Entre toutes les femmes.

tumblr_nm0w7rPb9O1thq0t0o1_1280

Ce soir, ceux là célébreront des rituels. Ceux là honoreront les Morts. Ce soir, ceux là rendront hommage à leurs Ancêtres.
J’en ai entendu des discours vantant les hauts faits des morts et des lignées, j’en ai vu des gens chanter haut et fort les faits de leurs Anciens.
J’en ai écouté des discours à n’en plus finir sur la douceur des temps passés, sur la décadence de nos Temps modernes. Sur ces vieux jours où les familles étaient soit-disant unies et où les couples ne divorçaient pas. Ah oui, le refrain des jours morts et enfuis, le sucre des soirs d’été, le miel des veillées au coin du feu avec la fratrie assemblée, attentive aux discours des patriarches.

Ah oui vraiment, le bon vieux temps des femmes battues qui ne pouvaient fuir, le temps des bâtards déshérités, des filles-mères foutues à la porte pour avoir « fauté » ou avoir été abusées.
Ah oui vraiment, le bon vieux temps du patriarcat tout puissant où les femelles fermaient leurs gueules prises au piège. Avant de crever.

Alors ce soir, je lève mon verre
À toutes les femmes de leur putain d’ancien-temps-béni-trop bien qui sont mortes dans la misère ou la prostitution pour avoir fuis. À toutes les femmes mortes sous les coups. À toutes les filles abusées. À tous les enfants qui ont vécus ou vus tout cela.

À tous ceux qui ne rentraient pas dans les cases de l’ancien-putain-de-vieux-bon-temps, morts ou condamnés de n’être pas rentrés dans les cases.
À toutes celles qui sont mortes d’épuisement après des vies de misères.
À toutes les femmes bafouées, riches ou moins riches, qui ne pouvaient pas ouvrir leurs gueules.
Alors ce soir je lève très haut ma bière pour honorer toutes celles qui sont mortes, assassinées, tuées, massacrées par leur conjoint, leur mec, leur mari « si aimant-si gentil- que le pauvre il était désolé, il a pas fait exprès« . Non pas il y a cent ans. Maintenant, cette année.

Alors ce soir, je repense à la légende de Macha que les hommes ont fait courir alors qu’elle était enceinte de jumeaux et qui a maudit tous les hommes de l’Ulster.
Alors ce soir, je repense à la chevelure coupée de Sif.
Et à toutes les déesses dont les mythes chantent souvent les abus, les violences subies.
Les reines, les princesses et toutes les belles têtes couronnées dont parle plus ou moins l’Histoire en zappant les abus, les violences, le chagrin effroyable qui émana la vie de ces femmes. Les viols, les enfants morts, le cachot, la répudiation, les violences, la mort… Oui, vraiment, quel beau modèle à merchandiser.

Alors ce soir, tandis que s’ouvrent les portes de l’Anwynn, je voudrais chanter leur mémoire.
Et en pensée toute spéciale, je lève ma coupe à la défunte grand-mère de ma responsable à la Tour Noire. Donnée en mariage, en pâture au premier venu qui voulu bien reprendre la ferme. Elle en était la condition. La terre contre des épousailles.
Elle eu une vie de bête de somme. Battue quand elle voulait se rendre à l’Église le dimanche. Je ne sais plus  quel âge elle mourut, mais elle fit promettre à ses filles de ne pas suivre son chemin.

Cette histoire n’est pas vieille, ne se passe pas sur un continent lointain. C’était la Bourgogne des années 20. Il n’y pas un siècle.

Et pour ceux qui râlent que « le féminisme c’était mieux avant » : ouais, il y a cent ans, on entendait les mêmes discours sur les suffragettes qui voulaient, Ô Scandale des Scandales, le droit de vote pour les femmes. tumblr_nd8bc4yBzk1rbeo1xo1_540

Alors ce soir, je lève mon verre à Elles toutes. À nous toutes.
Et je ne crierai pas vengeance, malédiction, seulement « justice ».

ALL HAIL THE QUEENS.

Que la Furie des Portes les emportent, ceux qu’Elle juge coupable.

Publicités

c2599965be658f4aa0c7447e98945da2

Était-ce un don de Dieu¹,
Était-ce la loi de Laima²,
L’étranger rencontra l’étrangère,
Et ils s’aimèrent leur vie durant.

