contact d’une autre peuvent produire différents types de réactions. Balder est en quelque sorte un réactif. A la notion de pureté, je préfère donc la notion d’inertie : ce n’est pas que rien d’impur (ou de mauvais suivant les tradz) soient interdits dans sa halle, c’est « juste » que tout ce qui peut avoir une réaction à son contact doit demeurer à l’écart. Parce qu’autrement cela produit une réaction en chaîne.

J’ai longtemps considéré que Loki et Balder étaient, par essence, antagonistes. Aujourd’hui je suis plus sceptique sur cette question. Quelque part, en dépit du fait que l’un assassine l’autre, en dépit de la question « qui est réellement derrière la mort de Balder ? » (déjà soulevée), il y a quelque chose en eux qui se complète. Je serais bien en peine de dire quoi ou de l’expliquer. (De toute façon, en raison de sa nature UPG-esque, cet article est un point de vue tout à fait personnel.)

Au niveau de la pratique, radiations nucléaires ou pas, je trouve que l’énergie de Balder a quelque chose de remuant. Sous l’aspect « lumineux », son énergie est en fait assez torturée. Comme Heimdall, il est terriblement seul : seul au milieu des autres qui lui envoient des projectiles dans la tronche pour tester son invincibilité. Il est une focale, un transformateur, mais ce qui lui arrive, c’est pour les autres. Balder est un dieu assez distant : j’aurais du mal à l’expliquer, mais autant certaines déités ont une énergie « proche », autant ce n’est pas son cas.

Sa lumière, il la porte dans le monde des morts. Il est la lumière étrange qui brille en Helheim. Il est notre part de renoncement et l’espoir de voir un jour revenir des jours meilleurs. Davantage qu’un dieu lumineux et aimé de tous, je vois en Balder un sacrifié. Un pari sur le futur. Un sacrifié qui n’a rien demandé. Donné dans la douleur pour un peut-être improbable. Sa mort a quelque chose des images de Gaston Bachelard, sur la mort de l’eau et la mort du feu. La mort verticale du feu, irradiante, dans le moment où il est touché par la flèche de gui. D’horizontale et lancinante dans son voyage sur les eaux, dans le monde des morts où il reste.
Même si son aspect lumineux est présent, pour aussi étrange et tordue qu’elle soit, je ne pense pas que sa lumière, souterraine, soit pour nous. Elle est pour ceux que nous avons aimés et qui sont morts. Elle est pour les morts sans noms qui n’ont pas de réconfort. Nous pouvons la percevoir mais pas l’étreindre.

(Finalement, en me relisant vaguement en diagonale, je trouve que Helheim ressemble à un laboratoire P4.
Balder est une substance contaminante que l’on isole pour ne pas radier tout le monde de la carte, en attendant qu’elle puisse être utile, parce qu’on le sait, elle sera utile un jour. Le schéma de sa mort / protection est un protocole de recherche suivi d’un epic fail avec contamination des chercheurs. En attendant, nous nous contentons d’espérer.
Bref, je ne sais pas si je dois trouver ca déprimant, marrant, ou optimiste comme vision.)

[Odin Project #13] Les enfants d’Odin [généalogie]

On prête parfois à Odin d’être à l’origine de la plupart des Ases, ce qui me semble quelque peu exagéré, même si on peut lui rattacher la paternité d’un certain nombre d’enfants (et de petits-enfants par déduction). Probablement en raison de certains de ses heiti (je pense à Père-de-Tout, mais le rapprochement initial ne vient pas de moi), mais aussi de la création des humains telle que racontée dans la Gylfaginning (Ask et Embla). A noter que dans la Rígsþula (Chant de Rígr), c’est Heimdall, qui sous le nom de Rígr, engendre la race humaine : certains auteurs [encore une fois qui ? Je ne me souviens plus] ont suggéré que ce Rígr pourrait en réalité être Odin. Je ne sais vraiment quoi en penser, là au pied levé, je partage davantage à titre d’anecdote.

[La graphie des noms est celle utilisée par John Lindow]

Balder (M) : Second fils d’Odin après Thor. Frigg est sa mère.

