[Odin Project #15 / PBP] W – Wanderer

Auteur inconnu

L’un des aspects les plus connus d’Odin est sans doute celle d’un dieu voyageur. Plusieurs de ses heiti sont corrélés à cet aspect que l’on peut considérer sous deux angles : le voyage « physique » mais aussi le voyage chamanique, qui s’effectue sous forme de transe.

Premièrement, voici un  -très- bref aperçu -non exhaustif- de ses identités et de ses voyages/interventions.

* Gangleri, dans la Gylfaginning, à la rencontre du roi Gylfi.
* Bölverk, quand il se rend chez Suttung pour récupérer l’hydromel -et qu’il séduit au passage Gunnlöd. Cette histoire est mentionnée plusieurs fois dans les textes, notamment dans le chapitre 2 du Skáldskaparmál [pour raconter l’origine de la poésie].
Hárbarðr, dans le fameux Hárbardsljód. Odin est déguisé en passeur et se chamaille avec Thor, en profitant pour se vanter de ses prouesses sexuelles.
Hrani dans la saga de Hrólf Kraki.
Grímnir, entre autre dans le Grímnismál.
* Vegtam, dans les Baldr Draumar, quand il va interroger la völva morte à propos de la destinée de son fils.

Dans un premier temps, j’ai tenté de séparer ce qui m’apparaissait relever de la catégorie des voyages « physiques » et ce qui me semblait être davantage de l’ordre du voyage « chamanique » avant de me rendre compte que ce n’était pas un angle très pertinent : par exemple, dans le Grímnismál, si d’un premier abord, le voyage semble se faire sur le plan « physique », ce que subi Odin, qui se retrouve pendu entre deux feux etc, n’est pas sans rappeler ce qui est dit dans le Rúnatal (la partie du Hávamál où il raconte la découverte des runes) et qui pourrait être rapproché d’une initiation chamanique.

Peu importe le voyage, il semble y avoir toujours un but : Odin ne voyage pas forcément pour le plaisir (bien qu’il puisse en prendre à l’occasion), il y a une raison, quelque chose qu’il essaie de changer ou d’influencer. Des informations qu’il se doit de trouver pour exercer ce changement ou cette influence. C’est flagrant dans les raisons qui le poussent à aller voir le roi Geirröth dans le Grímnismál. Pareil pour les Baldr Draumar, etc. De ce point de vue là, par exemple, le Hárbardsljód est relativement à part.

On constate que les voyages qu’il effectue se font sous une identité d’emprunt, masquant, du moins en apparence, son identité véritable. S’y ajoutent parfois un déguisement physique. On peut y voir un renforcement de cette volonté d’action conjuguée à l’obligation de ne pas se faire « remarquer », en tout cas, pas au début du processus, ce qui possède un sens, et physiquement, et chamaniquement (il est intéressant de considérer le nom de l’Arbre-du-Monde, Yggdrasil, soit « coursier de Ygg », et de regarder sa monture, Sleipnir, ce qui fera peut-être l’objet d’un autre article).
Le changement de forme a lieu à plusieurs reprises [changement de forme qui demeure néanmoins parfois humaine, comme lorsqu’il va séduire Rind et que, pour la piéger -ainsi que son père-, il prend l’apparence d’une vieille femme, entre autres. Cet épisode est raconté dans la Geste des Danois de Saxo Grammaticus], par exemple dans le cas où il va récupérer l’hydromel, et se change en serpent pour percer la montagne, ou dans le chapitre 7 de la Heimskringla intitulé Magie d’Odin, quand il est dit :

Odin avait le pouvoir de se métamorphoser. Son corps gisait alors comme endormi ou mort, tandis qu’il était lui-même oiseau ou animal sauvage, poisson ou serpent, et qu’en un clin d’œil il se rendait dans des pays lointains pour ses propres affaires ou pour celles d’autrui.

Au long des textes, il apparaît que la rencontre avec Odin s’avère souvent fatale pour nombre de ceux qui croisent sa route : c’est le cas pour Geirröth qui finit empalé sur son épée, pour Hrólf Kraki, pour les géants qui l’embauchent sous le nom de Bölverk. La mort et le voyage se trouvent fréquemment corrélés, ce qui est d’une certaine manière amusant si l’on prend en considération le fait que l’imagerie « populaire » le représentent souvent vêtu d’une cape bleue ou noire dans ces moments là. Hors dans cette mythologie, le bleu -et le noir- sont en lien étroit avec la mort, rien à voir avec la connaissance. Ceci étant, ce dernier point est un plus un détail qu’autre chose.

