J’arrive où je suis étranger.

Revenir en arrière. Jusqu’où ?
La réponse à ma question, l’an dernier pendant un week-end consacré au Seiðr.
Où il est question de quelque chose qui traverse un océan.
Ma soudaine envie de vomir. Personne n’est au courant. Cela fait du sens. (La vrai réponse est beaucoup plus précise.)
Et dix mois. Dix mois. Dix mois plus tard.
L’avion qui décolle, et le laridé qui tourne en boucle sur mon MP3, dissimulé par mes cheveux. La terre qui s’éloigne, minuscule, dans le froid de janvier. Tout est derrière moi, ou alors loin, loin devant. Loin devant, vers l’ouest et dans le futur. J’ai en tête la légende familiale qui dit qu’à chaque génération nous partons un peu plus à l’ouest. Tout ce que j’ai en tête, c’est la musique entêtante qui ne cesse de tourner et de retourner, pendant les 7h de vol, comme un transe lancinante, une injonction à ne pas penser. Rester concentrée sur l’objectif. Omni mea mecum porto. Je transporte avec moi tous mes biens. Tout ce que je possède d’important, ce que j’emporte, tient dans deux valises. Et deux caisses miaulantes.
Le reste, qui se compose pour la plupart de livres, est dans le container d’un port. Je les attendrai trois mois. Me demandant si je récupérerai un jour mes affaires, certains souvenirs. Mais en cet instant, l’instant du départ et de l’arrivée, je n’ai rien.
J’arrive sur une terre où je n’ai jamais mis les pieds, ma seule incursion de l’autre côté de l’Atlantique, dans un autre pays, remonte à mes 11 ans. Une expérience pas très heureuse où j’ai eu la sensation que le pays trop vaste, trop distordu. allait m’avaler. Qui es-tu ? Je suis le pays.
Mais où est ton cheval de peau, orné de runes ? Il est de l’autre côté de la mer. Donné à mon Watcher.
Mais où est la face ricanante de ton Renard, ornée d’ocre rouge ? Elle est là-bas, sous la garde de Écoute-les-voix.
Mais où sont les parties matérielles de ton Âme, faites de laine retordue, de crocs et d’os. Où sont les creux de terre pour les offrandes, où est le grès qui La referme ? Ils ne sont pas avec moi.