I

Un seul soleil, une seule terre,
Mais pas de langue partagée :
j’ai traversé la rivière,
Déjà la langue avait changé.

II

Saule³ a mené ses chevaux
Se baigner dans la mer ;
Elle est assise sur la colline,
Les rênes d’or à la main.

III

Où emportes-tu ta maison, Saule,
Le soir en te couchant ?
– Au milieu de la mer, sur l’eau,
À la pointe d’un roseau d’or.

IV

Extrait de Dainas, Poèmes lettons traduits et présentés par Nadine Vitols Dixon.

1 : Dievs, un Dieu qui au fil des siècles a été amalgamé au Dieu chrétien.
2 : Déesse de la Destinée mais aussi du bonheur, la plus souvent invoquée dans les Dainas.
3 : Mère Soleil, déesse solaire, une des plus importantes.

 

Minuit dans les eaux de la baie

Auteur(e) inconnu(e)

Revenir en arrière, jusqu’à Samhain dernier. Le concert de Wardruna et l’entrée en fanfare dans une nouvelle année complètement et totalement placée sous le signe du chamboulement et d’un nouveau cri de guerre : « Tout est pour la Bête. »
Revenir en arrière, avant, encore avant. Il y a bien longtemps, retour passager dans le pays natal de ma grand-mère. Quelques jours avant Samhain, pour un au revoir inconscient. Repenser aux parallèles curieux avec l’année en cours, et au texte de l’an dernier.
Quelques jours avant Samhain, cette année. Beaucoup plus à l’ouest. En Bretagne, encore.
Et le boulanger aux yeux bleus, affublé désormais d’un petit mesquin borgne, qui m’a dit un dimanche matin de fin d’hiver, pointant l’index vers moi : « Toi si tu as l’occasion d’aller en Bretagne, tu y vas. » Je lève un sourcil, répond que je ne connais personne en Bretagne, donc que je ne vois pas bien comment ce serait possible, mais d’accord. Il insiste. Je me demande intérieurement quelle goblinesquerie cela promet.
J’irai pourtant en Bretagne. Deux fois.
Un voyage à Lammas, sous les auspices de Lugh et d’autres déités, dans une cité ancienne, dont m’avait parlé jadis une copine de fac qui n’arrêtait pas de me dire « qu’un jour [je] devrai aller y faire un saut » parce qu’elle est sûre que j’aimerais.
Nuit dans les bois.
Clairière en forêt.
Landes vertes et bleues.
Tourne la roue.
Comme une offrande, je dédie « la prochaine fois que je me baignerai dans l’océan » aux Déités et Esprits des Lieux. Une offrande, la promesse du dépassement de soi et de l’accomplissement.
Sentir la Brochette qui s’efface et tandis que je descend un escalier sous terre, jaillit la curieuse sensation que si je devais rester là, ils partiraient. Je n’en pense rien, je constate.
Concrètement, il y a des chances pour que la prochaine fois que je me baigne, ce soit de l’autre-côté de la Grande Mare.
Et pourtant.
Samhain, la fin de l’année. Le train, la route, vers l’ouest. J’ai toujours été en route comme dirait le poète manchot né en Suisse filant vers l’est. Je suis en route encore, vers la presqu’île de Crozon où nous allons célébrer la fête où les voiles sont les plus fins. La fête des Morts. La bouteille de Chouchen qui s’écrase dans la cour.
De jour, les Sources, les Eglises. La Mer. Les Eaux, les eaux. L’appareil photo argentique qui capote : le retardeur de temps qui bloquait la possibilité de nouvelles images. Sous la mécanique physique, la mécanique céleste. Le tout dans un hasard tout à fait hasardeux. Le pragmatique n’empêche pas le trollage.
La forêt de Huelgoat et ses amanites. La Mare aux Fées. Tourne la roue, avance le cadran, coule la source.
La nuit qui tombe, la voiture qui roule.
Le Menez Hom. Les vents. Les tremblements. Aucune envie de monter là haut vu ce qui circule.
Retour à la maison. Blót sur la plage.
La veille il y a eu ce chant retrouvé sur la jetée, celui-là et l’autre. Un de ceux que Freyr chantait dans un rêve de Lammas.
J’ai prévu de me baigner dans la baie de Crozon. Il est minuit, et je marche vers l’eau. Chantonne. Quant au reste…
Les eaux noires de l’océan, le phare de Douarnenez qui brille au loin. A. qui a décidé de marcher un peu dans l’eau et qui me dira après coup « je ne pensais pas que tu allais vraiment te baigner. » J’ai dit baigner. Pas « marcher dans l’eau ». Présent performatif, ou presque.
L’énergie de l’océan et des vagues noires. Marée descendante. Très différent du jour, et peut-être, peut-être particulièrement en cette nuit de Samhain. Vaguement conscience que l’eau est froide, mais j’ai l’habitude de me baigner dans des mers froides. La Baltique, les Hébrides, la Mer du Nord…
Je nage et les lumières clignotent, et brièvement, la conscience aîgue de tous les navires fracassés. Des sirènes et des gens qui attendent dehors, de nuit, avec la peur grandissante de savoir qui n’est pas rentré. Les naufrages. Les eaux de la baie qui palpitent. Les fils qui tirent. La douleur et le désespoir qui suitent du phare, là bas. Tous les noyés et les corps décomposés, les âmes dans le palais de Rán. La bague que je Lui ai offerte. Offerte il y a longtemps par ma mère. D’argent portant une aigue-marine et gravée « Semper Eadem ». Puisque j’ai pris l’habitude de toujours lui faire une offrande spéciale avant de mettre ne serait-ce qu’un pied dans l’eau.
La profondeur noire perlée d’argent à la surface et soudainement l’injonction. Stop. Pas plus loin.
Pas plus loin. Demi-tour. Maintenant. Maintenant ! Je savais que parfois il est en barque, et c’est logique, mais c’était pas vraiment attendu, quoique pas inattendu non plus.
Je m’en retourne.
Promesse tenue.
Retour à la maison pour un Sumbel entamé par le whisky breton, en pyjama. Tout le monde qui va progressivement se coucher. Reste les Trois Marcheurs.
Nouvelle Année et depuis mon duvet, j’entend la pluie sur le toit.
La nuit durant les morts dedans me guettent, et les Ancêtres se mélangent, s’entrecroisent, les noms s’échangent et un Vieux me donne à choisir entre un coquillage, une sélénite curieuse qui semble porter des oreilles de souris et une pierre trou(v)ée.
Nouvelle Année.

