Freyja et Frigg, deux aspects de la Souveraineté

Peu d’articles en ce moment, il faut dire que ma vie regular est plutôt plus qu’occupée par divers changements, des drôles et des beaucoup beaucoup moins drôles. Passons.

Jusqu’à il y a quelques mois, je n’avais jamais vraiment bossé avec Freyja (je pourrais en dire autant avec Freyr, on verra, j’ai un peu du mal à rassembler mes idées, et encore plus de difficultés à trouver du temps pour écrire). Elle était une déesse que j’avais essayé plusieurs fois d’approcher, sans succès. Et puis, en septembre dernier, il y avait eu quelques taunts. En partie suite au mois de Frigg, mais aussi sûrement en raison de changements dans la trame, changements que je ne pouvais pas encore percevoir, mais qui n’ont eu de cesse de se produire. L’année sorciéron a été ouverte quelques jours avant Samhaïn, avec le concert de Wardruna et son déroulement what-the-fuckesque, et ça continue.

C’est avec un week-end de pratique du Seiðr qui a eu lieu en mars dernier que j’ai commencé à établir consciemment  certains liens, et à expérimenter un certain nombre de choses. Analyse des données, expériences palpables et levée(s) de sourcils autour de moi.

Plus j’y pense et plus je trouve que toutes les interrogations qu’il y a autour de Frigg et de Freyja sont fascinantes, et qu’elles ont à la fois lieues et pas lieues d’être.
Freyja est souvent réduite à une déesse de l’amour (lol, il n’y a qu’à voir le nombre de rituels dans ce sens qui font appel à Elle), parfois ce champ est quelque peu élargi à la sexualité et à la sorcellerie. Frigg, elle, c’est la déesse du foyer bien rangé et des naissances. Re-lol. Bah oui, des fois que les Déités déborderaient des petites cases et viendraient perturber nos classements Dewey…

Auteur(e) inconnu(e)

La question de la Souveraineté est souvent infiniment plus discrète : Freyja est la femme indépendante qui a la liberté de disposer de son corps. Frigg est davantage rapprochée de l’archétype de la Reine. Pourtant, là aussi, ces deux notions sont, pour moi, interdépendantes. Je vais essayer de démêler un peu le boxon.
Freyja est effectivement une figure d’indépendance particulière. Son infidélité et sa licence sexuelle sont souvent mis en exergue. Même si dans les textes, on la dit mariée à Oðr et qu’elle le pleure quand il disparaît, ce lien est presque anecdotique, et plusieurs auteurs se demandent si ce dernier ne serait pas en réalité Odin, ce qui n’est pas pour arranger les problèmes linguistiques et autres qui se posent par rapport à l’unicité de Freyja / Frigg. (Apparamment, ce problème se pose surtout dans les sources scandinaves, côté germanique, c’est la même. Frau Holda qui combine un certain nombre d’attributs de Frigg et de Freyja est d’ailleurs un cas intéressant). Freyja fait partie de la famille des Vanes, apparentée à la fertilité des champs, des animaux, des gens (bref, liés à la troisième fonction de Dumézil). En terme de Souveraineté, elle ne représente pas uniquement une certaine liberté et la possibilité de jouir de son corps comme elle l’entend, même si cet aspect peut et fait effectivement partie de la notion de souveraineté de soi. Elle est également liée à la Terre, au royaume fertile dont la fertilité permet la vie, l’équilibre et la continuation. Son aspect lié à la guerre et à la mort (comme dans la figure de son frère) fait également partie de cette souveraineté : dans les mythes scandinaves (et pas uniquement je crois) le roi est tenu pour responsable en cas de famines et de mauvaises récoltes, et il peut être sacrifié  si les circonstances l’exigent. La figure de Freyr, le jumeau de Freyja n’est donc pas uniquement à considérer sous un angle « cool et facile » (comme tous les Dieux en fait, pardonnez, je radote). Par rapport à ce dernier, je trouve néanmoins qu’elle possède un côté beaucoup plus sauvage, plus brut. Je ne la rattache pas aux terres cultivées, plutôt à la vitalité sauvage et aux forêts. (Elle est par bien des aspects une déesse aussi liminale qu’Hécate ou Morrigan).