J’arrive où je suis étrangère, et où je ne connais rien. La terre ne résonne pas, je ne connais pas son chant, je suis sourde aux inflexions de leurs voix, incapable d’en déchiffrer le rythme, l’articulation, la syntaxe. Les Esprits d’ici ont un langage qui m’est totalement inconnu, totalement différent, et que je ne comprends pas.
La Terre dort sous la neige et dans le froid. Ici est un autre monde, et le réseau est indisponible. Littéralement et métaphoriquement. Indescriptible sensation. Celle d’un décalage. Il n’y a pas que pour les prises de courant, le réseau téléphonique et tout le palpable qu’ici est un autre monde.
Tout est flou, la sensation tenace de marcher sur un chemin de traverse. Les fils sont tordues. Comme si une vibration avait changée.
À la première nuit d’un sommeil de plomb accompagnée d’une dent brisée, suivront les nuits d’insomnie sans relâche. Savoir que je suis éveillée quand ils dorment et que je dors quand ils s’éveillent. Ne plus arpenter. Écho de là-bas, me disant que je ne suis pas la seule.
D’une certaine manière, j’ai la sensation qu’il est normal que la Brochette m’ait demandée de laisser certains de mes outils rituels en Europe. La certitude qu’ici, ils seraient faussés. Pas tous, mais ceux qui me servent à voyager.
Les rêves qui disparaissent. Le silence.
Tout est un Silence de neige. Est-ce le Pays qui l’hiver dort ?
Essayer de ritualiser. De faire des offrandes. Rien. Cet hydromel – au demeurant absolument déguelasse, le Melmor est un délice à côté – versé dans le récipient de secours n’est pas une offrande accompagnée d’une prière aux Dieux, aux Esprits, et à « Ces Étranges Ancêtres Qui… ». Il aurait dû. Mais non. C’est juste un liquide sirupeux et trop acide versé dans un mug de porcelaine, accompagné par des sons articulés dans une langue indo-européenne.
Non, poser trois cailloux et une guimbarde avec un pauvre lumignon ne remplace pas son autel. Cela en tient lieu. Un faire-comme. Un faire-comme honorable, toujours mieux que rien, mais cela reste un faire-comme. Les intentions, surtout les bonnes intentions et le symbolisme, c’est bien joli et c’est sans doute pas mal, en tout cas peut-être préférable à rien, mais non, ce n’est pas pareil.
Non une tasse de porcelaine achetée avec trois de ses sœurs chez Emmaüs ne remplace pas les bols rituels qui ont servis quotidiennement ou presque pendant trois ans. Non les os et la peau d’un animal ne se remplacent pas par une jolie image découpée dans un magazine. On lit partout que « le pouvoir est dans la sorcière, pas dans les outils ». Mouais. Outre que je ne suis pas une sorcière, j’ai envie de dire que, indeed, pas besoin d’outils pour jeter des sorts. Et pas besoin d’un autel en plastoc avec des merdes fabriquées en Chine pour célébrer un sabbat. Par contre, venez pas me dire que les objets fabriqués dans certaines conditions spécifiques, suite à certaines demandes / besoins spécifiques sont parfaitement interchangeable avec un gobelet vide du fastfood local. Sinon, bah écoutez, prenez de la poudre de perlimpimpin pour soigner une pathologie donnée à la place du traitement initialement prévu (allopathique ou non) et expliquez au malade que c’est parce qu’il a pas cru en lui. C’est vrai après tout, on est tellement fort aujourd’hui, les mythes avec des objets sacrés ou rituels, les croyances etc, c’est de la merde, que chacun fasse sa petite cuisine et tout est permis. Il faudrait surtout pas se montrer rabat-joie, sinon, on a rien compris.
Oui, on peut faire de la sorcellerie en faisant la cuisine, et faire pas mal de détournement d’objets rituels, me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. J’explique juste qu’on ne crée pas des outils /vecteurs en un coup de cuillère à pot parce que’on l’a décidé. Cela se fait à l’usage. Comme on ne se fait pas un meilleur ami en deux discussions sur Cul de Chèvre et qu’on ne se marie, en principe, pas à la première rencontre (en tout cas, pas trop dans nos contrées).

N’oubliez pas l’armée des trolls. Toujours. Et son étendard loufoque indiquant « Tout est pour la Bête ! ». Et dans l’appartement trouvé, découvrir, punaisé au tableau en liège, une petite carte d’un restaurant appelé « La Bête ». Se faire troller, encore, encore et encore par la même chaîne d’informations, en binaire, blanc et noir.
Reconnecter les informations. S’inscrire à la bibliothèque et commencer l’épluchage de la base de données.

Reconstituer les chaînes. Retrouver ses cartons, un mercredi, comme de juste, tandis que les jours rallongent et que les températures commencent à être timidement dans le positif. Avril est là. Retrouver ses affaires, et ses précieux petits trésors, sans valeur sur le plan financier, mais combien plus sur d’autres plans.
Et tandis que l’on réarrange son autel dans sa chambre à coucher, se rendre compte que les nuits sont devenues un peu moins anarchiques. Que les rêves sont revenus, plus étranges et porteurs de sens que jamais, comme souvent pour moi à cette période.


Le véritable travail va pouvoir commencer. Apprendre à connaître la terre où je vis désormais. M’initier à leur langage, leurs offrandes. Écouter leur chant et trouver le rythme, la syntaxe, l’articulation souple pour que le mouvement se fasse. Une expérience nouvelle, ne jamais cesser d’apprendre. Ne jamais croire que l’on sait tout, on pourrait être très surpris. Continuer d’avancer. Chaque terre est différente et c’est à celui qui arrive d’apprendre d’elle. Certains « apprivoisements », certaines rencontres se font facilement, d’autres sont plus malaisés. Il est des endroits où la terre nous appelle, d’autre où elle nous repousse. Chaque route est différente, et nous ne venons ni avec le même regard, ni avec la même terre sous nos pieds. Comme les plantes, certains d’entre nous poussent à merveille dans les forêts d’érables et d’autres s’épanouissent mieux dans les vieilles pierres d’une ville médiévale.