Hermód (M) : Hermód est-il le fils ou un homme de main d’Odin ? John Lindow explique qu’il pourrait très bien être à l’origine un héros humain -le même type de paradigme se pose quant à l’origine de Bragi, qui a très bien pu être un scalde divinisé. Il précise aussi que l’histoire de la mort de Balder est parfois présentée comme se jouant entre trois frères (donc Balder, Hermód et Hödr) : j’avais lu -reste à retrouver la source : Turville-Petre ?- que le fait que cela se produise au sein d’une même famille (y compris en incluant Loki) pourrait être un exemple d’un règlement fratricide tel que cela pouvait se passer à l’époque.

Höd (M) : Fils aveugle d’Odin. [sa cécité n’est pas mentionnée dans tous les textes]. De manière assez surprenante, lui aussi survit au Ragnarök. Pas plus que pour Hermód le fait que sa mère soit Frigg n’est systématiquement mentionné.

Sæming (M) : Mentionné dans l’Histoire des rois de Norvège, soit fils d’Odin, soit fils de Freyr, cela n’est clair. Dans le prologue des Eddas, il est nommé comme étant le fils de Skadi et d’Odin (en plus d’autres fils non cités). A noter que j’ai parfois lu que l’union d’Odin et de Skadi avait donné naissance aux Sames [?].

Sága (F) : Sa parenté n’est pas claire non plus, il est parfois mentionné qu’elle est la fille d’Odin. En tout cas sa mère est inconnue.  Lindow mentionne qu’en considérant l’étymologie de son nom, certains spécialistes pensent que Sága pourrait être un autre nom de Frigg.

Thor (M) : Fils d’Odin et de Jörd.

Vídar (M) : Fils d’Odin et de Gríd, une géante.

Váli (M) : Dans le Skáldskaparmál, un kenning le désigne comme étant « le fils d’Odin et de Rind ».

Et à propos de Týr ? Toujours dans le Skáldskaparmál, un kenning le désigne sous le nom de « fils d’Odin ». Cependant, dans la Hymiskviða (Chant d’Hymir), qui raconte l’expédition de Thor et Týr chez le géant Hymir, on apprend que ce dernier est le père de Týr. Quant à l’identité de sa mère, elle pose apparemment problème à beaucoup de spécialistes : soit elle est une Ase, et autant l’union entre une géante et un ase ne pose pas de problèmes, autant l’inverse, déjà plus (pour diverses raisons, bla bla bla). Soit elle est une géante, ce qui pose un autre paradigme. Ceci étant, le cas de cette déité demanderait un approfondissement spécifique parce qu’il est assez particulier. [Personnellement, vu l’évolution des fonctions respectives de Týr et d’Odin, et d’autres détails,  j’ai un peu du mal à le considérer comme son fils.]

Sources : 
Norse mythology, John Lindow
A Piece of Horse Liver, Jón Hnefill Aðalsteinsson
Norse mythology, Kathleen Daly

[Odin Project #7] Odin est-il impliqué dans la mort de Balder ?

« Odin’s last words to Baldr » (1908) by W. G. Collingwood.

La mort de Balder est abordée dans plusieurs textes : dans la Gylfaginning (chapitre 49), dans la Völuspá (31 et 32) et les Baldrs draumar.

Je n’en resituerai pas le contexte, qui a déjà été abordé plusieurs fois sur ce blog, me contentant de rappeler que Loki pousse Hödr à décocher la flèche fatale. Ici commence l’interprétation.

Loki n’est pas directement puni : ce n’est pas lui que Vali, le fils engendré par Odin et Rind, tuera. C’est Hödr. Loki sera châtié suite à ce qui se passe dans la Lokasenna, où il explique être la raison pour laquelle Balder n’est pas présent au banquet (= la raison pour laquelle il est mort) [strophe 28]. Suite à cette déclaration, ni Frigg ni Odin ne répondent.
Les raisons pour lesquels Loki a poussé Hödr a commettre le meurtre ne sont jamais développées. On dit simplement qu’il était jaloux de Balder, ce dernier étant aimé de tous. A noter que là où dans les Eddas poétiques, Balder est un dieu disons « bien sous tous rapports », la description qu’en fait Saxo Grammaticus dans La Geste des Danois est quelque peu différente : Balderus (qui est présenté sous un jour beaucoup moins sympathique) se retrouve en compétition avec Hotherus (=Hödr, sauf que Hotherus n’est pas aveugle) pour gagner l’amour d’une femme, Nanna et finalement, Hotherus tuera Balderus. Si ma mémoire est bonne, il n’y a pas d’équivalent de Loki dans le panthéon germanique, il est une figure propre au panthéon nordique (je distingue germanique et nordique pour des raisons également évoquées précédemment sur ce blog).