Le fait que les Eddas mentionnent dans plusieurs textes qu’elle est une déesse convoitée par tous, et notamment les Jötuns est intéressant à ce propos : sa souveraineté, son pouvoir est sa force intérieure, et de ce pouvoir personnel qu’elle détient dépend l’équilibre et la prospérité, la vitalité, le jaillissement, et le fait que les Ases et les Vanes font tout pour que les Jötuns ne lui mettent pas la main dessus dénote pour moi son importance sur le plan de l’équilibre cosmique (comme Iðun d’ailleurs).

Et Frigg ? la Souveraineté de Frigg est davantage « interne » quand on pourrait qualifier celle de Freyja « d’externe », pour rappeler les notions d’ Innangard et d’Utangard. Ceci ne les mets par pour autant en position de rivalité contrairement à ce que l’on retrouve souvent, mais plutôt comme une illustration de la complémentarité des forces, complémentarité nécessaire pour que le monde ne sombre pas dans un chaos dévastateur. Frigg, comme Odin, fait partie des Ases, et peut être reliée à la première fonction dumézilienne, celle de la classe dirigeante. Son aspect familial n’est pas si innocent que ça si on sort un peu du contexte moderne dans lequel la famille s’arrête souvent à la famille nucléaire. Si on élargit la notion de famille à celle de famille élargie, ou de clan, Frigg est celle qui facilite les relations entre tous les membres, qui est la tisseuse et la garante du frith. Sa souveraineté est celle d’une reine. Elle assure la cohésion d’un groupe, en se tenant au centre de la toile. Les notions d’hospitalité et de diplomatie lui sont intimement corrélée. Dans quelques textes, on la voit parfois, soit en bisbille avec Odin sur certains sujets concernant un peuple, soit en tant qu’intervenante, quand elle apporte à un couple royal une pomme en leur promettant un héritier. Dans ce domaine de fertilité humaine, et de continuité du lignage, elle peut plus ou moins être rapprochée de Freyja, même si comme nous l’avons vu précédemment, la notion de fertilité de cette dernière est en réalité beaucoup plus large. Frigg est la mère du clan, qui pourvoit aux besoins de ce dernier, sur le plan humain et sur le plan matériel, en s’assurant qu’il ne manque rien. Sans la présence de Frigg, c’est le chaos interne. Ses interventions sont d’ailleurs généralement « équilibrantes » au sein des Ases et des Vanes. Ainsi, c’est également une lecture possible de son intervention pour tenter de préserver Balder : elle tente malgré tout de maintenir un équilibre qui menace de s’effondrer, en se conciliant les bonnes volontés de presque toutes les créatures.
On peut considérer, vu par un prisme moderne, qu’en n’assurant pas de fonction régulatrice au niveau du respect des lois et de l’ordre (au moins de manière directe) Frigg n’est pas « moderne », d’où peut-être le fait qu’elle soit à l’heure actuelle moins populaire que Freyja, puisque Frigg possède des attributs et un exercice que nous pourrions être tenté(e)s de percevoir comme rétrograde ou vieux jeu. Pourtant, je pense qu’il faut se garder toujours analyser les fonctions des déités par notre prisme actuel, en gardant à l’esprit qu’ils reflètent avant tout la société qui les honoraient, et pas forcément la nôtre, pour le meilleur comme pour le pire. Tout comme considérer certaines Déités comme ne pouvant être comprises « que » par les hommes ou « que » par les femmes est un mécanisme d’analyse qui peut se comprendre d’un point de vue purement analytique, mais qui au final nous prive de certaines richesses. Nous ne sommes pas obligés de nous cantonner à notre genre biologique pas plus que nous sommes obligés de faire exactement pareil que les sociétés anciennes. Essayer de comprendre et de décortiquer un mode de fonctionnement ne veut pas dire l’approuver sans réserve ou le copier bêtement, tout comme il est possible d’aborder certaines questions -par exemple ici celle de la souveraineté de Freyja et Frigg- avec un angle de vue contemporain, sans dénaturer l’ancien parce qu’on aimerait qu’il colle à nos idéaux présents, tout en l’interrogeant et en essayant de prendre du recul par rapport à nos observations.