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[Odin Project #18] Ergi

La pratique du Seiðr était considérée comme dégradante pour les hommes. On dit qu’elle les dévirilisait, et que c’est pourquoi elle fût laissée aux femmes. [Ceci dit, elle n’était pas vue avec suspicion uniquement chez les hommes, peu importe le genre du praticien, pratiquer la magie n’était pas vu comme étant de bon aloi].
Dans la Lokasenna, Loki accuse Odin d’avoir pratiqué le seiðr et il emploie le mot « argr » pour le qualifier. Dans la traduction française établie par Régis Boyer, ce mot est traduit par un euphémisme, le traducteur utilisant le terme « couillonnade ».

24.
Mais toi, on dit que tu pratiquas la magie
A Sámsey,
Et tu battis du tambour comme les sorcières ;
Sous la forme d’un sorcier,
Tu allas parmi les peuples.
M’est avis que c’était couillonnade

[La traduction de 1865 par R. Du Puget dit simplement « c’est ce que je trouve avilissant pour un homme. »] Si on regarde par curiosité deux ou trois autres versions anglaises, on trouve ces termes :

24.
It’s said you played the witch on Sámsey,
beat the drum like a lady-prophet;
in the guise of a wizard you wandered the world:
that signals to me a cock-craver

[traduction de A. Orchard] Sur la signification du terme cock-craver, plus éloquente que le terme français « couillonnade », qui peut parfois être employé pour dire « ce sont des âneries, des bêtises », je vous renvoie à l’entrée de ce dictionnaire d’argot. Il n’est probablement pas anodin que le traducteur ait employé un terme qui s’applique en générale à une personne de sexe féminin.

La version de Ursula Dronke est intéressante, parce qu’elle contient le texte original, d’une part. De l’autre, parce qu’elle dit ceci :

24.
But you, they said, did sorcery
on Sámsey
and tapped on a tub-lid like the 
shamaness.
In wizard’s guise
you went over the world of men —
and that I thought an unmanly nature

Il y aurait d’autres versions à citer -notamment une qui n’emploie pas le terme sorcellerie, mais [traduit siða] par seith (seiðr), et apparemment la traduction de Larrington serait encore plus pointue, mais je n’y ai pas accès. mais je ne vais pas faire un catalogue. Si on regarde les trois versions citées, il y a quand même un glissement de vocabulaire assez important. Je trouve que la dernière, celle de U. Dronke, donc est une traduction éclairante, puisqu’elle choisit de traduire le terme argr [args] par « an unmanly nature », ce que l’on pourrait traduire par « ce n’est pas viril » (en gros). Aujourd’hui, cela peut faire sourire [encore qu’en écoutant le nombre d’insultes quotidiennes à base de « t’es qu’un pédé / c’est un pédé / t’es pas un homme », on a pas tellement évolué] mais ce genre d’insulte n’était pas anodine, et en tout cas en Islande, c’était punit par la loi [au XIe-XIIe siècle] si on ne pouvait pas prouver que la personne que l’on insultait était effectivement « argr ».

Une des interprétations de ce terme implique d’être réceptif / passif sexuellement mais aussi de couard, qui n’est pas un homme, etc. Dans le cas présent, on pourrait faire un raccourci simpliste en disant que Odin et Loki s’accusent mutuellement d’être des enculés. En réalité, c’est une notion un plus vaste qui, si elle induit souvent un implicite sexuel, ne s’y cantonne pas, loin de là.
Premièrement, les notions d’homo/hétéro/bi/pan (etc) sexualité sont des clivages relativement modernes qui ne se distinguaient pas aussi clairement dans la société scandinave de cette époque. De plus, les textes datant de l’époque chrétienne, cela a vraisemblablement modifié l’interprétation de certains paramètres.

Figurine représentant probablement Odin sur Hlidskjalf, avec Hugin et Muninn. (800-1050, Lejre, Seeland, Danemark) Photo personnelle, ne pas reproduire, merci.

