[Odin Project #7] Odin est-il impliqué dans la mort de Balder ?

« Odin’s last words to Baldr » (1908) by W. G. Collingwood.

La mort de Balder est abordée dans plusieurs textes : dans la Gylfaginning (chapitre 49), dans la Völuspá (31 et 32) et les Baldrs draumar.

Je n’en resituerai pas le contexte, qui a déjà été abordé plusieurs fois sur ce blog, me contentant de rappeler que Loki pousse Hödr à décocher la flèche fatale. Ici commence l’interprétation.

Loki n’est pas directement puni : ce n’est pas lui que Vali, le fils engendré par Odin et Rind, tuera. C’est Hödr. Loki sera châtié suite à ce qui se passe dans la Lokasenna, où il explique être la raison pour laquelle Balder n’est pas présent au banquet (= la raison pour laquelle il est mort) [strophe 28]. Suite à cette déclaration, ni Frigg ni Odin ne répondent.
Les raisons pour lesquels Loki a poussé Hödr a commettre le meurtre ne sont jamais développées. On dit simplement qu’il était jaloux de Balder, ce dernier étant aimé de tous. A noter que là où dans les Eddas poétiques, Balder est un dieu disons « bien sous tous rapports », la description qu’en fait Saxo Grammaticus dans La Geste des Danois est quelque peu différente : Balderus (qui est présenté sous un jour beaucoup moins sympathique) se retrouve en compétition avec Hotherus (=Hödr, sauf que Hotherus n’est pas aveugle) pour gagner l’amour d’une femme, Nanna et finalement, Hotherus tuera Balderus. Si ma mémoire est bonne, il n’y a pas d’équivalent de Loki dans le panthéon germanique, il est une figure propre au panthéon nordique (je distingue germanique et nordique pour des raisons également évoquées précédemment sur ce blog).

Essayons de regarder la mort de Balder en retirant Loki de l’équation. La façon dont Balder est tué présente un certain nombre de traits avec un épisode de la Saga de Gautrek où (en gros, hein) un mec nommé Starkaðr survit à toutes sortes d’aventures et finit par faire un simulacre de sacrifice à Odin : il fait semblant de s’offrir à lui, avec une corde non tendue autour du cou et une branche d’osier comme lance. Sauf que d’un seul coup, la corde se tend et le pend, tandis que l’osier devient une lance et lui transperce le corps. La plante inoffensive qui se transforme en arme mortelle est commune aux deux histoires.

Il existe un certain nombre de parallèles entre Odin et Hödr. Un certain nombre de heiti décrivent Odin comme borgne ou même aveugle. Le nom de Hödr est traduit par « guerrier ». Dans la description des deux, il y a une certaine « schématisation » qui est commune, au moins en apparence. Je ne sais pas si une analyse plus poussée de l’origine du nom de Hödr ne se rattacherait pas à l’étymologie du nom Odin.

En admettant cette hypothèse, reste la question du « pourquoi » ? Pourquoi Odin sacrifierait-il son fils « aimé de tous » -et sa mort ne le réjouit absolument pas ? Plusieurs hypothèses complémentaires :

1/ La première (la mienne) : c’est que Odin, en tant que « responsable » des dieux, (comme vu ici) est chargé aussi du futur de tous. Il doit faire des choix, aussi douloureux soit-il en gardant à l’esprit l’évolution des mondes. Il est donc pas impossible de penser qu’il ait sacrifié Balder au destin (et un sacrifice qui ne vous coûte rien n’est pas un sacrifice, je fais une distinction entre cette notion et celle de don). Le destin n’étant pas ici une entité incontrôlable à laquelle les dieux sont soumis (bien que cela soit le cas dans les mythes nordiques : mêmes les dieux sont soumis aux lois du Wyrd) mais disons le calcul froid et pragmatique d’un stratège qui doit abandonner en apparence pour pouvoir remporter la bataille plus tard. Balder, comme Hel, sont peut-être des ajouts tardifs, approximativement du Xe siècle (je cite de mémoire, m’en souvenant quand j’avais fait les recherches sur Hel / Dame Holle et la Cailleach en juin 2011) : il est vrai que, même si je ne suis pas absolument convaincue par le rapprochement de Balder avec une figure christique, il n’est pas déraisonnable de penser que la façon dont il est présenté préfigure une certaine évolution.