Il y aurait beaucoup à dire encore sur le sujet, autant pour Freyja que pour Frigg, mais un certain nombre de ces notions ont déjà été abordées, au moins de manière rapide, au sein d’une certain nombre d’articles passés. De manière intéressante, c’est en relisant une adaptation de la légende arthurienne que l’idée d’écrire cet article a plus ou moins germé. La dualité Freyja / Frigg n’est pas sans m’évoquer, au moins de très loin, la dualité que forment Morgane et Guenièvre dans les différentes versions / réécritures des mythes arthuriens.

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Une divagation sur Balder

[Partie UPG-esque/perso. Un autre article plus détaillé et analytique suivra un autre jour. Délai non garanti.]

Balder, le fils de Frigg et Odin. Le dieu lumineux et solaire à la mort tragique. Pendant longtemps, la manière dont il était présenté (gentil, bien sous tous rapports, bla bla bla) suffisait à me donner envie de gerber. Rien que pour la forme, je le détestais, comme je détestais Odin. (Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis.)

Baldur by munashiibennu (deviantart)

Même après avoir commencé à creuser les mythes nordiques, j’avais un peu du mal à le comprendre, contrairement à d’autres personnes autour de moi qui semblaient capter bien plus de choses que moi, et qui avaient (et ont toujours) beaucoup de points de vue pertinents sur lui. Pour moi, Balder, c’était un blondinet hyper mystérieux qui brillait la nuit, qui mourrait connement et dont la mort provoquait un bordel monstrueux. Pardon aux familles, mais c’était ça.

Novembre 2013. Je me remue les neurones valides dont la RAM ne sature pas pour écrire les articles du Odin Project. Et il y a cette drôle d’impression. Celle que Balder est plus ou moins en train de se pointer. Ca me laisse perplexe, même s’il y a eu deux ou trois taunts dans le monde physique (les Dieux nordiques, ces petits farceurs). Une nuit, je rêve de Balder. Le genre de rêve qui vous laisse profondément perplexe au petit matin. Je rêve de Balder la nuit anniversaire de la mort de ma mère. Je me demande si je dois y voir un sens quelconque et décide que non.

Passons. Ce bla bla est modérément intéressant, sa seule utilité étant de situer le contexte.

Balder, figure ambivalente s’il en est.
Il ne parle jamais, sauf pour aller raconter ses rêves à sa mère. On ne sait pratiquement rien de lui. On ne le voit jamais agir. Il y a deux ou trois trucs qui semblent dire que le mec, il est sacrément pawned quand même (le coup des jugements qui ne peuvent se réaliser).
Frigg essaie de le sauver, ca foire magistralement. Elle a voulu prendre toutes les précautions possibles, et du coup, la mort de son fils arrive de la manière la plus horrible qui soit, tué dans une enceinte sacrée, et de fil en aiguille, est l’élément déclencheur qui amènera le Ragnarök.

Il est, malgré lui, une sorte de point de tension, un accélérateur. Un catalyseur.

Balder pourrait-il être une sorte de trickster ?

A l’opposé de Loki, trickster agissant de manière consciente, je vois Balder comme un trickster « à l’insu de son plein gré ». Il ne le fait pas exprès, mais il provoque malgré lui une situation pas possible. La mention de ses jugements qui ne peuvent se réaliser (il faudrait que je vérifie plusieurs traductions des Eddas, histoire de voir si c’est le même sens partout, ou si ce vieux fou de Régis a encore fumé la moquette) est une des justifications pour cette hypothèse (même si je pense que ca a davantage à voir avec autre chose, voir plus loin) : chaque fois qu’il veut faire un truc, ou qu’il essaie d’influencer en ce sens, paf, pastèque. A cette théorie, on peut opposer le fait que tous les Dieux sont soumis au Wyrd, oui. Sauf que les autres, on ne souligne pas précisément ce point là. Dans le cas de Balder, c’est pratiquement un warning : s’il essaie de s’impliquer dans quelque chose, c’est mort.