Pour en revenir à la définition et à la signification du terme ergi, porter des vêtements de femme, par exemple, est considéré comme « argr ». (Re)mentionnons que dans la Thrymskvida (Chant de Thrym), Thor se retrouve à se déguiser en Freyja, donc à porter des vêtements de femme et fait part de la crainte de se trouver traité de « argr ». Thor est également ergi de ce point de vue là. L’extrait du livre de Sørensen m’a fait pensé à la statuette vue cette été durant une expo à Copenhague, une statuette censée représenter Odin [il se peut aussi qu’elle représente une völva], mais vêtu en femme, peut-être en raison du fait qu’il pratiquait le seiðr (c’était l’explication fourni par le musée).
L’autre point qu’il faut souligner, c’est que la pratique magique était prise très au sérieux. Dans le fonctionnement de la société d’alors, il y avait, pour simplifier grossièrement, deux façons de résoudre un problème ou un conflit , de se venger, etc. Soit par les armes, pour les hommes. Soit par la pratique de la magie, pour les femmes, parce qu’elle possédait alors un pouvoir qu’elles n’auraient pas pu posséder autrement. Un homme qui avait recourt à la magie ne rentrait pas dans le cadre social de l’époque, et était donc considéré comme un couard, puisqu’il utilisait une technique en principe l’apanage des femmes.

Autre notion importante : la pratique du seiðr est une pratique épuisante et qui requiert à la fois réceptivité, d’une part et une certaine vulnérabilité d’autre part : on ne peut pas se défendre physiquement d’une attaque si on est complètement en transe. Dans le chapitre sept de l’Histoire des rois de Norvègefréquemment mentionné comme étant un des exemples de la pratique du seiðr par Odin. il est dit :

Son corps [celui d’Odin] gisait alors comme endormi ou mort¹

Sørensen soulève l’hypothèse que la descente dans le monde d’en-dessous est lié à la notion d’argr, en raison de potentielles interractions sexuelles avec des trolls et autres, qui sont considérés comme débridés sexuellement [d’ailleurs il y aurait beaucoup à dire sur le lien entre les trolls du folklore scandinave, la magie, et le fait que cela peut être, dans une certaine mesure, une façon de rendre « monstrueuse » les femmes et plus généralement les personnes qui pratiquaient la magie].

Here the sexual innuendo is associated with an allegation of a visit to the underworld. it must certainly be taken to mean that Loki served as mistress to giants or trolls, whose sexuality was considerated gross and unbridled.²

S’il fait référence à la strophe 23 de la Lokasenna, dans laquelle Odin rappelle à Loki qu’il a enfanté, et utilise le terme argr pour le qualifier, je me demande dans quelle mesure cela n’est-il pas applicable à Odin dans d’autres types de voyages, physiques ou non.

Ceci étant, si la notion sexuelle ne suffit pas à expliquer la notion d’ergi, elle n’en est pas pour autant à gommer. Notamment en ce qui concerne ces histoires de « voyages », cela n’est pas sans m’évoquer l’initiation chamanique, mais aussi la place du chaman. Ce qui suit est mon interprétation, mais le chaman est, par exemple dans certaines tribus sibériennes (parce qu’il n’y a pas d’unicité à proprement parler) le chaman est un être ambivalent dont la sexualité est à part (je crois que les travaux de Juha Pentikäinen en parlent). Odin est un dieu chaman, et il n’est pas déraisonnable de penser qu’il y a peut-être une corrélation.

Quoiqu’il en soit, il est difficile d’interpréter avec précision ce que l’emploi de ce terme recouvre réellement dans ce cas précis, mais les notions qu’il recouvre sont vastes, mutables et difficilement limitables à un seul et unique « domaine ».

Sources :
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
The Elder Edda, traduction de Andy Orchard
The Poetic Edda, Ursula Dronke
Histoire des rois de Norvège, traduction de François-Xavier Dillmann [1 : page 61]
The Unmanly Man, Sørensen [2 : page 24 pour la citation]
Nine Worlds of Seid-Magic, Jenny Blain
Homosexuality in Viking Scandinavia

[Odin Project #15 / PBP] W – Wanderer

Auteur inconnu

L’un des aspects les plus connus d’Odin est sans doute celle d’un dieu voyageur. Plusieurs de ses heiti sont corrélés à cet aspect que l’on peut considérer sous deux angles : le voyage « physique » mais aussi le voyage chamanique, qui s’effectue sous forme de transe.

