Prière de ne pas déplacer les fantômes

The Six of Swords by Krista Gibbard

Une inscription sur un carton blanc posé sur une étagère. Prière de ne pas déplacer les fantômes. Une allusion, si ma mémoire est bonne, à Marcel Proust. Une maison tourangelle près de l’Indre, et le jour du Solstice d’hiver de cette année là, passé en barque sur la rivière, entre les brumes et les arbres morts. De vieux souvenirs qui reviennent hanter les vivants, portés par les morts.

Freyfaxi, festival des récoltes.
Un blót à Freyr. Honorer les récoltes et les bienfaits de la vie. Sacrifier à certaines Disír une bouteille d’hydromel qui a traversée la France d’ouest en est. Il ouvre la bouteille. Le goulot explose et lui entaille le pouce. Avec le sang, il trace une othala sur la jambe de son pantalon.

Le blót est fini, et reposant mon tambour en hauteur, mon poignet vient heurter le goulot brisé de la bouteille, et me coupe. Retirer son bracelet, le poser soigneusement. Celui là le second qui me soigne, vérifie la coupure qui ne nécessite pas de sutures.
Je rentre chez moi et deux jours plus tard, je me rend compte que j’ai oublié mon bracelet chez lui. Lui qui est parti vivre 600 km à l’ouest. Cet autre ami au téléphone, qui me dit comme un présage ou un écho, à moitié perché, à demi hilare que les Dieux m’appellent en Bretagne. Je lève les yeux au ciel. Faut arrêter quoi.

Mais quoi ? Encore ? Il y a eu cette première occurrence il y a plusieurs années. Je le prend comme une boutade et rien de plus. Le premier me dit qu’il n’a pas retrouvé mon bracelet. Je l’ai « probablement perdu dans le métro ». C’est un possible, mais je sais que c’est faux. Je m’en serais rendue compte. Pas ce bracelet là. Un cadeau précieux, cadeau de mon père pour mes 18 ans. Un bracelet norvégien en argent du début du siècle dernier.
La nuit je rêve. Je rêve que mon Watcher revient chez moi, avec mon bracelet enveloppé dans une étoffe rouge et noir. Je rêve que toute cette minuscule histoire a provoquée des remous.
Je lui écris pour lui dire. Marquant la datation du phénomène. Et je renonce.

Je rêve.
Je rêve d’un champ lourd d’épis, et de Freyr qui m’apprend les chants pour faire pousser les récoltes. Pour que les arbres se chargent de fruits. Pour que les paissent les animaux et que vêlent les vaches. Je rêve de cette mélodie entêtante que j’aurai pourtant oubliée au matin. Et même à travers la distance nocturne, je me demande pourquoi c’est à moi que l’on apprend cela, parce que concrètement, cela ne m’est d’aucune utilité à l’heure actuelle. Il me répond malicieusement que ma vie changera, et que, « tu verras, un jour cela te sera utile. Tu ne me crois pas aujourd’hui, mais un jour, tu verras. Je te le promet. »

Je serai moi aussi 600km à l’ouest, dans un village de granit quand un soir, la lumière clignote sur mon téléphone. Ces mots laconiques d’un Watcher concis « J’ai retrouvé ton bracelet ». Et ma perplexité. Ce trouble. Mon rêve disait vrai. Mes rêves disent toujours vrais au bout du compte. Et quand j’articule ces mots assise à la table en bois, dans la maison bruissante de Leurs Voix, dans le foyer d’Amis qui m’ont accueillie, o/On me répond en pouffant de rire « Non, sans blagues ! Il t’a fallu tout ce temps pour t’en rendre compte. »
Il me reviendra effectivement, contre toute attente. Je ne m’y attendais plus en fait.