Après, plus prosaïquement, il est intéressant de déterrer le fait que son fils, Forseti, soit le dieu qui préside au Thing (d’ailleurs en vérifiant, j’ai trouvé que le mot est toujours employé en islandais). Les jugements et sentences du père sont systématiquement caducs. Le fils préside l’Assemblée… Je suppose que c’est davantage en ce sens que les textes mentionnent ces histoires de jugements.

Un Dieu lumineux et bon ?

C’est l’autre point qui m’a/avait toujours fait tiquer avec Balder. Cette manière de le présenter comme une sorte de figure parfaite, dont le portrait contraste singulièrement avec tous les autres.
Lumineux, oui. Mais, comme plusieurs personnes autour de moi l’ont fait judicieusement remarquer, l’aspect lumineux de Balder se rapproche plus des radiations nucléaires que de la lumière du soleil par un bel après-midi. D’une certaine manière, on peut faire un parallèle entre cet aspect nucléaire et son aspect de « trickster passif ».
L’autre notion, celle de « pureté » (notion en réalité abordée / traduite de différentes manières) peut également s’interpréter par le biais de ce prisme : ce n’est pas tant une question de pureté qu’une question de « réaction chimique ». Un peu comme des molécules de telle ou telle substance qui au contact d’une autre peuvent produire différents types de réactions. Balder est en quelque sorte un réactif. A la notion de pureté, je préfère donc la notion d’inertie : ce n’est pas que rien d’impur (ou de mauvais suivant les tradz) soient interdits dans sa halle, c’est « juste » que tout ce qui peut avoir une réaction à son contact doit demeurer à l’écart. Parce qu’autrement cela produit une réaction en chaîne.

J’ai longtemps considéré que Loki et Balder étaient, par essence, antagonistes. Aujourd’hui je suis plus sceptique sur cette question. Quelque part, en dépit du fait que l’un assassine l’autre, en dépit de la question « qui est réellement derrière la mort de Balder ? » (déjà soulevée), il y a quelque chose en eux qui se complète. Je serais bien en peine de dire quoi ou de l’expliquer. (De toute façon, en raison de sa nature UPG-esque, cet article est un point de vue tout à fait personnel.)

Au niveau de la pratique, radiations nucléaires ou pas, je trouve que l’énergie de Balder a quelque chose de remuant. Sous l’aspect « lumineux », son énergie est en fait assez torturée. Comme Heimdall, il est terriblement seul : seul au milieu des autres qui lui envoient des projectiles dans la tronche pour tester son invincibilité. Il est une focale, un transformateur, mais ce qui lui arrive, c’est pour les autres. Balder est un dieu assez distant : j’aurais du mal à l’expliquer, mais autant certaines déités ont une énergie « proche », autant ce n’est pas son cas.

Sa lumière, il la porte dans le monde des morts. Il est la lumière étrange qui brille en Helheim. Il est notre part de renoncement et l’espoir de voir un jour revenir des jours meilleurs. Davantage qu’un dieu lumineux et aimé de tous, je vois en Balder un sacrifié. Un pari sur le futur. Un sacrifié qui n’a rien demandé. Donné dans la douleur pour un peut-être improbable. Sa mort a quelque chose des images de Gaston Bachelard, sur la mort de l’eau et la mort du feu. La mort verticale du feu, irradiante, dans le moment où il est touché par la flèche de gui. D’horizontale et lancinante dans son voyage sur les eaux, dans le monde des morts où il reste.
Même si son aspect lumineux est présent, pour aussi étrange et tordue qu’elle soit, je ne pense pas que sa lumière, souterraine, soit pour nous. Elle est pour ceux que nous avons aimés et qui sont morts. Elle est pour les morts sans noms qui n’ont pas de réconfort. Nous pouvons la percevoir mais pas l’étreindre.