Premièrement, voici un  -très- bref aperçu -non exhaustif- de ses identités et de ses voyages/interventions.

* Gangleri, dans la Gylfaginning, à la rencontre du roi Gylfi.
* Bölverk, quand il se rend chez Suttung pour récupérer l’hydromel -et qu’il séduit au passage Gunnlöd. Cette histoire est mentionnée plusieurs fois dans les textes, notamment dans le chapitre 2 du Skáldskaparmál [pour raconter l’origine de la poésie].
Hárbarðr, dans le fameux Hárbardsljód. Odin est déguisé en passeur et se chamaille avec Thor, en profitant pour se vanter de ses prouesses sexuelles.
Hrani dans la saga de Hrólf Kraki.
Grímnir, entre autre dans le Grímnismál.
* Vegtam, dans les Baldr Draumar, quand il va interroger la völva morte à propos de la destinée de son fils.

Dans un premier temps, j’ai tenté de séparer ce qui m’apparaissait relever de la catégorie des voyages « physiques » et ce qui me semblait être davantage de l’ordre du voyage « chamanique » avant de me rendre compte que ce n’était pas un angle très pertinent : par exemple, dans le Grímnismál, si d’un premier abord, le voyage semble se faire sur le plan « physique », ce que subi Odin, qui se retrouve pendu entre deux feux etc, n’est pas sans rappeler ce qui est dit dans le Rúnatal (la partie du Hávamál où il raconte la découverte des runes) et qui pourrait être rapproché d’une initiation chamanique.

Peu importe le voyage, il semble y avoir toujours un but : Odin ne voyage pas forcément pour le plaisir (bien qu’il puisse en prendre à l’occasion), il y a une raison, quelque chose qu’il essaie de changer ou d’influencer. Des informations qu’il se doit de trouver pour exercer ce changement ou cette influence. C’est flagrant dans les raisons qui le poussent à aller voir le roi Geirröth dans le Grímnismál. Pareil pour les Baldr Draumar, etc. De ce point de vue là, par exemple, le Hárbardsljód est relativement à part.

On constate que les voyages qu’il effectue se font sous une identité d’emprunt, masquant, du moins en apparence, son identité véritable. S’y ajoutent parfois un déguisement physique. On peut y voir un renforcement de cette volonté d’action conjuguée à l’obligation de ne pas se faire « remarquer », en tout cas, pas au début du processus, ce qui possède un sens, et physiquement, et chamaniquement (il est intéressant de considérer le nom de l’Arbre-du-Monde, Yggdrasil, soit « coursier de Ygg », et de regarder sa monture, Sleipnir, ce qui fera peut-être l’objet d’un autre article).
Le changement de forme a lieu à plusieurs reprises [changement de forme qui demeure néanmoins parfois humaine, comme lorsqu’il va séduire Rind et que, pour la piéger -ainsi que son père-, il prend l’apparence d’une vieille femme, entre autres. Cet épisode est raconté dans la Geste des Danois de Saxo Grammaticus], par exemple dans le cas où il va récupérer l’hydromel, et se change en serpent pour percer la montagne, ou dans le chapitre 7 de la Heimskringla intitulé Magie d’Odin, quand il est dit :

Odin avait le pouvoir de se métamorphoser. Son corps gisait alors comme endormi ou mort, tandis qu’il était lui-même oiseau ou animal sauvage, poisson ou serpent, et qu’en un clin d’œil il se rendait dans des pays lointains pour ses propres affaires ou pour celles d’autrui.

Au long des textes, il apparaît que la rencontre avec Odin s’avère souvent fatale pour nombre de ceux qui croisent sa route : c’est le cas pour Geirröth qui finit empalé sur son épée, pour Hrólf Kraki, pour les géants qui l’embauchent sous le nom de Bölverk. La mort et le voyage se trouvent fréquemment corrélés, ce qui est d’une certaine manière amusant si l’on prend en considération le fait que l’imagerie « populaire » le représentent souvent vêtu d’une cape bleue ou noire dans ces moments là. Hors dans cette mythologie, le bleu -et le noir- sont en lien étroit avec la mort, rien à voir avec la connaissance. Ceci étant, ce dernier point est un plus un détail qu’autre chose.