Prière de ne pas déplacer les fantômes

The Six of Swords by Krista Gibbard

Une inscription sur un carton blanc posé sur une étagère. Prière de ne pas déplacer les fantômes. Une allusion, si ma mémoire est bonne, à Marcel Proust. Une maison tourangelle près de l’Indre, et le jour du Solstice d’hiver de cette année là, passé en barque sur la rivière, entre les brumes et les arbres morts. De vieux souvenirs qui reviennent hanter les vivants, portés par les morts.

Freyfaxi, festival des récoltes.
Un blót à Freyr. Honorer les récoltes et les bienfaits de la vie. Sacrifier à certaines Disír une bouteille d’hydromel qui a traversée la France d’ouest en est. Il ouvre la bouteille. Le goulot explose et lui entaille le pouce. Avec le sang, il trace une othala sur la jambe de son pantalon.

Le blót est fini, et reposant mon tambour en hauteur, mon poignet vient heurter le goulot brisé de la bouteille, et me coupe. Retirer son bracelet, le poser soigneusement. Celui là le second qui me soigne, vérifie la coupure qui ne nécessite pas de sutures.
Je rentre chez moi et deux jours plus tard, je me rend compte que j’ai oublié mon bracelet chez lui. Lui qui est parti vivre 600 km à l’ouest. Cet autre ami au téléphone, qui me dit comme un présage ou un écho, à moitié perché, à demi hilare que les Dieux m’appellent en Bretagne. Je lève les yeux au ciel. Faut arrêter quoi.

Mais quoi ? Encore ? Il y a eu cette première occurrence il y a plusieurs années. Je le prend comme une boutade et rien de plus. Le premier me dit qu’il n’a pas retrouvé mon bracelet. Je l’ai « probablement perdu dans le métro ». C’est un possible, mais je sais que c’est faux. Je m’en serais rendue compte. Pas ce bracelet là. Un cadeau précieux, cadeau de mon père pour mes 18 ans. Un bracelet norvégien en argent du début du siècle dernier.
La nuit je rêve. Je rêve que mon Watcher revient chez moi, avec mon bracelet enveloppé dans une étoffe rouge et noir. Je rêve que toute cette minuscule histoire a provoquée des remous.
Je lui écris pour lui dire. Marquant la datation du phénomène. Et je renonce.