(Finalement, en me relisant vaguement en diagonale, je trouve que Helheim ressemble à un laboratoire P4.
Balder est une substance contaminante que l’on isole pour ne pas radier tout le monde de la carte, en attendant qu’elle puisse être utile, parce qu’on le sait, elle sera utile un jour. Le schéma de sa mort / protection est un protocole de recherche suivi d’un epic fail avec contamination des chercheurs. En attendant, nous nous contentons d’espérer.
Bref, je ne sais pas si je dois trouver ca déprimant, marrant, ou optimiste comme vision.)

[Odin Project #29] Odin & Freyja

Les nombreuses facettes de Freyja sont parfois dissimulées sous les présentations simplistes de « Déesse de l’amour » qui, si elles ne constituent heureusement pas la majorité des cas, sont néanmoins fréquentes.

Bien plus qu’une déesse d’amour, elle est liée à la guerre, à la mort, au seiðr, à la sexualité, la fertilité, mais aussi, pourrait-on dire, à l’indépendance et à la souveraineté de soi.

Le mari de Freyja, Óðr -dont le nom est basé sur la même racine que celui d’Odin. La question de savoir si Óðr et Odin étaient autrefois un seul et même dieu n’est pas sans faire écho à l’interrogation similaire pour Freyja et Frigg.

En fait, d’une certaine manière, Odin et Freyja ne sont pas sans avoir certains traits communs ou des interactions et en même temps une certaine « opposition » (mais le terme est maladroit).

Les premiers exemples qui viennent en tête concernent la mort, et le fait que les deux se répartissent les guerriers morts, la pratique du Seiðr -on dit que Freyja l’enseigna à Odin- mais plutôt que d’en faire un catalogue maladroit et incomplet (puisque je n’ai pas encore creusé vraiment pour ce qui concerne Freyja), les deux possèdent à la fois une sorte de lien fort / une fonction particuloière au sein de leur groupe (si l’ont peut dire) respectif, et en même temps une espèce de détachement. J’ai abordé plusieurs fois le fait qu’Odin est parfois vu comme le « chef » des Ases, et les paradoxes de cette vision. D’une certaine façon, cela n’est pas sans me rappeler le fait que Freyja est aussi appelée Vanadís, c’est-à-dire la Dís des Vanes : s’il n’y a pas de notion de régulation, il y a l’idée de protection, de veiller sur les siens (ce qui est aussi d’une certaine manière le rôle d’Odin et qui l’oblige à prendre certaines décisions).

Pourtant, l’un comme l’autre sont deux déités indépendantes, l’un voyage, l’autre mène sa vie comme elle l’entend, loin d’un domaine ou d’une maisonnée. Là où Odin apparaît essentiellement comme un dieu « porteur de mort », on peut mettre en miroir la figure de Freyja « porteuse de vie » (le sexe, la fertilité notamment).

C’est évidemment très lacunaire, l’ébauche d’une réflexion plus qu’un réel contenu, mais il y a sûrement des pistes intéressantes à explorer (pareil si on inclu Freyr dans l’équation).

Rétrospective sur le travail avec Frigg (Mois pour Frigg)

Auteur inconnu

Il y a des déités, au hasard Loki et Odin, qui sont du genre très actives, le type qui se pointe dans la vie des gens de manière impromptue et qui vous traînent rapidement vers certains objectifs. Ils sont du genre assez explicites quand ils s’y mettent.
Il y en a d’autres, comme Frigg, qui arrivent discrètement, tellement discrètement que vous vous demandez comment faire avec eux. Frigg n’est pas très explicite. Elle ne vous demande pas de grande chose. En fait, au début, elle vous regarde vous débrouiller sans rien dire, avec un sourire en coin qui me fait irrésistiblement penser à Mme B., ma prof de français au collège. Elle vous connaît, elle vous observe, elle sait pourquoi vous tournez en rond avec cet air de carpe koï noyée dans une mare, elle sait aussi ce que vont engendrer vos tentatives, et elle connaît la signification de certaines choses auxquelles vous ne pensez pas. Mais elle ne dit rien. Elle reste là et elle vous laisse la possibilité de démarrer consciemment quelque chose ou de le refuser. Contrairement à notre duo-mortel qui débaroule et qui se fout royalement de votre consentement -au moins au début, j’ai eu l’occasion de constater que souvent, après vous avoir bien fait passé par les montagnes russes, ils vous laissent le choix. Quel choix avez-vous envie de faire, c’est une autre histoire…- Frigg attend que vous vous bougiez les fesses et dites « oui » ou « non », plutôt cohérent avec son aspect mainstream j’ai envie de dire.