De l’ouest et vers le sud ensuite.
De tissage de frith et de la gravure sur une roche calcaire. De l’ocre mêlée de sang qui orne désormais une paroi auprès d’une montagne, dans une ancienne forêt. Les sentiers, les routes, la grotte, la source de l’H. Une curieuse rencontre d’un type surgi de nul part. Quelques mots en provençal, semblables à une comptine d’enfant que l’on martèle du bout de la langue contre les dents du haut, les dents du bas « pour ne pas se faire bouffer son âme ». J’ai parfois envie de répondre que d’âme je n’ai pas. « Mais si on La réveille, Elle risque d’être über vénère non ? » « Ouais, ca peut. »
Concrètement, je suis pas bien faite pour rester longtemps dans ce paysage de garrigue. Un constat de plus. Je ne suis pas faite pour rester où que ce soit à l’heure actuelle de toutes façons. Sauf si un jour… néanmoins il y a un sauf et un si dans ce morceau. Sans oublier un morceau de laine, qui est tout sauf un morceau de laine, précieusement conservé. Parce qu’un jour… Un jour, oui.
Tout s’entremêle et je songe à ces paroles anciennes, écrites en mars 2009 sur un blog effacé depuis.

« Alors ils n’ont rien dit. Alors ils ont posé le geis quand celui‐là est monté affronter le dragon, osant demander s’il valait la peine d’attendre, s’il y a avait encore un après. Il est entré dans une colère noire, la fureur des impuissants, des seigneurs de guerre désarmés, privés de leur conseiller. Et ils les ont fait taire. Mais même les plus petites choses trouvent des yeux pour les regarder, mais même les plus grands secrets peuvent se répéter, mais même les rumeurs les plus vagues trouvent des voix pour les relayer. Et il arrive que toutes ces histoires chuchotées entre deux portes trouvent, on ne sait comment, le chemin jusqu’à un être improbable qui les garde précieusement enfouies en lui. 
La nuit tombe sur le royaume et elle sera bientôt là.
Ca ressemble à de la fiction, mais la réalité dépasse toujours la fiction. C’est toujours le conteur qui écarquille les yeux pour mieux raconter. »

Il n’était question que de transposer une vérité plate et ordinaire en quelque chose de plus ample. Extraire l’essence du moment, au lieu de le cantonner à sa signification basique. Et comme les prophéties et les oracles, on les interprète comme on veut. Ou comme et quand on peut.

Aller et revenir.
Et en guise d’automne, en guise d’équinoxe, c’est de nouveau la Mort qui frappe à la porte de chez moi. Sans mélodrames, accueillie avec un pragmatisme qui n’est pourtant pas sans difficultés. C’est que parfois, l’ordinaire et les paperasses, l’équilibre des chiffres virtuels régissant nos vies et les actes des lois sont plus durs à gérer que la disparition corporelle.

Constater avec un certain effarement qu’il n’y a de place que pour les religions officielles. Quand on n’est pas « affilié » à une guilde, alors vous êtes considéré comme un genre de rônin. Et vous avez droit à des « je ne sais pas si tu es croyante, mais ». Ouais bordel, je suis croyante. Je crois en ma capacité de réussite. Je crois aux Dieux, je crois à la valeur des Serments. Aux Esprits des Lieux ici bien avant nous. Je crois aux Ancêtres, où qu’ils soient. Je n’ai jamais été le genre de personne qui garde sa gueule fermée pour faire plaisir. Sous le toit d’autrui, oui, si cela m’est demandée, parce que c’est le toit d’autrui.
Comme cela m’exaspère rapidement ce discours de guimauve se voulant porteur de réconfort (c’est joli mais ca règle pas nos emmerdes pragmatiques. Désolée d’être terre à terre. Ou non, pas désolée en fait.). Autre constat : le New Age joli tout plein, et les belles paroles ne sont souvent proférées que pour être des miroirs tout faits, renvoyant une image supposée gratifiante à la personne qui s’empresse de les dire ou de les écrire. « Tu sais, la mort n’est pas une fin ». « Tu sais, c’est un nouveau départ ». (You don’t say ? Et c’est à moi que tu dis ça ? Sans blague.)