2/ Cela nous mène à la seconde hypothèse, avancée par Patrick Guelpa. Odin et les autres Ases sont des figures d’un monde ancien, Balder représente le futur. On peut y voir la passation des anciennes puissances à des nouvelles, avant que ne s’écroule « l’ancien monde » (littéralement, Ragnarök signifie « Crépuscule des Puissances).

3/ Enfin, la troisième interprétation, celle qui est plusieurs fois reprises et étayée par K. Gundarsson : on retrouve la mort comme constante chez Odin, y compris dans la poésie, qui est utilisée par les skaldes pour se souvenir des morts, et honorer leurs exploits. [Note : on retrouve cela chez Saga, la fille d’Odin. Elle figure parmi les suivantes de Frigg -souvent douze, mais leur nombre varie suivant les textes- et on dit qu’elle se rappelle de toutes les histoires et de la généalogie des familles]. Ce que murmure Odin à l’oreille de Balder au moment où celui-ci est sur le bûcher funéraire, pourrait donc être la généalogie des Ases. Autrement dit, la possibilité de remonter à la source et de redécouvrir les anciens dieux une fois le Ragnarök passé, puisque Balder, et un certain nombre d’autres dieux, survivent et reviennent. Il aurait donc volontairement « préservé » Balder comme une sauvegarde de mémoire pour ne pas qu’ils soient tous oubliés.

Loin de s’exclure, ces trois possibilités dressent un tableau intéressant. Loki, loin d’avoir été la « source » de sa mort, n’aurait été qu’un exécuteur ignorant -ou pas d’ailleurs- le plan derrière. Bien que ses actions sèment généralement une belle pagaille, il est aussi celui qui permet de les résoudre, et qui permet d’en tirer, au moins des avantages, sinon de rétablir un certain statu quo. Ceci amènerait des débats intéressant, à voir pour une autre fois.

Sources : 

Our Troth, vol.1
Norse mythology
, John Lindow
La Völuspá, Essai sur l’ancienne poésie islandaise, Patrick Guelpa
Wotan – The road to Valhalla, Kvedulf Gundarsson
Mythes et Dieux de la Scandinavie ancienne, Georges Dumézil

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Frigg, Gebo et les sacrifices

Note : toutes les références mythologiques sont faites de mémoire, sans vérification, donc il se peut que je me goure. 

Dans la série des idées reçues, outre ces histoires de foyer que nous avons rapidement vues, il y a en a une autre qui me fait lever le sourcil. « Frigg est une déesse gentille ». Gentille ? Frigg ?

Premièrement, le fait de classer les déités en deux catégories, les gentilles et les « pas gentilles » me laissent perplexe. Pourquoi avoir besoin d’établir une dinstinction pareille ? Pour savoir chez qui allez couiner pour demander tout et n’importe quoi, et les « pas gentilles » dire « ils vaut mieux les laisser tranquilles ? » Sans rires.

Frigg n’est pas gentille. Resituons le contexte.
Elle sait que son fils préféré, Balder, (je n’aime pas beaucoup la notion de chouchou, mais simplement : qui sait, à froid, à sec et sans chercher sur Google, le nom des autres enfants de Frigg et Odin ?) va mourir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour que cela n’arrive pas. En pure perte.
A peu près en même temps, elle perd un autre fils, Hödr, l’aveugle qui tire la flèche de gui. Oui, c’est leur second fils. De lui on ne sait pratiquement rien.
Ensuite, elle perdra son mari. Je ne sais plus dans quel texte elle apparaît sous l’identité de l’une de ses suivantes -l’hypothèse la plus souvent avancée étant qu’il s’agit d’une preuve que cette suivante n’est qu’une hypostase. Je suis sans doute partiale, mais personnellement, le thème de la Dame déguisée en une de ses suivantes pour se promener incognito est un thème relativement connu dans la littérature, y’a pas besoin d’aller chercher l’explication de l’hypostase pour ça-  bref, on parle de la mort d’Odin comme sa « seconde souffrance », la première étant la mort de Balder (sympa pour Hödr).