Elle vous regarde, avec vos préjugés, vos galères, vos remugles, vos difficultés et votre bonne volonté enfantine. Elle ne débarque pas avec le mode d’emploi « tu vois je suis comme ça. Ca maintenant c’est terminé et tu es prié(e) de faire ça. » Non. Par contre vous pouvez vous retrouver assez brusquement à shapeshifter en Bree Van de Kamp.

L’importance du foyer propre et clean, de l’ordre.
L’extension du microcosme intérieur au macrocosme visible, à l’environnement immédiat. Il n’y a pas de réelle dichotomie entre le spirituel et le matériel. C’est souvent nous qui en mettons une, par réaction ou parce que nous continuons à aller dans le sens de ce que l’on fantasme ou de ce que l’on nous a appris. Pas plus que les déités n’aient réellement des petites cases bien définies avec des fonctions claires et distinctes. Oui, elles ont souvent une fonction principale, mais on peut retrouver cette fonction chez d’autres, et inversement. Ce n’est pas un coloriage de vitrail avec « prière de ne pas dépasser », c’est plutôt un kaléidoscope.
Je me demande si ce n’est pas pour nous rassurer que nous tentons de les englober dans une définition précise, parce que nous sommes incapables de les saisir dans leurs globalités.
On devrait être reconnaissant de ne pas être seul à prier une déité. Ce n’est pas un hasard si certaines déités « fortes » ont pas mal de suivants, ce n’est pas -uniquement- la fascination qu’elles exercent ou leurs attributs, ou une question de classe. C’est une question de répartition des charges. On n’est jamais que des humains, certes, sympa, pas trop cons, etc, mais même dans leurs « bons » côtés, les dieux sont terrassant, écrasant. On parle beaucoup des dangers du « horsing » parce que ci, ca, gna gna gna. Mais leurs énergies pures et simples peuvent nous disloquer, nous briser. En tout cas nous faire violemment réaliser que si on comprend 0,1% de la déité, c’est déjà très bien. Et pour rappel, l’amour est surtout redoutable et flippant. Dixit la personne qui a dit « X. a un amour abomiffreux » au lieu « X. a un humour abomiffreux ». Bref.

Pour établir un parallèle avec la Photographie, le Foyer constitue la focale du travail. Si la focale n’est pas bien réglée, vous ne pouvez pas faire de taf correct. Après avoir maîtrisé à la perfection, après avoir intégré les bases, les règles, les différentes étapes, vous pourrez vous en éloigner. Sinon, c’est juste du patouillage brouillon au petit bonheur la chance.
Le Foyer est le centre, après vous pouvez remonter les fils, un après après l’autre. Fils qui s’avèrent très vite connectés entre eux. Et là, tiens, la déesse du Foyer devient plus complexe, et sans parler de leurs rapports entre eux.

Frigg comme déesse de cohésion et du lien social ?
Oh oui. Je me suis fait assez tirer l’oreille et réprimander pour mon comportement, avec, une fois ces histoires de discipline et de ménage posées, pas mal de consignes sur ce que j’avais intérêt à faire. Elle ne file pas de modus operandi, elle vous laisser vous creuser les méninges, mais les vieilles habitudes et les schémas de pensées moisies, on vous les étiquette rapidement comme « à jeter ».
Marrant, mais elle a beau rester en retrait, je la soupçonne très fortement d’être « celle qui ouvre la porte ». Quelque chose comme « bon, ca va, tu as compris les bases, maintenant, on va te faire comprendre les choses de manière globale. Et si je t’entend dire un seul gros mot, je te lave la bouche au savon. C’est ma parentèle, c’est moi qui décide, et tu as intérêt à apprendre les bonnes manières, espèce de fille de ferme mal dégrossie. » Très sincèrement, quand elle est comme ça, même le Vieux ne la ramène pas, non, il préfère fumer sa pipe peinard au coin du feu et vous regarder genre « ah moi j’y suis pour rien, tu te démerdes gamine, c’est pas mes oignons. »