Je rêve.
Je rêve d’un champ lourd d’épis, et de Freyr qui m’apprend les chants pour faire pousser les récoltes. Pour que les arbres se chargent de fruits. Pour que les paissent les animaux et que vêlent les vaches. Je rêve de cette mélodie entêtante que j’aurai pourtant oubliée au matin. Et même à travers la distance nocturne, je me demande pourquoi c’est à moi que l’on apprend cela, parce que concrètement, cela ne m’est d’aucune utilité à l’heure actuelle. Il me répond malicieusement que ma vie changera, et que, « tu verras, un jour cela te sera utile. Tu ne me crois pas aujourd’hui, mais un jour, tu verras. Je te le promet. »

Je serai moi aussi 600km à l’ouest, dans un village de granit quand un soir, la lumière clignote sur mon téléphone. Ces mots laconiques d’un Watcher concis « J’ai retrouvé ton bracelet ». Et ma perplexité. Ce trouble. Mon rêve disait vrai. Mes rêves disent toujours vrais au bout du compte. Et quand j’articule ces mots assise à la table en bois, dans la maison bruissante de Leurs Voix, dans le foyer d’Amis qui m’ont accueillie, o/On me répond en pouffant de rire « Non, sans blagues ! Il t’a fallu tout ce temps pour t’en rendre compte. »
Il me reviendra effectivement, contre toute attente. Je ne m’y attendais plus en fait.

De l’ouest et vers le sud ensuite.
De tissage de frith et de la gravure sur une roche calcaire. De l’ocre mêlée de sang qui orne désormais une paroi auprès d’une montagne, dans une ancienne forêt. Les sentiers, les routes, la grotte, la source de l’H. Une curieuse rencontre d’un type surgi de nul part. Quelques mots en provençal, semblables à une comptine d’enfant que l’on martèle du bout de la langue contre les dents du haut, les dents du bas « pour ne pas se faire bouffer son âme ». J’ai parfois envie de répondre que d’âme je n’ai pas. « Mais si on La réveille, Elle risque d’être über vénère non ? » « Ouais, ca peut. »
Concrètement, je suis pas bien faite pour rester longtemps dans ce paysage de garrigue. Un constat de plus. Je ne suis pas faite pour rester où que ce soit à l’heure actuelle de toutes façons. Sauf si un jour… néanmoins il y a un sauf et un si dans ce morceau. Sans oublier un morceau de laine, qui est tout sauf un morceau de laine, précieusement conservé. Parce qu’un jour… Un jour, oui.
Tout s’entremêle et je songe à ces paroles anciennes, écrites en mars 2009 sur un blog effacé depuis.

« Alors ils n’ont rien dit. Alors ils ont posé le geis quand celui‐là est monté affronter le dragon, osant demander s’il valait la peine d’attendre, s’il y a avait encore un après. Il est entré dans une colère noire, la fureur des impuissants, des seigneurs de guerre désarmés, privés de leur conseiller. Et ils les ont fait taire. Mais même les plus petites choses trouvent des yeux pour les regarder, mais même les plus grands secrets peuvent se répéter, mais même les rumeurs les plus vagues trouvent des voix pour les relayer. Et il arrive que toutes ces histoires chuchotées entre deux portes trouvent, on ne sait comment, le chemin jusqu’à un être improbable qui les garde précieusement enfouies en lui. 
La nuit tombe sur le royaume et elle sera bientôt là.
Ca ressemble à de la fiction, mais la réalité dépasse toujours la fiction. C’est toujours le conteur qui écarquille les yeux pour mieux raconter. »

Il n’était question que de transposer une vérité plate et ordinaire en quelque chose de plus ample. Extraire l’essence du moment, au lieu de le cantonner à sa signification basique. Et comme les prophéties et les oracles, on les interprète comme on veut. Ou comme et quand on peut.

Aller et revenir.
Et en guise d’automne, en guise d’équinoxe, c’est de nouveau la Mort qui frappe à la porte de chez moi. Sans mélodrames, accueillie avec un pragmatisme qui n’est pourtant pas sans difficultés. C’est que parfois, l’ordinaire et les paperasses, l’équilibre des chiffres virtuels régissant nos vies et les actes des lois sont plus durs à gérer que la disparition corporelle.