Sources :
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
L’Edda, récits de mythologie nordique, traduction de François-Xavier Dillmann
Histoire des rois de Norvège, traduction de François-Xavier Dillmann


[Odin Project #8 / PBP] W – Wunjo, Odin : seiðr, fureur, extase

Le nom Odin (Woden en Vieil Anglais, Óðinn en Vieux Norrois, souvent anglicisé en Odhinn, voir parfois Othinn) provient de la racine óðr- qui signifie fureur (sous forme d’adjectif, j’ai parfois lu que le nom óðr se rattache à la poésie, on retrouve d’ailleurs cette origine dans Óðrerir, qui contient « l’hydromel de l’inspiration poétique »). J’avais déjà abordé précédemment un des sens de wunjo. Ici il sera davantage question de certaines applications de cette rune et du lien avec Odin (qui avait été aussi abordé brièvement l’an dernier ici), les notions de fureur et d’extase feront probablement l’objet d’autres articles ce mois-ci. A noter que je ne propose que mon interprétation, elle est donc à prendre avec précaution et n’est absolument pas fixée, c’est davantage une « proposition d’exploration ».

Wunjo est connectée aux plaisirs et à la joie. Il s’agit d’une rune essentiellement liée au matériel, du moins à première vue. Il est intéressant de noter qu’elle a disparu du futhark à seize runes : parmi les hypothèses tentant d’expliquer la disparition de ces runes, j’avais lu [où ?] qu’auraient pu être ôtées les runes dont la signification ne correspondaient pas aux « idéaux » alors en vigueur. C’est une possibilité. Ceci étant, les runes ayant été utilisée à des fins tout à fait pragmatiques, je pense que l’explication linguistique simple n’est absolument pas à négliger, bien au contraire : l’évolution du langage pouvant expliquer la disparition de certains signes, qui correspondaient à des sons qui n’étaient plus utilisés. Néanmoins, ces deux hypothèses se complètent très bien (je suis curieuse de pouvoir lire ce qu’en disent les spécialistes de la question qui l’ont étudié sous un angle purement factuel, dénué de toute pratique « magique ».)
Autre question que je me pose : celle d’un possible lien entre la racine du nom « wunjo » et des noms d’Odin (Woden, Wotan, Wodanaz etc). Je n’en sais absolument rien, c’est une interrogation pure.

Dans l’explication « basique » de la rune Wunjo, celle de la joie simple liée au matériel comporte également le plaisir sexuel. Si Odin est un dieu de fureur (pour paraphaser Adam de Brême  « Wotan, id est furor »), celle ci a souvent été rabattue au rang de « fureur guerrière » mais par fureur, on peut aussi inclure une sorte d’état transcendant, la fureur n’était pas spécifiquement l’expression de la colère, mais plutôt une canalisation d’énergie débordante, aussi bien d’un point de vue guerrier, que d’un point de vue sexuel ou à des fins « rituelles » (extase, transe chamanique).

J’ai souvent lu que Othala était liée à la pratique du Seiðr, et j’avoue que j’ai du mal à comprendre pourquoi. En étudiant Wunjo, j’ai constaté qu’elle a un rôle de « canalisateur » assez important : plus que la joie, elle peut aussi dénoter la capacité à engranger / canaliser une énergie. Je l’avais l’an passé reliée à la capacité des berserker (je dis berserker pour simplifier mais ce ne sont pas les seuls types de combattants à se battre sous l’effet d’un état de transe) à passer en transe guerrière, mais aussi à une sorte d’intoxication.  A ce sujet, cela n’est pas sans m’évoquer l’hydromel et l’état d’ivresse : il est dit qu’Odin ne prend pour toute nourriture que de l’hydromel, et qu’il donne la viande à ses loups, Geri et Freki.
Wunjo permet la réception, l’ouverture, l’alignement sur une énergie (et doit pouvoir servir à la pratique de certains rituels de possession comme celui décrit par Katie Gerrard dans Seidr : The Gate is Open. Note : tout dépend de la déité en question, bien sûr.)