Essayons de regarder la mort de Balder en retirant Loki de l’équation. La façon dont Balder est tué présente un certain nombre de traits avec un épisode de la Saga de Gautrek où (en gros, hein) un mec nommé Starkaðr survit à toutes sortes d’aventures et finit par faire un simulacre de sacrifice à Odin : il fait semblant de s’offrir à lui, avec une corde non tendue autour du cou et une branche d’osier comme lance. Sauf que d’un seul coup, la corde se tend et le pend, tandis que l’osier devient une lance et lui transperce le corps. La plante inoffensive qui se transforme en arme mortelle est commune aux deux histoires.

Il existe un certain nombre de parallèles entre Odin et Hödr. Un certain nombre de heiti décrivent Odin comme borgne ou même aveugle. Le nom de Hödr est traduit par « guerrier ». Dans la description des deux, il y a une certaine « schématisation » qui est commune, au moins en apparence. Je ne sais pas si une analyse plus poussée de l’origine du nom de Hödr ne se rattacherait pas à l’étymologie du nom Odin.

En admettant cette hypothèse, reste la question du « pourquoi » ? Pourquoi Odin sacrifierait-il son fils « aimé de tous » -et sa mort ne le réjouit absolument pas ? Plusieurs hypothèses complémentaires :

1/ La première (la mienne) : c’est que Odin, en tant que « responsable » des dieux, (comme vu ici) est chargé aussi du futur de tous. Il doit faire des choix, aussi douloureux soit-il en gardant à l’esprit l’évolution des mondes. Il est donc pas impossible de penser qu’il ait sacrifié Balder au destin (et un sacrifice qui ne vous coûte rien n’est pas un sacrifice, je fais une distinction entre cette notion et celle de don). Le destin n’étant pas ici une entité incontrôlable à laquelle les dieux sont soumis (bien que cela soit le cas dans les mythes nordiques : mêmes les dieux sont soumis aux lois du Wyrd) mais disons le calcul froid et pragmatique d’un stratège qui doit abandonner en apparence pour pouvoir remporter la bataille plus tard. Balder, comme Hel, sont peut-être des ajouts tardifs, approximativement du Xe siècle (je cite de mémoire, m’en souvenant quand j’avais fait les recherches sur Hel / Dame Holle et la Cailleach en juin 2011) : il est vrai que, même si je ne suis pas absolument convaincue par le rapprochement de Balder avec une figure christique, il n’est pas déraisonnable de penser que la façon dont il est présenté préfigure une certaine évolution.

2/ Cela nous mène à la seconde hypothèse, avancée par Patrick Guelpa. Odin et les autres Ases sont des figures d’un monde ancien, Balder représente le futur. On peut y voir la passation des anciennes puissances à des nouvelles, avant que ne s’écroule « l’ancien monde » (littéralement, Ragnarök signifie « Crépuscule des Puissances).

3/ Enfin, la troisième interprétation, celle qui est plusieurs fois reprises et étayée par K. Gundarsson : on retrouve la mort comme constante chez Odin, y compris dans la poésie, qui est utilisée par les skaldes pour se souvenir des morts, et honorer leurs exploits. [Note : on retrouve cela chez Saga, la fille d’Odin. Elle figure parmi les suivantes de Frigg -souvent douze, mais leur nombre varie suivant les textes- et on dit qu’elle se rappelle de toutes les histoires et de la généalogie des familles]. Ce que murmure Odin à l’oreille de Balder au moment où celui-ci est sur le bûcher funéraire, pourrait donc être la généalogie des Ases. Autrement dit, la possibilité de remonter à la source et de redécouvrir les anciens dieux une fois le Ragnarök passé, puisque Balder, et un certain nombre d’autres dieux, survivent et reviennent. Il aurait donc volontairement « préservé » Balder comme une sauvegarde de mémoire pour ne pas qu’ils soient tous oubliés.