Je finis par me dire que bien souvent, oui, bien souvent, les gens ne savent pas quoi dire, et que ceux qui veulent absolument sortir des phrases supposées nous « guider », viennent en fait se comporter comme des gourous voulant se coucher avec la satisfaction d’avoir bien agi. Si vous refusez cette main tendue que vous n’avez par ailleurs ni demandé ni souhaité, alors vous êtes quelqu’un de trop négatif et on ne peut pas « vous aider ». Comprendre que vous ne permettez pas à l’autre de se sentir exister. On croirait voir les USA qui veulent imposer leur aide sur le terrain à un pays qui n’a rien demandé, parce que les USA, ils sont trop gentils. J’appelle ça de l’impérialisme moi. Bref. Sujet complexe qui demande un jour un peu de débroussaillage.

L’équinoxe, cette période charnière-étrange. Do not go gentle into that good night. Dylan Thomas revient hanter le flux du conscient.
Chanter les runes, tordre les doigts. Deux équinoxes. Intérieur et extérieur. Honorer Sága. Parce que tout est toujours pour la Bête, et jamais sans un certain swag.
Vies parallèles.
A l’ouest, à l’ouest.

Mais l’histoire vraie, où est-elle ? Je ne sais pas, et c’est pourquoi mes phrases restent suspendues comme des vêtements dans une armoire, en attendant que quelqu’un les porte.
V. Woolf – Les Vagues

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[Odin Project #3] Connaissance, mort et responsabilité

« Odin og volva » par Limely

Odin est un dieu aux fonctions nombreuses, et parmi elles, on retrouve fréquemment mentionnée la connaissance. Cependant cette fonction n’est pas isolable des autres, mais participe à un tout.

On dit qu’il est le chef des Ases, et à ce titre, le dieu le plus important du panthéon nordique. Cette affirmation est pour moi à nuancer :  premièrement, cette notion d’importance est assez relative si on prend en compte quelques points. Tout d’abord, rappelons qu’il n’était pas franchement un dieu populaire. Craint, oui. Apprécié, c’est une autre histoire, et cette notion est délicate parce qu’il n’y a que peu d’éléments qui permettent d’en avoir un aperçu.
Les écrits par lesquels nous connaissons les dieux nordiques ont été écrits assez tardivement en ce qui concerne les sources « directes » (comme les Eddas de Sturluson). En ce qui concerne ce que j’appelle les témoins indirectes (comme Adam de Brême ou Tacite), leurs témoignages sont à prendre avec prudence : on ne sait pas dans quelle mesure leurs récits sont empreints de partis pris, plutôt négatifs dans le premier cas, plutôt positif dans le second. Dans le cas de Tacite, on peut de plus rajouter le fait qu’il n’a probablement jamais rencontré les tribus dont il parle, mais qu’il s’appuie sur des témoignages rapportés. (Je m’appuie ici sur ce que mentionne Jan Fries). Thor et Freyr semblent avoir été largement préféré par le peuple, et une analyse de la toponymie des pays scandinaves révèlent que Thor a donné son nom à de nombreux lieux (Si ma mémoire est bonne, c’est lui le dieu le plus présent). Je crois que c’est également le cas pour Freyr (largement présent dans la toponymie suédoise, absente au Danemark par exemple. Là aussi la répartition géographique appellerait de nombreux commentaires). Le nom d’Odin se retrouve quant à lui beaucoup moins fréquemment, même si par exemple, une des plus anciennes villes du Danemark, Odense, porte son nom.