Auteur inconnu

Frigg, Mère-de-Tout
Ces histoires de Frigg comme « Mère-de-Tout » que l’on pose souvent en miroir de l’aspect Père-de-Tout chez le Vieux, je le vois pas relié directement à ces histoires de maison/foyer/bébés/maternité/maman. Frigg est plus subtile, parce que les quelques déesses-mères que j’ai pu croiser, je les trouve plutôt étouffantes et totalitaires, prompts à vous faire subir un lavage de cerveau. Je comprend pas pourquoi on fait toujours de ces déesses des figures sympas, cool et gentilles, alors que sincèrement, elles ont un côté monstrueux qui ferait presque passer Fenrir pour un gros loup en peluche.
C’est davantage lié au côté « régulation des liens sociaux » : commencer à bosser avec Frigg, c’est un peu se retrouver obligé d’avoir une vision plus nuancée et de considérer les déités de la mythologie nordique (au moins pour les Ases) dans leur ensemble. Vous ne pouvez plus dire « bon, alors toi je t’aime pas, donc je te laisse de côté, je ferai semblant de pas te voir. » parce qu’alors vous vous allez vous retrouver avec le goudron et les plumes. Ou des ennuis juste dans le champ d’attribution principal de la déité en question, juste pour que vous puissiez avoir l’opportunité de réfléchir et d’être moins psychorigide. Vous suivez ou vous ne suivez pas. Mais ouais, vous ne pouvez pas faire le tri en disant « celui ca va, celui là je veux pas. » C’est à prendre ou à laisser.
On peut le voir comme de la coercition, mais cela n’en est pas. C’est même très cohérent si l’on considère les notions d’iinnangard et d’utangard. Vous êtes dedans, ou vous êtes dehors, il n’y a pas de milieu confortable. Ceux qui ont la voix de Cersei Lannister dans la tête ont gagné : Frigg est une reine. Et je peux vous dire qu’une reine qui ne dit rien signifie beaucoup de choses, mais pas forcément qu’elle ne soit ni dangereuse ni puissante. Ne pas oublier que la Maîtresse du Foyer est celle qui détient les clés.

Frigg, Internet et l’adaptabilité des Dieux (Mois pour Frigg)

Si les déités sont anciennes, il est difficile de retracer leurs évolutions et leurs changements progressifs de manière certaine. Certaines ont sans doute absorbés des caractéristiques qu’elles ne possédaient peut-être pas au départ, d’autres ont sans doute fait des apparitions plus tardives que d’autres. Cela ne les rends pas moins valables que d’autres sur lesquelles on possède plus d’informations rendant parfois un semblant de datation possible.

1. Le bla bla factuel (background technique)

Je suis en train de lire actuellement Helrunar, de Jan Fries, et je trouve que cet auteur apporte des perspectives et des réflexions très intéressantes. Dans la première partie du livre intitulée How did it all begin ? il fait un topo assez complet sur l’histoire et émet une série d’hypothèses, écornant au passage beaucoup de certitudes ou d’idées que l’on nous a inculquées à l’école (au hasard, sur Jules César).

Page 106, il parle de l’évolution de la figure d’Odin, et à propos de la tête de Mimir, il souligne, non sans humour, que les dieux évoluent, et qu’il n’est pas ahurissant de penser que les mythes futurs pourraient présenter un Odin consultant un ordinateur nommé Mimir.