Elle enterre son mari, deux de ses fils, et elle est bonne pour ramasser les morceaux après le Ragnarök. On ne parle pas de sa mort, et en tant que déesse des liens et des fondements de la société, il est plutôt illogique de la voir morte : je ne la vois pas se suicider, comme Nanna, la femme de Balder qui, suivant les versions, se jette sur le bûcher funéraire ou se laisse mourir de chagrin (suivant les versions).

Comme toutes les déités de ce panthéon, elle fait ce qu’elle a faire, quand elle doit le faire.
Quand j’avais effectué un premier travail sur elle, en août dernier, j’avais rapidement listée quelques runes dont les énergies et les concepts brutes me faisaient penser à elle. Parmi ces runes, se trouve Gebo : en la regardant, j’avais trouvé amusant de constater que c’était la seule rune à ne jamais pouvoir être renversée (sauf si l’on utilise la rune Hagalaz sous forme de « flocon ») : Gebo forme un socle, à la fois en tant que concept structurant la société (acte de donner/recevoir) mais aussi codifiant les relations avec l’Autre-monde. En lisant le livre Le monde du double, de Régis Boyer, je me souviens qu’il fait allusion à ce passage du Hávamál souvent cité « mieux vaut ne pas trop donner que trop sacrifier », en y apportant une interprétation intéressante dans laquelle il n’est pas question d’être redevable de quoi que ce soit, mais plutôt comme idée que « il est préférable de réfléchir à deux fois avant d’aller gueuler pour demander un truc aux esprits et aux dieux, parce qu’à force de sacrifices et d’offrandes, il se pourrait bien que ca marche. Et que l’on se retrouve dans la merde. » Gebo en tant qu’assise, Gebo en tant que structure du lien social, même sans rentrer dans la notion de sacrifice, cela colle bien à Frigg (je me rend compte que je fais pour Frigg des articles-miroirs de ceux du Mois pour Odin…). Liens du tissage, liens qui structure, liens de la toile du Wyrd, liens du mariage. Il y aurait beaucoup à dire sur la nature de ces liens, y compris sur la nature de leur magie d’ailleurs.

Elle est la mère d’un dieu très aimé et de celui qui le tuera. Écartons la question du « pourquoi » elle cherche à le protéger, etc.
Nous en discutions une fois avec Ulvaten : Balder est un dieu délicat à comprendre, qui ne peut être perçu seul. Sa compréhension et son existence est intrinsèquement liée à celle d’autres déités.
Balder, dieu un peu trop parfait, dieu tardif qui est mis au monde et aimé pour être sacrifié, pour la renaissance après le Ragnarök. Balder est un dieu aimé, et ce qui rend son histoire touchante en quelque sorte, c’est l’énergie que tout le monde, et notamment Frigg, emploie pour tenter de le sauver. C’est là tout le drame : parce que sinon, un mec qui meurt, la belle affaire. Tous les sacrifices de la mythologie nordique sont intéressants si on regarde, non pas l’action en elle-même, mais ce qu’elle coûte, en souffrance, en larmes, en douleur et en renoncement. Balder est un enjeu, un pari pour l’avenir, et je repense à ce que j’ai écris précédemment sur les sacrifiés ( note : à relativiser d’après certains spécialistes, ainsi que me l’a indiqué Kundry 😉 il faudra que je lise le bouquin cité) et si on continue dans cette optique d’analyse : la jeunesse, la bonne santé, la vie relativement privilégiée, etc, pour que le sacrifice ait de la valeur.
Balder est une offrande, faite par Odin et Frigg, pour que l’histoire continue après le Ragnarök.

[Loki Project #14] Le sacrifié : Jésus, Balder, Loki

Balder

Je repensais l’autre jour au lien entre Balder et Loki. A ce que l’on en dit, aux racines de l’histoire, au pourquoi et au comment.