Laissons de côté l’Histoire des rois de Norvège, particulier parce qu’il donne aux Ases une origines asiatiques et raconte leur établissement en Scandinavie, et la fondation de la dynastie des Ynglingar avec Odin comme premier roi, Niord (sic) qui prend ensuite les rênes du royaume après sa mort, puis Freyr, etc. Récit evhémériste, il donne aux dieux une origine humaine ou en tout cas, il rattache les dynasties de son temps à des figures légendaires.
Dans les nombreux textes où il apparaît, Odin est souvent occupé à vaquer à différentes affaires sous différents noms et semble n’intervenir que dans les moments assez dramatiques mais ces interventions ne sont pas -de mémoire- si nombreuses que cela. Il n’intervient pas pour donner un ordre ou pour arbitrer un conflit (par exemple, dans le Hyndluljóð, la querelle entre Hyndla et Freyja, et même dans la Lokasenna, si c’est lui qui donne en quelque sorte le « coup d’envoi », il ne donne pas l’ordre à Loki de sortir du palais d’Ægir etc.) En fait ses interventions semblent le plus souvent corrélée à la mort : par exemple quand il va interroger une völva morte (völva qui a parfois été indentifiée comme pouvant être Gullveig. Gullveig étant elle-même parfois rapprochée / identifiée à Freyja, là aussi il y aurait plein de choses à dire). Gundarsson souligne que dans le droit islandais (peut-être plus généralement aussi chez les scandinaves aussi, à voir), les lois ne concernent pas seulement les vivants, mais aussi les morts. Par exemple, les morts ont l’interdiction de revenir hanter les vivants. La notion de royauté s’exerce à la fois « dans les deux mondes ». Le fait qu’Odin soit considéré comme « le chef » serait liée directement à sa fonction de dieu des morts / en relation avec la mort. Cela n’a donc pas grand chose à voir avec une fonction supérieure, mais plutôt à une responsabilité supplémentaire. A ce titre, je trouve intéressant que Dame Holle, à qui le folklore germanique donne Wotan pour consort, soit parfois rattachée à Hela.

Ensuite, voyons le lien entre connaissance et responsabilité. Dans le Hávamál (strophe 54-56), il est dit :

54. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ; 
A ceux-là
La vie est la plus belle
Qui n’en savent pas plus qu’il ne faut.

55. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ; 
Car l’esprit du sage
Rarement est joyeux
Si sa sagesse est suprême. 

56. Modérément sage
Devrait être chacun,
Jamais trop sage ;
Celui qui ne sait pas d’avance
Son destin
A le cœur plus libre de soin [chagrin].

(Note : C’est moi qui remplace le mot soin par le mot chagrin. Pour ces deux dernier vers, la traduction anglaise de Andy Orchard donne : he never knows his fate before, / whose spirit is freest from sorrow. La traduction de Olive Bray donne : who looks not forward to learn his fate / unburdened heart will bear. Ce qui change le sens par rapport à la version française, le mot soin venant comme un cheveu sur la soupe.)

Il ressort que, moins on en sait, mieux on se porte. Je ne vois pas là une incitation à vivre comme un imbécile heureux (pardon), mais plutôt, en gardant en tête que le Hávamál est censé être un ensemble de conseils attribués à Odin, le fait que « si vous êtes au courant de quelque chose, alors il se peut que vous ayez l’obligation d’agir et pas forcément de manière plaisante. » La strophe 56 n’est pas sans m’évoquer les Rêves de Baldr (Baldrs draumar) quand Odin va réveiller la völva morte pour lui demander ce que signifient les rêves de son fils, et que les bonnes nouvelles ne sont pas franchement au rendez-vous (ou même dans la Völuspá). Pendant que Frigg fait jurer à toutes les créatures de ne pas faire de mal à son fils, Odin va faire de la nécromancie (on suppose qu’il parle avec l’esprit d’une morte en pratiquant le Seiðr). Il est intéressant de rappeler que, toujours d’après Gundarsson mais je crois que Jenny Blain le mentionne aussi, les « sorcières » n’étaient pas très bien vues en Scandinavie mais elles n’étaient que rarement mises à mort : on préférait les mettre au banc de la société en cas de pépin. Vu le climat et le fonctionnement de la société cela correspondait à une mise à mort, mais de manière indirecte. En effet on disait que mort/e/s, ils/elles avaient de plus grands pouvoirs que vivant/e/s. Ne pas les faire tuer évitait que l’esprit du mort se retourne contre l’exécuteur (directe ou ayant ordonné l’exécution de la sentence). Odin est le seul à pouvoir exercer ce type de fonction. Il est donc dans l’obligation d’agir et de faire le boulot nécessaire pour que les choses aillent le moins mal possible. Dernier point et pas des moindres, plusieurs auteurs (Gundarsson, mais aussi Davidson et d’autres que j’ai oublié) expliquent que le roi est tenu pour responsable en cas de problèmes (famines, épidémies, etc.) et que potentiellement, il doit être prêt à se sacrifier. Le chapitre 43 de l’Histoire des rois de Norvège (intitulé Olaf l’Herminette périt dans un incendie) fait allusion à cette pratique.
Le fait qu’Odin soit le chef des dieux est donc : 1/ absolument pas une sinécure contrairement à ce que certains raccourcis hâtifs semblent parfois sous-entendre. 2/ intéressant si l’on considère d’autres points importants des mythes nordiques, mais ce sera pour un autre jour.