« Perhaps future myths will have Odin consulting a computer called Mimir. »

Si cette théorie peut froisser certains puristes -ce que je comprends-, l’idée que les déités se sont adaptées au monde moderne est très loin d’être une absurdité. Elle est même plutôt logique et cohérente. Si nous avons des détails concernant certains types de cultes, la vision d’ensemble reste lacunaire, autant sur les relations réellement entretenues avec les dieux, que le fonctionnement d’une possible prêtrise. La véracité et l’exactitude des récits sur lesquels les pratiques reconstructionnistes se basent habituellement sont à nuancer. Tel auteur était chrétien (Adam de Brème nous parlant des sacrifices ayant lieu tous les neuf ans à Uppsala) : son témoignage était-il fiable, ou bien a t-il noirci le tableau ? La Germanie de Tacite ? Oui, mais d’après ce que j’ai pu lire, son récit se base sur des témoignages, pas sur une observation (sans rentrer dans d’autres détails). Le regroupement « panthéon germanique » et « panthéon nordique » n’est pas forcément pertinente, et même à l’intérieur du « panthéon nordique », les relations entre la Norvège et l’Islande (colonisée au IXe siècle), plutôt tendues, rendent également fragile une harmonisation « aveugle » entre « les pays scandinaves ». Bref, c’est un merdier sans nom, et tout ce que nous avons relève de la supposition bien plus que de la certitude absolue.

Ceci posé, nous continuerons d’employer le terme « panthéon nordique » par souci de commodité. 😉

Les relations entre les gens et les déités du panthéon nordique auraient été relativement « proches », je ne rentrerai pas dans le détails et l’articulation des relations : c’est simplement que si le blót avait également une fonction de « renforcement des liens entre la divinité et les gens », supposer qu’au moins certaines d’entre elles aient choisis de s’adapter aux modes de vies contemporains et d’être honorées « avec les habitudes actuelles », même sans entrer dans de l’UPG, n’a rien d’inconcevable.

2. Frigg et Internet (avec des bouts d’UPG)

Les déités évoluent donc. Et ainsi que le mentionne Jan Fries dans son ouvrage, considérer Odin comme relié à des bases de données ou même internet n’a rien d’absurde (l’image est plutôt amusante je trouve),

Pour Frigg, c’est encore plus amusant si l’on prend en compte le fait que « web » veut dire « toile ». La toile du web (pléonasme). Le maillage entre les différentes informations, les croisements, les « nœuds » de la toile (les routeurs), les différents fils composant le wyrd (l’IP) etc.

Au niveau de la pratique, j’avais déjà eu l’occasion de constater que, si, si, les dieux savaient s’adapter, n’avaient pas perdu leur humour et rien de leur caractère au passage. Très récemment, au cours de ce mois pour Frigg, il s’est passé deux choses assez « marrantes » (sur le coup c’était moyen tout de même) qui ont fini par faire « tilt » et par aboutir à cet article. Les deux anecdotes sont relativement parlantes au niveau de la connexion (sans jeu de mots) entre cette déesse et le web.
Ou comment quand elle a décidé que ca allait filer droit, vous faites pas le mariole. Et elle est assez stricte sur certains points : imaginez quelqu’un qui veut se connecter à son jeu en ligne favori, « bon mon taf de recherche et le ménage je le ferai plus tard », et après avoir échangé quelques boutades avec un pote sur le fait « qu’on va se faire déchirer, le taf est pas fait », paf, plus de serveur. « Nous nous excusons de la gêne occasionnée. Nous travaillons à la résolution du souci technique ». * soupirs * Y’a pas mort d’hommes, mais c’est chiant.
Frigg c’est ca : si vous avez la flemme de faire le boulot, vous vous retrouverez avec un filtre de contrôle parental. Et pas de pizza pour dîner non. Sinon c’est pas drôle.

Parfios je me dis qu’elle et Odin formeraient un drôle de couple geek à l’heure actuelle. En fait, je les imagine bien tous en train de faire une Lan-party ou un raid sur Wow. « Bon, Thor, tu tank. Le Vieux, tu DPS, Loki qui joue un voleur spé assassinat, Eir qui heal. »