Balder est présenté comme le dieu bien sous tous rapports, celui qui est aimé de tous. Après avoir raconté son rêve à Frigg, sa mère, cette dernière décide de faire prêter serments à tous les êtres pour être certaine qu’aucun mal ne lui soit fait. Elle oublie le gui. Loki rongé de jalousie, s’arrange pour tout mettre en place et guide la main de Hödr dont la flèche de gui va finalement tuer Balder. (Je passe la partie avec la chevauché de Hermod vers Helheim et l’épisode avec la vieille géante -Loki- qui refuse de pleurer Balder. Etc.)
Par la suite, Vali, transformé en loup, tue Narvi. On prend ses intestins pour attacher Loki au rocher. Voilà pour le « background ».

D’un côté, Balder, le « gentil ». De l’autre, Loki, « le méchant ». Balder dont plusieurs auteurs ont pointé l’aspect « christique ». Il est lumineux (ca doit être pratique pour lire la nuit), tout le monde l’aime, son domaine est dans les cieux, il est un des fils du Père-de-Tout, son fils Forseti a hérité de bon nombre de ses aspect et il reviendra après le Ragnarök.

Il est tentant, devant autant de « qualités » de faire Loki une sorte de démon malveillant, jaloux, mauvais, destructeur… Pourtant, quelque chose me chiffonne dans ce parallèle simpliste.

Outre le fait que Balder est apparemment une figure relativement tardive dont certains développements (dans la Geste des Danois) sont plus complexes que dans les Eddas, il y a un truc qui me chiffonne dans ce parallèle, c’est la passivité de Balder.
Balder n’a rien demandé à personne : il ne fait rien, ne dit rien. Il ne demande pas à sa mère de le sauver. Il ne parle pas et on ne sait pas vraiment ce qu’il pense : de là à en faire le Perceval nordique, pourquoi pas.

Ces histoires de Breidablik, son domaine dans les cieux où rien d’impure ou de mauvais -suivant les traductions- ne peut entrer ne me fait pas penser à un quelconque paradis d’où le mal est banni. Pour moi c’est plus simple et plus pragmatique. Il est dit qu’après le Ragnarök, Balder reviendra d’entre les morts : plutôt que de pur/bon, le domaine pourrait être associée aux notions d’innangarðr (à l’intérieur) et d’útangarðr (extérieur) et en gros, ce qui est à l’intérieur est lié au civilisé, adopte les codes, friendly. L’extérieur l’inverse (je simplifie assez méchamment, pardon). Les histoires d’enclos, de forteresse sont assez courantes dans les mythes nordiques (le coup de la construction de la forteresse au début pour laquelle, tiens donc, Loki donne de sa personne, la forteresse de Menglod, bla bla bla). On peut donc prendre ces histoires sur la maison de Balder comme un truc bêtement factuelle : « chez moi y’a que des gens friendly« , ce qui n’est pas con si on se rappelle que sa mère est Frigg (notion d’hospitalité, tout ca). 

Mis à part sa mort, assez dramatique il est vrai, et sa « résurrection » après le Ragnarök, Balder n’a rien de particulier. Sa mort est effectivement un événement qui va accélérer la venue de la fin, mais « si » Frigg n’avait pas cherché à le sauver, « si » Fenrir n’avait pas été enchaîné, « si »…

Jésus n’est pas une figure passive, il est même plutôt révolutionnaire et parfois il pète des câbles pas possibles, comme quand il vire tous les marchands du temple à coup de pieds au cul. Il est né comme un semi-clodo dans une étable, pas dans une baraque cossue avec de la pierre. Il ouvre sa gueule, partage avec ses potes, il y a des théories qui se demande s’il n’avait pas été marié avec Marie-Madeleine… Jésus sait qu’il va mourir, mais il ne cherche pas à fuir sa mort (ou on ne cherche pas à le sauver de la mort).