Sources :

Histoire des rois de Norvège, traduction François-Xavier Dillmann
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
The Elder Edda, traduction de Andy Orchard
http://www.pitt.edu/~dash/havamal.html [traduction de Olive Bray]
Wotan – The Road to Valhalla, K. Gundarsson
Helrunar, Jan Fries

[Loki Project # 2] Lui qui apporte les trésors

Loki est un dieu ambivalent : il est à la fois la source de beaucoup de problèmes, mais aussi de leurs solutions.

La cinquième partie du Skáldskaparmál (L’art poétique) raconte pourquoi l’or est appelé aussi chevelure de Sif (toutes sortes de kennings, ces métaphores poétiques sont contenues dans ce texte).
Pour résumer rapidement ce chapitre : Loki coupe les cheveux de Sif et quand Thor l’apprend il veut le tuer. Loki lui promet de faire fabriquer une chevelure en or par les nains (elfes noirs). Il y a va, négocie habilement un pari avec eux et place les deux frangins, Brokkr et Eitri (1) en concurrence. Du coup, en plus de la chevelure, les nains fabriquent le navire de Freyr et son sanglier d’or, la lance et l’anneau d’Odin, le marteau de Thor. Fine mouche (au sens propre ^^) Loki a perturbé un peu les nains pendant qu’ils fabriquaient les objets. Bref, ils reviennent tous les trois et les Ases décident quel objet est le plus utile. Il s’avère qu’ils votent pour le marteau et le nain remporte le pari, et aidé de Thor, se saisit de Loki pour lui couper la tête. Loki rétorque qu’il a dit « ok » pour la tête, mais par le cou, donc le nain lui coud la bouche.

© Kurohaneshizumi

Pour reprendre l’histoire des cheveux de Sif, il revient non seulement avec une chevelure en or, mais aussi avec le navire de Freyr, la lance et l’anneau d’Odin, le marteau de Thor, mais il se retrouve avec la bouche cousue.

De là à dire que les deux seules déités à avoir donné de leurs personnes pour offrir aux trois autres leurs pouvoirs sont Sif qui a eu la chevelure coupée, et Loki, à qui l’on a cousu la bouche. Symbolique intéressante d’ailleurs, surtout si on relie la bouche, le souffle, le pouvoir des mots -Loki et, ô marrant, le Borgne, sont sans doute parmi les plus bavards, en tout cas les deux ont la langue bien pendue- une façon de priver Loki de certains pouvoirs ? On peut imaginer qu’il exerce, au moins ici, deux types de magies : la transformation et sans doute, bien que cela ne soit pas dit, le pouvoir de la persuasion. C’est Brokkr qui punit directement Loki, pas les dieux, puisqu’il a tenu sa parole.

Notons que, si on suit la théorie de Dumézil, Freyr / Thor / Odin symbolisent les trois classes de la société. Sif peut être reliée à la Terre, aux récoltes. La mention de sa chevelure d’or pourrait être en lien avec les récoltes et les champs. Hilda Ellis Davidson fait le lien entre l’aspect terrestre de Sif et l’aspect ciel de Thor.

