Regin Smiður – Ballade des Îles Féroé

Note : toutes les sources et références sont à la fin de l’article. 

Il y a quelques mois, à la médiathèque de ma ville, je suis tombée sur un coffret de musique traditionnelle des îles Féroé. Il s’agit d’enregistrements effectués dans les années 50 de chants et ballades chantées dans les villages, lors de fêtes ou de rassemblements. (Ca me fait toujours un peu bizarre d’entendre ce genre de bandes, la voix de ces gens a survécu, tandis que la majeure partie d’entre eux sont sans doute morts).

Le coffret se divise en deux parties, une en féringien (ou féroïen, les deux se disent), l’autre en danois. Il y a d’ailleurs une distinction de thématique flagrante entre les deux langues : en féringien, toutes les ballades inspirées du folklore, de légendes, des mythes nordiques. En danois, essentiellement des hymnes religieux.

L’air de la première piste, intitulée Regin the Smith, me disait quelque chose (sans même parler du titre). Effectivement, cette ballade a également été enregistrée par le groupe de métal Týr, qui d’ailleurs est un groupe originaire de ces îles.

J’ai intégré à l’article les deux versions : celle de mon CD (je l’ai encodé, c’est mal) et celle du groupe Týr.

Mais qu’est-ce qu’elle raconte cette ballade ? Le titre me faisait penser au Reginsmál [Dit de Reginn] mais je suis allée chercher les paroles avant. Le texte de la chanson est, pour autant que j’ai pu en juger, bien en féringien. Je ne parle ni le norrois ni le féringien, mais la combinaison particulière de certains lettres comme le eth (ð) et le ø n’apparaissent, à ma connaissance, pas dans une autre langue. Effectivement, après avoir fait une rapide comparaison, cette ballade m’a l’air d’être une sorte de rapide résumé, du Reginsmál, mais aussi du Fáfnismál. Un genre de synthèse qui pourrait presque prendre place dans la blague sur comment on reconnaît les différents types de métal. Ce raccourci en choquera peut-être certain(e)s, mais honnêtement, quand on lit les paroles, hein…

Si des gens veulent s’amuser à apprendre la ballade pour la chanter, voilà les paroles en féringien, la traduction en anglais (note : je ne sais pas ce qu’elle vaut) est .

Viljið tær nú lýða á
Meðan eg man kvøða
Um teir ríku kongarnar
Sum eg vil nú um røða

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Hundings synir í randargný
Teir skaðan gørdu har
Eitur var í svørinum
Teir bóru móti mær

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Fávnir eitur ormurin
Á Glitrarheiði liggur
Regin er ein góður smiður
Fáum er hann dyggur

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Hann var sær á leikvøllum
Ímillum manna herjar
Rívur upp eikikelvi stór
Hann lemjir summar til heljar

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Eystantil undri heyginum
Ið dreingir eyka tal
Dimmur er hesin dapri dagur
Niður í mold at fara

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Har kom maður á vøllin fram
Eingin ið hann kendi
Síðan hatt á høvdi bar
Og finskan boga í hendi

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Har kom maður á vøllin fram
Hann vá við eggjateini
Eyga hevði hann eitt í heysi
Knept var brók at beini

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Ormurin er skriðin av gullinum
Tað man frættast víða
Sjúrður setist á Granar bak
Hann býr seg til at ríða

Grani bar gullið av heiði
Brá hann sínum brandi av reiði
Sjúrður vá á orminum
Grani bar gullið av heiði

Sources et références : 

Article sur la musique traditionnelle des Îles Féroé
Sur le groupe Týr
Sources des paroles de la chanson

Le cd : Traditional Music in the Faroe Islands 1950-1999 (Collectif)
Et pour avoir un aperçu plus précis de son contenu, voir ici

[Odin Project #20] Un dieu solitaire ?