Constater avec un certain effarement qu’il n’y a de place que pour les religions officielles. Quand on n’est pas « affilié » à une guilde, alors vous êtes considéré comme un genre de rônin. Et vous avez droit à des « je ne sais pas si tu es croyante, mais ». Ouais bordel, je suis croyante. Je crois en ma capacité de réussite. Je crois aux Dieux, je crois à la valeur des Serments. Aux Esprits des Lieux ici bien avant nous. Je crois aux Ancêtres, où qu’ils soient. Je n’ai jamais été le genre de personne qui garde sa gueule fermée pour faire plaisir. Sous le toit d’autrui, oui, si cela m’est demandée, parce que c’est le toit d’autrui.
Comme cela m’exaspère rapidement ce discours de guimauve se voulant porteur de réconfort (c’est joli mais ca règle pas nos emmerdes pragmatiques. Désolée d’être terre à terre. Ou non, pas désolée en fait.). Autre constat : le New Age joli tout plein, et les belles paroles ne sont souvent proférées que pour être des miroirs tout faits, renvoyant une image supposée gratifiante à la personne qui s’empresse de les dire ou de les écrire. « Tu sais, la mort n’est pas une fin ». « Tu sais, c’est un nouveau départ ». (You don’t say ? Et c’est à moi que tu dis ça ? Sans blague.)

Je finis par me dire que bien souvent, oui, bien souvent, les gens ne savent pas quoi dire, et que ceux qui veulent absolument sortir des phrases supposées nous « guider », viennent en fait se comporter comme des gourous voulant se coucher avec la satisfaction d’avoir bien agi. Si vous refusez cette main tendue que vous n’avez par ailleurs ni demandé ni souhaité, alors vous êtes quelqu’un de trop négatif et on ne peut pas « vous aider ». Comprendre que vous ne permettez pas à l’autre de se sentir exister. On croirait voir les USA qui veulent imposer leur aide sur le terrain à un pays qui n’a rien demandé, parce que les USA, ils sont trop gentils. J’appelle ça de l’impérialisme moi. Bref. Sujet complexe qui demande un jour un peu de débroussaillage.

L’équinoxe, cette période charnière-étrange. Do not go gentle into that good night. Dylan Thomas revient hanter le flux du conscient.
Chanter les runes, tordre les doigts. Deux équinoxes. Intérieur et extérieur. Honorer Sága. Parce que tout est toujours pour la Bête, et jamais sans un certain swag.
Vies parallèles.
A l’ouest, à l’ouest.

Mais l’histoire vraie, où est-elle ? Je ne sais pas, et c’est pourquoi mes phrases restent suspendues comme des vêtements dans une armoire, en attendant que quelqu’un les porte.
V. Woolf – Les Vagues

Car ainsi sont nos Dieux.