On pourrait imaginer un lien cohérent entre le pouvoir et la terre, la notion de souveraineté chez les scandinaves étant légèrement différente de celle des celtes, mais il y a bel et bien un lien entre la terre et le fait de régner (d’ailleurs, Odin est souvent présenté comme le chef des Ases, mais cette notion de dirigeant n’a, à aucun moment, de valeur morale, judiciaire etc.)
On peut comprendre le lien entre les nains, la forge, les pouvoirs dont sont investis les objets, le parallèle lien avec les esprits / les morts. Les nains sont très liés à la mort dans le folklore scandinaves et la magie fait souvent appelle à des puissances et des esprits. Si on regarde les objets que Loki rapporte on retrouve :

Skidbladnir (le navire/Freyr)
Gungnir (lance / Odin)
et la chevelure de Sif.

Les autres objets (le verrat, Draupnir et Mjöllnir) sont offert par Brokkr.

Mais que vient faire Loki dans cette histoire ? Le mec, il se réveille, hop, il coupe les cheveux d’une meuf. Bon pourquoi pas, mais il pourrait se contenter de rapporter une perruque en or et basta. Alors que non.

J’ai une interprétation, qui est sans doute bancale étant donnée que je ne suis pas une spécialiste des mythes nordiques, mais Loki est couramment décrit comme un jötunn adopté parmi les Ases – et frère de sang d’Odin, quoi qu’on pourrait en dire long là dessus aussi-.
L’ambivalence des jötnar (il y a d’ailleurs plusieurs types de géants) se retrouve chez d’autres déités de la mythologie nordique, et souvent cette ambivalence est autour des fonctions primordiales (fécondité, froid, chasse, magie, gardien…)  ici il y a un lien entre les objets qu’il rapporte et le pouvoir des dieux, dont la fécondité. (Je n’oserai pas pousser le parallèle jusqu’aux blagues graveleuses que l’on peut faire avec une lance et un navire « à la voile qui se lève dés qu’il y a du vent », d’autant que c’est hors contexte culturellement et donc vite totalement faussé.)

Ici, Loki est l’illustration du côté créateur/destructeur primal et de l’intermédiaire-magicien et chaman. Bien qu’il ne soit pas le créateur direct, il intercède pour que la création de ces objets aient lieu. Le fait qu’il ait la bouche cousue se rapporte pour moi à la pratique du galdr (qu’on réduit souvent au fait d’incanter les runes, alors qu’il s’agit d’incantations plus complexes.) Quand Odin est un dieu-chaman en lien avec la mort et la connaissance, Loki est un dieu-chaman en lien avec les pulsions de vie, de sexualité, de fécondité. Le premier exerce souvent une coercition ou une certaine forme de menace (je vais pas faire la liste) quand le second charme par les mots ou par le rire (l’épisode de ses couilles accrochées à une chèvre pour faire rire Skaði) pour ses intercessions. On peut considérer que les cheveux perdus de Sif constituent d’une certaine manière, une forme de paiement, pas forcément à Loki, mais de manière générale (un don pour un don) ou un prétexte (comme le fait d’apporter des offrandes pour démarrer un travail).

(1) : Brok et Sindre dans la traduction anglaise.

Sources :
L’Edda, trad. François-Xavier Dillmann
The Prose Edda, trad. J. L. Byock
Gods and Myths of Northern Europe, Hilda Ellis Davidson

[PBP] J – Se faire jeter par une déité

Tout d’abord, rendons à César ce qui est à César : c’est l’article de Nemn qui m’a fait penser à cela. Petite précision : j’entend ici la pratique dans un sens « travail avec une déité », le contexte « uniquement » religieux (quand on honore une déité par exemple) ne nécessitant pas forcément « d’interactions ».