Loin de s’exclure, ces trois possibilités dressent un tableau intéressant. Loki, loin d’avoir été la « source » de sa mort, n’aurait été qu’un exécuteur ignorant -ou pas d’ailleurs- le plan derrière. Bien que ses actions sèment généralement une belle pagaille, il est aussi celui qui permet de les résoudre, et qui permet d’en tirer, au moins des avantages, sinon de rétablir un certain statu quo. Ceci amènerait des débats intéressant, à voir pour une autre fois.

Sources : 

Our Troth, vol.1
Norse mythology
, John Lindow
La Völuspá, Essai sur l’ancienne poésie islandaise, Patrick Guelpa
Wotan – The road to Valhalla, Kvedulf Gundarsson
Mythes et Dieux de la Scandinavie ancienne, Georges Dumézil

[Loki Project #14] Le sacrifié : Jésus, Balder, Loki

Balder

Je repensais l’autre jour au lien entre Balder et Loki. A ce que l’on en dit, aux racines de l’histoire, au pourquoi et au comment.

Balder est présenté comme le dieu bien sous tous rapports, celui qui est aimé de tous. Après avoir raconté son rêve à Frigg, sa mère, cette dernière décide de faire prêter serments à tous les êtres pour être certaine qu’aucun mal ne lui soit fait. Elle oublie le gui. Loki rongé de jalousie, s’arrange pour tout mettre en place et guide la main de Hödr dont la flèche de gui va finalement tuer Balder. (Je passe la partie avec la chevauché de Hermod vers Helheim et l’épisode avec la vieille géante -Loki- qui refuse de pleurer Balder. Etc.)
Par la suite, Vali, transformé en loup, tue Narvi. On prend ses intestins pour attacher Loki au rocher. Voilà pour le « background ».

D’un côté, Balder, le « gentil ». De l’autre, Loki, « le méchant ». Balder dont plusieurs auteurs ont pointé l’aspect « christique ». Il est lumineux (ca doit être pratique pour lire la nuit), tout le monde l’aime, son domaine est dans les cieux, il est un des fils du Père-de-Tout, son fils Forseti a hérité de bon nombre de ses aspect et il reviendra après le Ragnarök.

Il est tentant, devant autant de « qualités » de faire Loki une sorte de démon malveillant, jaloux, mauvais, destructeur… Pourtant, quelque chose me chiffonne dans ce parallèle simpliste.

Outre le fait que Balder est apparemment une figure relativement tardive dont certains développements (dans la Geste des Danois) sont plus complexes que dans les Eddas, il y a un truc qui me chiffonne dans ce parallèle, c’est la passivité de Balder.
Balder n’a rien demandé à personne : il ne fait rien, ne dit rien. Il ne demande pas à sa mère de le sauver. Il ne parle pas et on ne sait pas vraiment ce qu’il pense : de là à en faire le Perceval nordique, pourquoi pas.

Ces histoires de Breidablik, son domaine dans les cieux où rien d’impure ou de mauvais -suivant les traductions- ne peut entrer ne me fait pas penser à un quelconque paradis d’où le mal est banni. Pour moi c’est plus simple et plus pragmatique. Il est dit qu’après le Ragnarök, Balder reviendra d’entre les morts : plutôt que de pur/bon, le domaine pourrait être associée aux notions d’innangarðr (à l’intérieur) et d’útangarðr (extérieur) et en gros, ce qui est à l’intérieur est lié au civilisé, adopte les codes, friendly. L’extérieur l’inverse (je simplifie assez méchamment, pardon). Les histoires d’enclos, de forteresse sont assez courantes dans les mythes nordiques (le coup de la construction de la forteresse au début pour laquelle, tiens donc, Loki donne de sa personne, la forteresse de Menglod, bla bla bla). On peut donc prendre ces histoires sur la maison de Balder comme un truc bêtement factuelle : « chez moi y’a que des gens friendly« , ce qui n’est pas con si on se rappelle que sa mère est Frigg (notion d’hospitalité, tout ca). 