Balder meurt. Sa femme meurt de chagrin. Frigg a tenté de le sauver mais ca n’a servi à rien, au moins de prime abord. Odin va emmerde une morte pour lui faire cracher le morceau à propos de son fils, là aussi, c’est ce qu’une lecture simple tend à indiquer (je tends à penser que c’est beaucoup plus complexes que cela : Frigg sait tout, logiquement, elle a du savoir qu’il mourrait, mais l’idée qu’elle ait vu aussi sa résurrection après le Ragnarök pourrait expliquer pourquoi elle agit de la sorte. Ceci étant, cette idée de tout savoir d’avance me chiffonne aussi un peu, puisque cela tend à indiquer que le destin est tout puissant, et à réfuter une partie du fonctionnement de l’orlög.)

Il meurt et reviendra et avec les quelques survivants, le monde recommencera. Ok. Mais pour qu’il revienne, le monde doit d’abord être détruit.

Je ne pense pas qu’il soit pertinent de base d’en chercher une, mais puisque ce parallèle est souvent établi, voilà mon interprétation -très-personnelle : pour moi, la « figure christique » (avec d’énormes guillemets) de la mythologie nordique, ce n’est pas Balder. C’est Loki. (et parfois, quand je vois la haine que certains « groupes nordisants » vouent au Christianisme, je me dit que c’est « intéressant » comme parallèle du coup).

Loki aux origines floues, dont « le lignage » est à peu près incertain, mis à part sa mère et son père. Loki qui voyage à travers les mondes et ne se pose vraiment nul part. Loki qui se sacrifie en fin de compte plusieurs fois pour les dieux : pour rapporter leurs attributs, pour la construction de la forteresse autour d’Asgard. Loki qui offre son coursier à Odin. Loki et sa force génératrice d’un changement révolutionnaire. Loki, frère de sang d’Odin, et qui sans doute, fera le sale boulot.

Pourquoi il tue Balder ? Il y pourrait y avoir plusieurs hypothèses, mais s’il ne le tuait pas ; ce dernier aurait sans doute péri au Ragnarök et le monde n’aurait pas recommencé.
Quelque part, il est l’agent du destin qui se sacrifie lui même en faisant tuer Balder. Certes, Balder est mort, mais il n’est pas « aux enfers », il est en Helheim, en sûreté pourrait-on dire. Plutôt bien reçu, avec tous les honneurs et il a la possibilité de rendre certaines choses aux Dieux.

Dans la Lokasenna, Loki met les Dieux face à leurs contradictions, à leur linge sale. Il braille sur les marchands du temple d’une certaine manière.
Il est attrapé. Son fils est massacré. Il est enchaîné et il attendra là la fin des temps. Loki s’est sacrifié, ou a été sacrifié, pour que les autres puissent continuer à vivre.
Sigyn reste auprès de lui, et la figure de la femme restant aux côtés de celui qu’elle aime, tenant le bol, m’évoque la figure de Marie-Madeleine aux pieds de la croix. Rappelons que le crucifiement était un châtiment infamant et que Jésus n’a pas eu droit à des funérailles grandioses.

Encore une fois, je ne pense pas qu’il y ait plus que des similitudes, mais en tant que « forces révolutionnaires de changements » et « sacrifice » je pense qu’il y a un parallèle intéressant qui est plus pertinent si on considère Jésus / Loki plutôt que Jésus / Balder.

[Sigyn Project – Jour 14] Amor omnia vincit

Le 14 février est parfois décrit comme étant la fête de Vali¹ (le fils d’Odin et de Rind) et est prétexte à une célébration de l’amour. Bien qu’il semble que cette célébration soit une réinterprétation moderne sans véritables sources historiques (après, je ne suis pas une spécialiste non plus), cela m’a donné matière à réflexion.

J’avoue avoir un peu de mal à comprendre le lien entre la célébration de l’amour et Vali, qui venge la mort de Balder. Autant pour le rôle que joue ce dernier dans la mythologie que par rapport à la relation entre Odin et Rind. (Enfin, je ne suis pas allée leur demander. Autant il y a des questions qu’il m’arrive de vouloir éclaircir pendant mes voyages, autant, sur certains points sensibles, je préfère m’abstenir.) Bref, le parallèle pur et dur entre Vali et l’amour, j’ai du mal à le percevoir, et je ne souscris pas à cette interprétation (mais peut-être qu’il y a des gens à qui cela parle ? J’avoue que j’aimerais bien avoir leurs avis sur la question.)