On parle souvent des déités qui occupent une place dans notre pratique, moins de celles qui l’ont jalonnés au fil des ans, et encore moins de celles avec qui nous avons tenté de travailler pour se faire claquer la porte au nez. La question du « établir un contact avec une déité » demanderait un article séparé à elle seule, tout dépend des personnes et de leurs pratiques, mais il est généralement admis que l’avoir honorée et la connaître un minimum est une sorte de pré-requis,   le respect de base. Après, il y a des personnes qui tentent d’établir un contact volontaire (elles souhaitent travailler avec telle déité pour telle(s) raison(s) ), celles qui restent « open » et attendent de ressentir qui se pointent pour démarrer une approche. Par le passé, je me suis trouvée au milieu de ces deux tendances, c’est moins vrai ces derniers temps, où pour ce qui est de démarrer un travail particulier ou de pratiquer avec une déité, j’attends de voir qui se pointe, d’avoir des indications et/ou des ressentis particuliers, généralement par le biais de mes rêves.

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[Odin Project – Jour 28]

Herjan « seigneur des armées », Hjalmberi « porte-heaume », Herteitr « joyeux parmi les guerriers », Hnikarr « qui frappe », Sigfödr « père de la victoire », Valfödr « père des occis », Atridr « assaillant », Biflindi « secoueur de bouclier », Vakr « alerte », Ofnir « provocateur », Herjafödr « père des armées »… nombreux sont les noms d’Odin qui se rapporte à sa fonction guerrière.

Au-delà de l’aspect purement guerrier qui a déjà été plus ou moins abordé au cours du mois écoulé (notamment par rapport à la fureur guerrière ou par rapport à son lien avec la mort), Odin est lié à la stratégie militaire, à l’art du combat. C’est un calculateur avisé et redoutable qui sait exactement quand frapper et comment utiliser la ruse pour remporter la victoire.

Les origines d’Odin sont floues et il fort probable qu’il ne possédait pas au début tous les attributs qu’on lui rattache maintenant. Sans doute un dieu mineur à l’origine, il a sans doute gagné progressivement du galon avant d’évincer d’autres dieux pour parvenir à une position dominante. Odin était un dieu craint et il est mentionné quasi systématiquement que sans doute, la vénération dont il faisait l’objet était empreinte de crainte et de superstition. C’est Dumézil qui introduit la notion de société tripartite, divisant le monde en trois classes : les rois, les guerriers et les agriculteurs (en gros). La première classe est aussi généralement en possession du pouvoir divin. Odin,  Thor et Freyr peuvent être considérés comme les dieux principaux de ces trois classes.
Odin n’avait clairement pas la préférence du peuple, à la fois parce qu’il était le dieu des classes dirigeantes et sans doute parce qu’il n’était pas considéré comme fiable.
Chez Odin, les fonctions de « Père du Ciel » (qui sont sans doute à mettre en parallèle avec son mariage avec Jörd, déesse de la Terre) et celles liées à la guerre sont étroitement corrélées aux attributs de base du dieu Tyr. Au fur et à mesure de l’évolution de la société, Tyr a progressivement perdu son statut de guerrier et de défenseur pour devenir l’image d’un dieu lié à la justice et au droit. Freya Aswynn suppute que Tyr était sans doute au départ pourvu de la ruse et de la malice, avant qu’Odin ne les « récupère ». Je préfère quant à moi une autre théorie (l’idée ne vient pas de moi) : au fur et à mesure de l’évolution de la société, Odin s’est progressivement retrouvé lié aux classes dirigeantes, et son statut de guerrier aurait alors été « entaché » par la corruption et la ruse qui les caractérisaient. Son lien avec les arts militaires devant également venir de là.

Avec cette évolution peut s’expliquer son second mariage avec Frigg, qui est une sorte de « raffinement » des fonctions de Jörd. Je pense que l’histoire de Rind sert surtout d’explication eschatologique, comme le Ragnarök et l’introduction de Balder.

Source : Les noms d’Odin cités au début de l’article sont tirés du livre de Edred Thorsson, Runelore : Manuel de runologie ésotérique, Pardès, 1994, traduction de Anne-Laure et Arnaud d’Appremont

PS : Il est évidemment que je n’aurai pas le temps d’aborder toutes les autres notions restées dans ma sacoche d’ici le 30 novembre. Par contre, je pense prévoir une bibliographie succincte pour le dernier jour, en plus de mon blabla. Je suis désolée de ne pas avoir à chaque fois les références précises, je n’aurai jamais pensé en venir à des articles comme cela sur mon blog, et puis je ne suis pas en train d’effectuer un travail universitaire ou d’écrire un livre non plus

[Odin Project – Jour 27] Gungnir, Draupnir, etc.