Fritz Hegenbart

Je me souviens précisément du moment où, en voyage sur l’île de Samsø avec le Loup, nous avons eu cette conversation, autour de pizzas et de bières dans une échoppe de Nordby, après avoir parcouru le labyrinthe. On discutait de mythologie nordique -comme souvent entre nous- et au fur et à mesure de la conversation, je me suis retrouvée à penser qu’Odin était finalement un dieu bien solitaire.

J’aurais sans doute un peu de mal à restituer le cheminement exacte de ma pensée -la bière n’était pas terrible, mais on s’était levés à l’aube pour prendre le ferry. Ouh, les vilaines excuses- mais je vais essayer. Je pensais aux déplacements que font Loki et Thor, qui voyagent ensembles plusieurs fois notamment pour aller récupérer le marteau de ce dernier -dans le Chant de Thrym- ou pour aller chez Útgarða-Loki. Aux façons dont sont présentées, introduites toutes ces déités. A leur entourage. Pour au final en venir à la conclusion, entre deux gorgées de bières et quelques gouttes de pluie, que Le Vieux avait surtout l’air d’être seul. Même s’il effectue quelques déplacements accompagné -comme dans le Reginsmál– la plupart du temps, il est seul, avec un but précis. Il se retrouve à se trimbaler partout, en mission. La plupart du temps, ses voyages ne sont pas une sinécure : il certes récupérer l’hydromel -et occupe trois nuits de manière fort agréable avec Gunnlöd- mais il risque sa peau quand même. Et au passage, il y aurait pas mal à dire sur cette histoire avec Gunnlöd, mais bref, passons pour cette fois. Il va faire son battle d’énigmes avec Vafþrúðnir, seul, et là aussi, il risque sa peau. Vous me direz, il n’est pas obligé d’y aller. Peut-être, peut-être pas, après tout.

Il n’est pas présenté comme spécialement proche des autres déités : on le voit parfois interagir avec Frigg, mais leur relation est présentée comme plus ou moins conflictuelle, suivant ce que j’ai pu lire (plus vraiment la source en tête). Thor est son fils, mais -si je ne dis pas de bêtises hein, comme toujours- le seul moment où on les voit tous les deux, le Vieux est déguisé, et Thor et lui se querellent. Lui et le mari de Freyja, Óðr, sont parfois rapprochés ou même considéré comme étant la même déité, mais Óðr disparaît de toutes façons peu de temps après le mariage.
Finalement, à part Sága (on dit qu’ils boivent ensembles et partagent des histoires) et Loki -qu’elles soient conflictuelles ou non-, je n’ai pas l’impression qu’il est fait mention d’interactions fréquentes avec les autres.
Alors, oui, oui, Hermód voyage bien tout seul vers Helheim pour présenter une requête à Hel, oui, les autres vaquent aussi à leurs occupations, mais si on considère qu’il est souvent présenté comme « le chef » des Ases, il est bigrement distant : parce que justement il est le chef ? Parce qu’il se trouve dans l’obligation d’accomplir un certain nombre de tâches ? Parce qu’il a accès un certain nombre de connaissances qui l’éloigne des autres ? Parce qu’il possède aussi très lié à la mort ? (Les autres déités qui sont rattachées explicitement à la mort me paraissent aussi, isolée / indépendante, bref, évoluant en marge des autres). Un peu de tout cela ?

Même dans les réactions / perceptions des gens, disons que parmi les Ases, j’ai l’impression qu’il n’y a que Loki qui suscite autant d’ambivalence / méfiance / passion, etc. Les gens sont rarement neutres à leur sujet. (Oui j’inclue Loki dedans, rapport à la Gylfaginning, « toussa » comme dirait l’autre. Après, c’est un sujet dont il est sans doute possible de débattre des heures).

Je n’ai pas de réponses précises, et d’une certaine manière ce n’est sans doute pas très important, juste des vagabondages d’esprits sur une petite île danoise, par un jour ni beau ni laid d’un mois d’août qui aurait pu être comme un autre.