Pour moi, Wunjo est une rune fortement liée au Seiðr : c’est une rune de pénétration, énergétique et/ou sexuelle, et la pratique du Seiðr n’est pas une pratique « aseptisée » : elle ne sépare pas le sexe de la pratique magique comme c’est souvent le cas dans certaines pratiques magiques contemporaines. Bien au contraire, on peut se servir de l’acte sexuel [quel qu’il soit] pour atteindre un état de conscience modifiée et/ou utiliser l’énergie de l’orgasme, par exemple, pour certains types de travaux.
La pratique du Seiðr était jugée dégradante pour les hommes, dont on disait qu’ils était dévirilisés par cette pratique. Curieusement, là aussi quand on parle d’Odin en tant que « dieu-magicien » beaucoup semble oublier le concept d’ergi (qui fera l’objet d’une explication ultérieure). Pour l’instant, l’ensemble wunjo / seiðr / extase / Odin est plutôt cohérent. Rappelons que Seiðr, d’après Ed Richardson, signifie quelque chose comme « bouillonnement ».
Chanter la rune au son d’un tambour au début d’un voyage provoque une sorte de levée du « verrou ». (Généralement, quand je pratique, il n’y a pas de « méditation guidée », je fais le vide et d’autres trucs -chants etc- et je sens simplement au bout d’un moment quelque chose qui se « déclique » et comme une vibration / sensations particulières que j’aurais du mal à décrire. Ceci étant, ca n’est pas systématique. Parfois, il n’y a rien. Le  combo déclic+vibrations n’est pas « la fin » mais plutôt la condition pour que « le reste » puisse avoir lieu, bref passons.)

Pour finir, cela me fait penser de façon assez incongrue au roman de William Faulkner (pour la petite histoire, il parait qu’il n’arrivait à écrire que complètement bourré) Le bruit et la fureur. (Aucun lien, je sais.)

L’île de Samsø

Samsø est une petite île située dans le détroit du Kattegat. On y accède par ferry (depuis Aarhus par le port de Hou), il faut compter 1h15 de traversée. Elle fait une trentaine de kilomètres de long et il est possible de louer des vélos (ce que nous  avons fait, c’était une journée sportive, près de 35 km dans la journée… et ce n’est pas complètement plat contrairement à ce que je croyais ;o).

Sur la route… dans la cour de l’école de Nordby, un curieux totem.

Au nord de l’île, après la ville de Nordby, il y a un immense labyrinthe, le plus grand du monde paraît-il (60 000m²). Il y a un questionnaire en anglais mais le thème ne nous intéressait pas, alors on a fait les tarés, on a pris celui en danois sur la mythologie nordique. ^^’ (et on a quand même trouvé le centre du labyrinthe, un grand moment, surtout la tronche du type à l’accueil quand est revenu. « Oui, on a réussi. » « °__° »)
En marchant courant dans les allées du labyrinthe -enfin surtout moi, surexcitée comme une puce- on a croisé des têtes connues. :p

A l’entrée, Jörmungand surveille les arrivants

Thor

Odin, aka « Le Vieux Moisi », accompagné de ses corbacs. On l’a pas trouvé tout de suite, et j’avais décrété que je partirais pas sans avoir l’avoir trouvé. J’étais sûre qu’il y avait une statue de lui… Heureusement que j’ai un Loup compréhensif avec son ciéron borné. ^^

C’est surtout l’île où, d’après les Eddas, Odin est censé avoir appris le seiðr… même si ca n’était pas pour ça qu’on voulait y aller. Bon, ok un peu pas mal en ce qui me concerne. X)

Je me suis demandé à quoi ressemblait cette île, il y a trois mille ans. Un frêle esquif affrété à l’aube, la partie sud, avec peut-être un village de pêcheurs. La partie nord, sauvage et désolée. Une arrivée au crépuscule sur des plages désertes. Des feux dans la nuit et une obscurité comme on n’en connaît plus guère… Assez trippant cette sensation de chevaucher deux mondes, le vélo n’aidant pas à se concentrer sur le monde tel qu’il est.

Sur la côte nord de l’île, se trouve de très belles plages, où il est possible de se baigner. Après avoir trempé sa patte, Ulvaten a décrété qu’elle était trop froide pour lui, mais je suis allée me baigner (et contrairement à la place d’Isgård où j’ai eu droit au banc de méduses -il y a des méduses au Danemark, si, si… moyennement agréable comme expérience- pas de mauvaises rencontres à signaler pour moi).