Gungnir : La lance d’Odin. Son nom signifie le chancelant en vieil islandais et elle a été forgée par les nains, les fils d’Ivaldi. C’est Loki qui la fait forger quand après avoir coupé la chevelure de Sif, il se rend chez les nains pour leur demander de lui fabriquer une chevelure d’or pour la déesse. Elle est gravée de runes et une fois lancée, on dit qu’elle atteint toujours sa cible et qu’elle ne peut être arrêtée. Plusieurs textes scandinaves indiquent qu’une lance jetée au début d’une bataille dédiait cette dernière à Odin. Dans la littérature contemporaine, un des plus beaux exemples est sans doute celui contenu dans American Gods de Neil Gaiman. (Je n’en dit pas plus pour ne pas spoiler ceux qui ne l’ont pas lu.)
La lance est un attribut que l’on retrouve chez plusieurs dieux germaniques ou nordiques et il n’est pas prouvé que toutes les représentations trouvées sont celles d’Odin. On retrouve aussi un dieu à la lance chez les celtes, avec Lugh, de qui Odin est parfois rapproché. Pour certains historiens, la lance aurait été d’abord un attribut de Tyr avant qu’Odin n’absorbe certaines de ses fonctions et symboles, et la lance en ferait partie.
Un des kenning pour désigner Odin est Gungnis váfaðr, le secoueur de Gungnir (non je ne ferai pas de plaisanterie scabreuse). Je ne sais plus où je l’ai lu -comme d’habitude, bravo Aranna- mais avant une bataille, certains guerriers s’entaillaient légèrement avec une lance pour représenter « la marque d’Odin » et avoir une chance d’obtenir une place parmi les Einherjar.

Draupnir : L’anneau d’Odin -rapporté par Loki en même temps que Gungnir. Je trouve ça amusant quand on y pense, mais bref, je vais pas commencer à divaguer sur un nouveau truc, encore-. Son nom signifie « le dégouttant » (qui fait des gouttes, pas qui est répugnant hein). Il est parfois dit que c’est une bague, parfois un bracelet (dans un de mes rêves c’était une bague, on s’en fout, je sais). Forgé par Brokkr et Eitri (ou Sindri), il donne huit anneaux supplémentaires tous les neuf jours.
Odin le dépose sur le bûcher funéraire de Balder pour qu’il emporte avec lui. Quand Hermóðr descend en Helheim pour tenter de faire revenir Balder, ce dernier lui remet l’anneau pour qu’il le rende à son père. Draupnir sera ensuite offert par Freyr à Gerd lors de son mariage.

Valknut : j’en ai déjà rapidement parlé ici. Ceci étant, d’après Rudolf Simek le symbole est peut-être /sans doute à l’origine surtout lié à des pratiques religieuses liées à la mort et aurait par la suite évolué pour devenir un des attributs d’Odin (datation ?) Il y a un lien entre l’interconnexion entre les différents mondes (trois triangles, trois points, les neuf mondes ?) En lisant la page wikipédia anglaise, j’ai lu une hypothèse intéressante sur la Valknut qui serait un symbole d’entrave ou de libération du pouvoir ou de l’esprit. Je ne développe pas ce qui est dit mais je me demande : Est-ce que la valknut aurait pu être utilisée comme une clé ou au contraire pour sceller les esprits des morts (rapport au lien entre Odin et la mort) ? C’est moi qui extrapole mais c’est une piste intéressante.

Le poste sur les animaux viendra plus tard -ou pas- j’ai le cerveau cramé là en fait. Une résolution prochaine que je dois tenir : P.R.E.N.D.R.E  D.E.S  N.O.T.E.S. Bordel.