Sources :
L’Edda poétique, traduction Régis Boyer
L’Edda, récits de mythologie nordique, traduction de François-Xavier Dillmann
Histoire des rois de Norvège, traduction de François-Xavier Dillmann


[Odin Project #7] Odin est-il impliqué dans la mort de Balder ?

« Odin’s last words to Baldr » (1908) by W. G. Collingwood.

La mort de Balder est abordée dans plusieurs textes : dans la Gylfaginning (chapitre 49), dans la Völuspá (31 et 32) et les Baldrs draumar.

Je n’en resituerai pas le contexte, qui a déjà été abordé plusieurs fois sur ce blog, me contentant de rappeler que Loki pousse Hödr à décocher la flèche fatale. Ici commence l’interprétation.

Loki n’est pas directement puni : ce n’est pas lui que Vali, le fils engendré par Odin et Rind, tuera. C’est Hödr. Loki sera châtié suite à ce qui se passe dans la Lokasenna, où il explique être la raison pour laquelle Balder n’est pas présent au banquet (= la raison pour laquelle il est mort) [strophe 28]. Suite à cette déclaration, ni Frigg ni Odin ne répondent.
Les raisons pour lesquels Loki a poussé Hödr a commettre le meurtre ne sont jamais développées. On dit simplement qu’il était jaloux de Balder, ce dernier étant aimé de tous. A noter que là où dans les Eddas poétiques, Balder est un dieu disons « bien sous tous rapports », la description qu’en fait Saxo Grammaticus dans La Geste des Danois est quelque peu différente : Balderus (qui est présenté sous un jour beaucoup moins sympathique) se retrouve en compétition avec Hotherus (=Hödr, sauf que Hotherus n’est pas aveugle) pour gagner l’amour d’une femme, Nanna et finalement, Hotherus tuera Balderus. Si ma mémoire est bonne, il n’y a pas d’équivalent de Loki dans le panthéon germanique, il est une figure propre au panthéon nordique (je distingue germanique et nordique pour des raisons également évoquées précédemment sur ce blog).

Essayons de regarder la mort de Balder en retirant Loki de l’équation. La façon dont Balder est tué présente un certain nombre de traits avec un épisode de la Saga de Gautrek où (en gros, hein) un mec nommé Starkaðr survit à toutes sortes d’aventures et finit par faire un simulacre de sacrifice à Odin : il fait semblant de s’offrir à lui, avec une corde non tendue autour du cou et une branche d’osier comme lance. Sauf que d’un seul coup, la corde se tend et le pend, tandis que l’osier devient une lance et lui transperce le corps. La plante inoffensive qui se transforme en arme mortelle est commune aux deux histoires.

Il existe un certain nombre de parallèles entre Odin et Hödr. Un certain nombre de heiti décrivent Odin comme borgne ou même aveugle. Le nom de Hödr est traduit par « guerrier ». Dans la description des deux, il y a une certaine « schématisation » qui est commune, au moins en apparence. Je ne sais pas si une analyse plus poussée de l’origine du nom de Hödr ne se rattacherait pas à l’étymologie du nom Odin.

En admettant cette hypothèse, reste la question du « pourquoi » ? Pourquoi Odin sacrifierait-il son fils « aimé de tous » -et sa mort ne le réjouit absolument pas ? Plusieurs hypothèses complémentaires :

1/ La première (la mienne) : c’est que Odin, en tant que « responsable » des dieux, (comme vu ici) est chargé aussi du futur de tous. Il doit faire des choix, aussi douloureux soit-il en gardant à l’esprit l’évolution des mondes. Il est donc pas impossible de penser qu’il ait sacrifié Balder au destin (et un sacrifice qui ne vous coûte rien n’est pas un sacrifice, je fais une distinction entre cette notion et celle de don). Le destin n’étant pas ici une entité incontrôlable à laquelle les dieux sont soumis (bien que cela soit le cas dans les mythes nordiques : mêmes les dieux sont soumis aux lois du Wyrd) mais disons le calcul froid et pragmatique d’un stratège qui doit abandonner en apparence pour pouvoir remporter la bataille plus tard. Balder, comme Hel, sont peut-être des ajouts tardifs, approximativement du Xe siècle (je cite de mémoire, m’en souvenant quand j’avais fait les recherches sur Hel / Dame Holle et la Cailleach en juin 2011) : il est vrai que, même si je ne suis pas absolument convaincue par le rapprochement de Balder avec une figure christique, il n’est pas déraisonnable de penser que la façon dont il est présenté préfigure une certaine évolution.