Au sujet d’une éventuelle célébration de l’amour, j’aurais tendance à le placer plutôt vers le printemps. Ceci étant certains détails m’inciteraient à considérer le 14 février comme la fête de Sigyn, et de l’amour. Premièrement, l’homonymie des deux Vali est une chose qui m’interpelle. J’en avais déjà brièvement parlé dans un article, et émis le souhait de me pencher un jour sur la question. Je n’ai pas plus de précision à ce jour, mais cela constitue une sorte de connecteur logique -un peu tordu je l’admet- qui m’amène à donner plus de précision par rapport à mon postulat personnel, à savoir, le 14 février en tant que jour de Sigyn et de l’amour.

Étymologiquement, le nom de Sigyn pourrait signifier « amie de la victoire ». Dégagée de toute considération guerrière -encore que- il ne semble pas incohérent d’extrapoler et de dire que Sigyn est l’expression même de la victoire de l’amour (d’où la citation latine utilisée comme titre « Amor omnia vincit » : l’amour triomphe toujours. Je ne vais pas faire l’historique de cette citation qui est aussi le nom d’un tableau, mais à l’origine, ce serait une citation de Virgile dans Les Bucoliques -encore une fois si je dis pas de conneries). La victoire de Sigyn n’est pas une victoire guerrière, écrasante. C’est une victoire patiente, la victoire du cœur et du don absolu, de la fidélité et de la confiance sans faille  (pour moi, « sans faille » ne veut pas dire  « sans doute »). Une victoire tellement discrète qu’il en devient facile de la transformer en soumission, de la tourner en dérision.

À un niveau peut-être plus dérangeant, il y a une question que j’aimerais soulever : sans Sigyn, le Ragnarök tel qu’il est décrit aurait-il pu avoir lieu ? C’est Sigyn qui seule reste auprès de Loki enchaîné, jour après jour, alors qu’il est soumis à une torture sisyphienne (néologisme hein, pardon). Par sa présence, elle lui permet de ne pas sombrer totalement, et cette minuscule parcelle de conscience qu’il lui reste, qui le ronge inlassablement, on peut imaginer que c’est celle qui lui donne la force de briser ses chaînes en même temps que Fenrir, et de partir pour la bataille finale.

Sigyn, l’amour victorieux, est aussi une actrice du Crépuscule. Cette part d’amour que d’aucuns trouve négligeable contribue finalement lui aussi à renverser le monde. Quelque part, sans amour, peut-être que Loki n’aurait pas trouvé la force de se relever et d’y prendre part. Quand le monde s’effondre, on constate que finalement, l’amour a joué un rôle peut être encore plus important que toutes les armées dont les forces réunies ne peuvent en définitive pas changer la donne.

Célébrer Sigyn, l’amour qu’elle porte aux siens, sa foi en ceux qu’elle aime même à travers les pires épreuves. Ce n’est pas, comme on a parfois tendance à le croire à l’heure actuelle, quelque chose de fluffy et de facile, de ridiculement facile. De si ridiculement facile et tellement galvaudé qu’il suffit parfois de prononcer ce mot pour se rendre compte qu’il doit beaucoup gêner, et qu’il est aisé de le ranger sous des étiquettes duveteuses ou new-âgeuse pour mieux s’en moquer.
C’est en quelque sorte, se remémorer le fait que rien n’est jamais totalement perdu. Que nous ne sommes jamais seul(e)s. Qu’aucune situation n’est totalement sans espoir, et que, pour reprendre -encore !- Tolkien (enfin, à moins que le film ne m’ait absorbé les neurones, pardonnez-moi mais j’ai la flemme d’aller éplucher mon volume) « Même la plus petite personne peut changer le cours du destin ». Et que même quand la nuit est la plus sombre, l’aube viendra.

1 : Voir Essential Asatrú, Diane L. Paxson, p. 112