Car ainsi sont nos Dieux, à qui nous offrons une part de nous-même, les limites de nos peurs sans cesse repoussées. Et quand viennent parfois, racler la nuit, les parois de nos cœurs, le doute et la crainte que nos chemins solitaires nous instillent, nous leurs opposons le souvenir, le courage et la force des mots. Ces mots articulés, haut et clair le soir autour d’un feu de camp, quand réunis en cercle sur la pierre d’une carrière un soir de Solstice, nous écoutons, muets et patients, la voix du Conteur qui fait rejaillir pour nous l’ancienne foi. Ses mots et son rythme allant comme deux navettes sur le métier à tisser de la mémoire, et sa ferveur ne leurs donnent que plus de corps.
Car ainsi sont nos Dieux et car ainsi parlent les Esprits, silhouettes lointaines faites d’argent, vêtues seulement d’une mélopée que l’âme perçoit et que la pensée seule ne peut entendre. Il fait nuit depuis longtemps, une nuit fragile et incertaine, étant celle du milieu de l’année, et si le soir et l’argenté de l’Hiver reviendront, ils ne sont pour l’instant qu’un peut-être que l’on répugne encore à esquisser, remerciant à dessein les Puissances pour leurs Grâces et leurs Dons. Et s’il y a par moment des détails grinçant, des pointes lancinantes qui démangent les contours de nos vies, il ne serait guère avisé de leurs en tenir rigueur, à présent que l’hydromel se répand en cascade sur le sol, et que les bûches de jeunes bouleaux sont dévorées par les flammes.
La nuit s’est faite, s’effiloche sans bruit. La salive est amère et mesure le décompte. L’arc des corps, le chant diphonique qui appelle, incante, invoque. Une psalmodie aux milieux des lignes. Les claquements métalliques des guimbardes et le geste de Qui manie avec dextérité un bâton qui serait mortel si coiffé d’une pointe de bronze ; à moins qu’il ne le soit déjà.
Par saccade l’obscurité file, et si la Dame a appelé et s’est manifestée, avec le compte-à-rebours des heures déjà elle se retire, emportant avec Elle ses murmures, l’amorce de sa langue non-humaine et l’imperceptible potentialité d’une prochaine rencontre. Un possible et rien de plus.
Couche après couche, le ciel s’éclaircit, comme un corps se dénudant de voiles aériens, jusqu’à laisser apparaître ce qu’il est : froid, gris et de marbre. Impassibles et neufs nous en avons déjà usé cependant la moitié. L’arc est sur la descente. Viendront si la Terre l’accepte encore, les blés dorés et les moissons. Puis la pluie et le grain de l’automne, les fruits mûrs durement récoltés, un semblant de récompense après un labeur qui toujours s’étire pour ne jamais vraiment cesser.  Les nuits s’étireront, agrandissant paresseusement leur règne et nous sauront, au bruit du givre craquant sous nos pas, à l’odeur des fagots et aux vols des oiseaux que les Morts bientôt parcourront à nouveau la terre, dévorant avidement les trop rares offrandes que ceux d’entre nous déposent encore aux carrefours, aux portails des cimetières, aux vieilles habitantes des souterrains et aux bordures des champs.
Alors viendra le temps de chanter le départ, et pour le Conteur de se retirer, s’absorbant dans l’étude des légendes d’autrefois, et pour nous d’aller dormir, pour ceux au-delà de l’océan ou sur les rives de chez-soi.
Car ainsi chantent-on encore, parfois, les Dieux, les Esprits et les Ancêtres, dans une litanie grommelée qui pour ne rien sembler aux oreilles d’autrui, signifie encore beaucoup pour ceux qui ont langues : le sens des Routes, le tracé du Sentier et l’arc des notes. Pour les Chanter, les Parcourir et les Rêver.

7/7/2014

Vassilisa with Baba Jaga’s Fire, by Kate Adams

Et ainsi vint le printemps

Je ne suis pas très sensible au printemps habituellement. Je lui préfère l’automne, le déclin des jours. Les longues nuits venteuses, la pluie froide qui vide le parc des promeneurs.

Se terminait aujourd’hui une semaine d’un travail un peu plus poussé que d’ordinaire. Quelque chose que j’avais négligé durant un temps, et l’ouvrage demandait à être repris. Il a fait beau aujourd’hui, beau et exceptionnellement doux. Nous avons boutonné nos manteaux, et si à l’ombre il fait encore frais, au soleil sur le petit sentier de cette étroite allée embrassée par les arbres et la végétation, il faisait presque trop chaud.
Les pruniers sont en fleurs. Les pousses éclosent. Les quelques ifs mâles sont aussi en fleurs, et cela ne durera pas.

Quelque chose comme un flux, ténu, presque palpable, partant de la terre qui irradie au creux de la poitrine. L’hiver dernier a été long, trop long. Froid. Le parc a été fermé, noyé par la neige. Les rues glissantes de verglas quand nous attendions l’équinoxe. Cette année, il aura fait trop doux. Et partout autour de moi, on se plains du temps : fait-il froid, cela ne va pas. Neige-t-il ? Pas davantage. Avons-nous un hiver doux et pluvieux ? Encore moins, le réchauffement climatique, pensez-donc.

Je n’y peux rien de plus qu’eux, et je préfère savourer cet hiver pâle, en profiter parce que l’année est porteuse de changement. Je me souviens encore trop bien de ces heures passées dans un bureau glacial à la même époque l’an passé. A m’enrouler dans des pulls parce que j’étais assise dans le courant d’air qui parcourait cet endroit sinistre et sans fenêtres, sans ouverture sur le monde. Aux poutrelles métalliques et aux griffes de cet arrondissement que je déteste. Aux heures recroquevillées dehors, parce que je ne supporte pas de rester enfermée, et aux gens jamais content de me voir assise dans la rue, sur un muret ou ailleurs. Il paraît que cela fait désordre, et le fantôme de ma mère me dit que les jeunes femmes comme il faut ne zonent pas. Fort bien, je n’en suis pas une.