Mandala pour Rán sur la plage

Et deux petites trouvailles, outre le ramassage de cailloux pour crafter des runes pour Ulvaten. Deux cailloux, un avec une marque en forme de coeur (et des petits yeux) et un autre où on dirait une femme accroupie. Ils iront rejoindre mes cailloux bizarres dans ma boîte.

Expo Viking, Musée National de Copenhague

Nous avons été passé quelques jours au Danemark avec Ulvaten, et à Copenhague, se tient actuellement l’expo Viking (jusqu’au 17 novembre 2013).
Voici quelques photos de l’exposition, par contre, je suis désolée, je n’ai pas pensé à noter la description de chaque objet (ou à la prendre en photo). Il n’y a donc pas toujours de descriptifs -en tout cas pertinents, pardon pour le côté Master of Obvious de certaines. Pour voir l’image dans d’autres tailles, cliquez dessus.

PHOTOS PERSONNELLES, MERCI DE NE PAS COPIER OU REPRODUIRE SANS AUTORISATION.

Ornements de costumes, perles, broches.

Bracelets, bagues, bractéates (au fond une épée)

Le collier est un ornement funéraire féminin. Vers 1050-1100, Kjuloholm, Kjulo, Finlande.
Les bagues datent du IXe siècle et ont été trouvées au Danemark, dans le Jutland.

Pointes de lance.
Celle du haut a été trouvée en Angleterre et date du XIe siècle (58cm).
Celle du milieu, en fer et en argent a été trouvée en Angleterre (pas de datation, 38 cm).

Crâne d’homme (900-1050) ayant les dents limées trouvé dans une tombe à Kopparsvik, dans le Gotland (Suède). On ignore pourquoi il avait les dents limées de la sorte, mais de nombreux crânes présentant la même particularité ont été trouvés. L’hypothèse que ce soit une distinction pour certains marchants ou guerriers à été soulevée.

L’ancêtre des ciseaux et un anneau avec des marteaux de Thor, Xe siècle (fer et cuivre).

Epées -non sans blague- (entre le IXe et le Xe siècle)

Epée à double tranchant, portant l’inscription VLFBERHT (on est bien avancé), 800-950. Peltomaa, Häme, Finlande.

Contrairement à l’imagerie populaire répandue notamment au XIXe siècle, les casques vikings n’étaient pas pourvus de cornes ou d’ailes.

Pointe de lance avec incrustation d’argent, XIe siècle, Tampere, Finlande

Reconstitution de costumes (de mémoire du XIe siècle)

Figurine représentant probablement Odin sur Hlidskjalf, avec Hugin et Muninn. Le lien entre Odin et la magie féminine (seiðr) peut expliquer le fait qu’il porte des vêtements féminins. L’hypothèse que cette figurine pourrait représenter une völva a également été soulevée. (800-1050, Lejre, Seeland, Danemark)

Tambour rituel (impossible de retrouver mes notes à son sujet, ouin)

Amulettes avec le marteau de Thor, à peu près à l’époque de la Christianisation.

Cette représentation peut être interprétée de différentes manières : valkyries, nornes ou disir ? Style scandinave, IXe-Xe siècle, Pologne.

A droite : coupe en argent, datant de la première moitié du Xe siècle, retrouvée à Lejre au Danemark. Elle était probablement utilisée lors de banquets mais aussi sans doute dans un but rituel. La figure féminine qui y est gravée ressemble à une autre figurine représentant Freya (celle de gauche)

Les objets de ce type pourraient avoir été utilisés comme baguettes pour des usages magiques. Celle de gauche a été trouvée en Suède. Celle de droite date du Xe siècle, Seeland, Danemark

Les objets de cette image ont été retrouvés enterrés avec la « femme de Fyrkat », qui était probablement une völva. Elle mesurait à peu près 1.70m. Ces objets montrent qu’elle était une personne inhabituelle et pratiquait la magie.

Pierre du VIIIe siècle, Broa, Gotland, Suède.

Reproduction moderne d’anciennes pierres runiques.

Idem

Je ne ferai aucun commentaire :p