Mis à part sa mort, assez dramatique il est vrai, et sa « résurrection » après le Ragnarök, Balder n’a rien de particulier. Sa mort est effectivement un événement qui va accélérer la venue de la fin, mais « si » Frigg n’avait pas cherché à le sauver, « si » Fenrir n’avait pas été enchaîné, « si »…

Jésus n’est pas une figure passive, il est même plutôt révolutionnaire et parfois il pète des câbles pas possibles, comme quand il vire tous les marchands du temple à coup de pieds au cul. Il est né comme un semi-clodo dans une étable, pas dans une baraque cossue avec de la pierre. Il ouvre sa gueule, partage avec ses potes, il y a des théories qui se demande s’il n’avait pas été marié avec Marie-Madeleine… Jésus sait qu’il va mourir, mais il ne cherche pas à fuir sa mort (ou on ne cherche pas à le sauver de la mort).

Balder meurt. Sa femme meurt de chagrin. Frigg a tenté de le sauver mais ca n’a servi à rien, au moins de prime abord. Odin va emmerde une morte pour lui faire cracher le morceau à propos de son fils, là aussi, c’est ce qu’une lecture simple tend à indiquer (je tends à penser que c’est beaucoup plus complexes que cela : Frigg sait tout, logiquement, elle a du savoir qu’il mourrait, mais l’idée qu’elle ait vu aussi sa résurrection après le Ragnarök pourrait expliquer pourquoi elle agit de la sorte. Ceci étant, cette idée de tout savoir d’avance me chiffonne aussi un peu, puisque cela tend à indiquer que le destin est tout puissant, et à réfuter une partie du fonctionnement de l’orlög.)

Il meurt et reviendra et avec les quelques survivants, le monde recommencera. Ok. Mais pour qu’il revienne, le monde doit d’abord être détruit.

Je ne pense pas qu’il soit pertinent de base d’en chercher une, mais puisque ce parallèle est souvent établi, voilà mon interprétation -très-personnelle : pour moi, la « figure christique » (avec d’énormes guillemets) de la mythologie nordique, ce n’est pas Balder. C’est Loki. (et parfois, quand je vois la haine que certains « groupes nordisants » vouent au Christianisme, je me dit que c’est « intéressant » comme parallèle du coup).

Loki aux origines floues, dont « le lignage » est à peu près incertain, mis à part sa mère et son père. Loki qui voyage à travers les mondes et ne se pose vraiment nul part. Loki qui se sacrifie en fin de compte plusieurs fois pour les dieux : pour rapporter leurs attributs, pour la construction de la forteresse autour d’Asgard. Loki qui offre son coursier à Odin. Loki et sa force génératrice d’un changement révolutionnaire. Loki, frère de sang d’Odin, et qui sans doute, fera le sale boulot.

Pourquoi il tue Balder ? Il y pourrait y avoir plusieurs hypothèses, mais s’il ne le tuait pas ; ce dernier aurait sans doute péri au Ragnarök et le monde n’aurait pas recommencé.
Quelque part, il est l’agent du destin qui se sacrifie lui même en faisant tuer Balder. Certes, Balder est mort, mais il n’est pas « aux enfers », il est en Helheim, en sûreté pourrait-on dire. Plutôt bien reçu, avec tous les honneurs et il a la possibilité de rendre certaines choses aux Dieux.

Dans la Lokasenna, Loki met les Dieux face à leurs contradictions, à leur linge sale. Il braille sur les marchands du temple d’une certaine manière.
Il est attrapé. Son fils est massacré. Il est enchaîné et il attendra là la fin des temps. Loki s’est sacrifié, ou a été sacrifié, pour que les autres puissent continuer à vivre.
Sigyn reste auprès de lui, et la figure de la femme restant aux côtés de celui qu’elle aime, tenant le bol, m’évoque la figure de Marie-Madeleine aux pieds de la croix. Rappelons que le crucifiement était un châtiment infamant et que Jésus n’a pas eu droit à des funérailles grandioses.

Encore une fois, je ne pense pas qu’il y ait plus que des similitudes, mais en tant que « forces révolutionnaires de changements » et « sacrifice » je pense qu’il y a un parallèle intéressant qui est plus pertinent si on considère Jésus / Loki plutôt que Jésus / Balder.