J’ai profité de l’hiver doux et de la pluie. Du bruit des bourrasques de janvier, qui me font sourire, m’évoquant Odin promenant des spectres. « Chéri, ce n’est plus possible, les spectres sont intenables, sors-les. » Alors, il leur attache une laisse extensible autour du cou, et les emmène en promenade. Du fond de nos lits nous écoutons leur sifflement contre les branches, contre les volets. Et cette image stupide et enfantine me fait pouffer de rire, quand le chauffage est coupé et que les pieds froids se glissent sous la couette, que la lumière est éteinte et que nous guettons le Promeneur du Sommeil.

Le printemps naissant, prématuré, irradie. Avec son quelque-chose, son je-ne-sais-quoi qui brûle au creux de la poitrine. Qui fait tourner la tête. Nous arriverons à l’équinoxe. Aux heureuses fins et aux nouveaux changements. Quelque chose qui émerge. Un chant incertain sous la terre. Une note dysphorique râclée au creux de la gorge. Un espoir, un peut-être et rien de plus. Les peut-être suffisent parfois, éphémères, quand on parvient à les voir et à les ressentir, amplifiant leurs dissonances et nous accordant à elles, jusqu’à ce qu’elles cascadent.

Il y a une corde, doré, luisante, qui palpite et mène au centre du parc. Certains dorment encore, d’autres montent la garde. Je ne les vois pas. Je les sens. Bienvenu chez toi, Esprit du Printemps.

Thé Lipton et lait écrémé

Il y a des centaines de choses à faire aujourd’hui. L’autel est en partie dressé, depuis deux jours. Le seitan à la guiness a cuit hier soir. Les pommes attendent d’être rappées pour confectionner les biscuits pomme-avoine. La grenade, le casse-noix seront rapportés ce soir. J’ai fini de préparer les fleurs blanches achetées au marché. Découper les tiges, les plonger dans l’eau du vase, les arranger. Et en faisant ces gestes, moi qui n’ait aucun talent pour disposer les fleurs, je me suis souvenue de ma mère qui le faisait chaque samedi, s’occupant du bouquet de fleurs apporté par mon grand-père. Comment elle coupait les tiges en biais, et comment elle n’oubliait jamais de mettre une pièce dans l’eau. J’ai refait les gestes et les souvenirs ont surgi, calqués à la matière du mouvement. Il manque du lait entier, frais. Mettre des bougies sur les autels de la maison.

Et ce souvenir venu de nul part, la petite brique de lait écrémé que ma grand-mère nous envoyait acheter à l’épicerie du village. Le lait qu’elle mettait dans sa tasse de thé blanche, en porcelaine fêlée. Le sachet jaune de l’immonde thé Lipton qu’elle adorait et que nous lui apportions de France chaque été. Elle n’aimait pas cuisiner, elle l’avait assez fait pendant sa vie pour ne plus jamais vouloir mettre les petits plats dans les grands. Enfant, j’adorais le fait qu’elle n’était pas « la grand-mère des livres d’images ». Elle ne détestait pas les chats, mais les préférait dehors. Elle ne cuisinait jamais de gâteau (ni ma mère d’ailleurs), buvait du thé. Elle avait les cheveux coupés court, au carré, qu’elle disciplinait parfois avec une barrette quand nous arrivions à la faire sortir de sa cuisine. Elle aimait le whisky, le bon whisky et en gardait une bouteille au fond de son placard, à côté du pot de miel et d’une tablette de chocolat noir. Chez nous il n’y avait pas de miel, mes parents et ma soeur n’aimant pas ça. Chez ma grand-mère, de temps en temps, elle me disait tu veux du miel ? Elle allumait sa cigarette et me disait en fermant les yeux, hochant la tête dans un sursaut de rire, « alors sors le, et ponctuait sa phrase d’une expression en friùlan. Ces expressions que j’ai gardées toutes intactes dans ma tête mais que je n’ai jamais su écrire. Elle acceptait de me parler dans cette langue alors que ma mère disait toujours oui devant elle, pour ensuite crier une fois revenues en France. : « Ta langue c’est le français, ici on parle français, on est en France et c’est tout ». J’aurais  voulu qu’on ne m’ampute pas de ma langue maternelle, mais cette transmission là, on me l’a volé, et tous les cours, tous les apprentissages tardifs ne le remplaceront jamais. Ma mère, marquée par son propre père, qui après la Seconde Guerre Mondiale avait tellement honte d’être allemand qu’il n’a plus jamais prononcé un seul mot dans cette langue.

Je me souviens des Camel qu’elle allumait continuellement, de ses doigts jaunis par la nicotine, et de ses éternelles robes tabliers bleues et blanches. Elle avait le rouge en horreur, et ne jurait que par le bleu. Des lignes, des carreaux. Pas de fleurs, elle n’aimait pas les fleurs. Parfois, quand elle consentait à nous accompagner, elle passait une jupe noire longue, un chemisier blanc et un pull over jaune paille. Puis elle rajoutait un collier de jais, et elle disait « il vient de Venise celui là, tu sais. Il vient de Venise ». Son père l’avait emmenée à Venise avant la guerre, et lui avait offert une pelisse de renard.

Je me souviens de tout cela. Je me souviens surtout d’avoir insisté pour y retourner pendant les vacances de la Toussaint, quand j’étais en Première. Personne n’avait compris mon insistance, et surtout pas mes parents. J’avais vidé mes économies d’adolescente pour payer le billet d’avion. Et je me rappelle. Je me rappelle le soir de Samhaïn, moi qui ne fêtais pas Samhain et qui ne savait rien de ce monde là ou presque, alors. Je ne sais pas comment ou pourquoi, j’étais rentrée juste avant le crépuscule, la veille de mon retour. Elle m’avait dit que j’avais loupé son amie d’enfance, venue pour m’emmener à une fête dans la montagne. « C’est beau tu sais, ils font des lanternes, il y a des citrouilles, et pleins de choses. »

Nous étions allées au cimetière. Toutes les deux. A pieds, évidemment. Nous ne conduisions ni l’une ni l’autre. Une longue promenade pour la jambe boiteuse de ma grand-mère. Une mauvaise chute à 6 ans, 2mm de décalage qui étaient devenus des centimètres soixante-dix ans plus tard. Les tombes, les saluts aux morts. Aux siens, et à mes « enfants adoptifs ». Je lui ai montré les tombes, chose que je n’avais jamais fait.
Nous étions sorties, et assises sur un muret dehors, elle m’avait montré les champs, ceux dont elle aurait du hériter si elle n’était pas née bâtarde dans le Friûl du début du XXe siècle. Celui là, et celui là. celui là aussi. Le crépuscule qui laisse place à la nuit.
Ma grand-mère disait que c’était de la folie d’aller au cimetière la nuit. Moi j’adorais. Et quand la nuit est devenue palpable, elle m’a dit qu’il était temps de partir, parce que les morts allaient sortir. J’ai souri et j’ai dit que j’étais là. Elle a rit et m’a dit « oui, oui, je sais. Tu n’as jamais été comme les autres toi. Viens, frùts« .

Nous sommes rentrées ce soir là, depuis le cimetière d’un petit village de montagne à quelques encablures de la frontière slovène. Je suis repartie et je n’y suis jamais retournée. Je n’ai jamais revue ma grand-mère qui est morte un an après.
Personne n’avait compris quand j’avais voulu y aller. Ils ont mis cela sur le compte d’une amourette. J’ai dit plus tard que je savais que c’était la dernière fois que j’y retournais et que je pourrais y voir ma grand-mère. On m’avait prévenue. Ils m’ont dit que c’était une lubie, pour cesser de rire quand il s’est avéré que j’avais eu raison.

Dans mes rêves, je me vois souvent retourner au cimetière du village. Mais il a changé. transformé en supermarché. Des tombes vidées. Il n’existe plus. Et dans mes rêves je les cherche. Je cherche mon arrière-arrière-grand-mère. Mon arrière-grand-mère. Ma grand-mère qui n’a pourtant pas été enterrée là. Je cherche mes enfants, « E. G 1936-1946 » et le nourrisson inconnu que j’avais nommé Robert. Je les cherche et je ne les trouve pas.

J’ai des centaines de choses à faire, et maintenant, je suis en retard pour aller à la Poste. Mais ca n’a pas d’importance.
Les photos d’autels n’ont pas d’importance, pas plus que le menu. Le goût persistant du miel, l’odeur des Camel que l’on allume, et les souvenirs à la fois vagues et tenaces le sont infiniment plus. Ce soir, je ferai une tasse de thé Lipton, et verserai un nuage de lait dedans.