2/ Cela nous mène à la seconde hypothèse, avancée par Patrick Guelpa. Odin et les autres Ases sont des figures d’un monde ancien, Balder représente le futur. On peut y voir la passation des anciennes puissances à des nouvelles, avant que ne s’écroule « l’ancien monde » (littéralement, Ragnarök signifie « Crépuscule des Puissances).

3/ Enfin, la troisième interprétation, celle qui est plusieurs fois reprises et étayée par K. Gundarsson : on retrouve la mort comme constante chez Odin, y compris dans la poésie, qui est utilisée par les skaldes pour se souvenir des morts, et honorer leurs exploits. [Note : on retrouve cela chez Saga, la fille d’Odin. Elle figure parmi les suivantes de Frigg -souvent douze, mais leur nombre varie suivant les textes- et on dit qu’elle se rappelle de toutes les histoires et de la généalogie des familles]. Ce que murmure Odin à l’oreille de Balder au moment où celui-ci est sur le bûcher funéraire, pourrait donc être la généalogie des Ases. Autrement dit, la possibilité de remonter à la source et de redécouvrir les anciens dieux une fois le Ragnarök passé, puisque Balder, et un certain nombre d’autres dieux, survivent et reviennent. Il aurait donc volontairement « préservé » Balder comme une sauvegarde de mémoire pour ne pas qu’ils soient tous oubliés.

Loin de s’exclure, ces trois possibilités dressent un tableau intéressant. Loki, loin d’avoir été la « source » de sa mort, n’aurait été qu’un exécuteur ignorant -ou pas d’ailleurs- le plan derrière. Bien que ses actions sèment généralement une belle pagaille, il est aussi celui qui permet de les résoudre, et qui permet d’en tirer, au moins des avantages, sinon de rétablir un certain statu quo. Ceci amènerait des débats intéressant, à voir pour une autre fois.

Sources : 

Our Troth, vol.1
Norse mythology
, John Lindow
La Völuspá, Essai sur l’ancienne poésie islandaise, Patrick Guelpa
Wotan – The road to Valhalla, Kvedulf Gundarsson
Mythes et Dieux de la Scandinavie ancienne, Georges Dumézil

[Odin Project – Jour 5] Odin & Rind

J’ai beaucoup d’affection pour Rind, peut-être parce que je me retrouve dans son refus, même si dans les deux cas, cela n’aura servi à rien en fin de compte.
Il y a maintenant plus de deux ans, j’ai fais un rêve assez particulier. Dans ce rêve, assez long et complexe, il y a un homme qui porte un anneau en or à l’index gauche. À un moment du rêve, il est assis à une table et fait tourner l’anneau autour de son doigt. Il m’explique qu’il a trois femmes. « Avec la première tout est fini, avec la seconde c’est sur le point de se finir, mais je cherche encore la troisième. » me dit-il avant de me fixer. Je suis debout et je me sens mal à l’aise. D’un côté, j’ai envie de lui demander plus de précisions et de l’autre, je n’en ai aucune envie. L’atmosphère est très bizarre, et je voudrais qu’il arrête de me regarder fixement. Bien sûr, quand j’ai fais ce rêve, je ne savais pas qui était ce mec. Il faudra bien d’autres rêves et un en particulier pour que je revienne à celui là, et que faisant des recherches sur Odin, je découvre qu’il avait eu trois femmes, qui pour certains représentent le passé, le présent et le futur.

Je savais qui étaient Jörd et Frigg, mais pas qui était Rind.
Suivant les sources, Rind est présentée tantôt comme une géante, tantôt comme une déesse, tantôt comme la fille de Billing, un roi ruthène. Après la mort de Balder, Odin consulte une voyante qui lui conseille  de séduire Rind pour qu’elle lui donne un fils qui pourra venger Balder. Le père de Rind se désespère de voir sa fille refuser tous les prétendants et doit faire face à une invasion ennemie quand un borgne se présente et s’enquiert des raisons de son tourment. Apprenant ces raisons, Odin -puisque c’est bien évidemment de lui dont il s’agit- se propose pour mener les troupes de Billing au combat. Après qu’il ait, bien évidemment, remporté la victoire, Billing lui demande ce qu’il désire en échange. Odin demande alors la permission de faire la cour à Rind. Billing espère que sa fille fera un accueil favorable à cet homme qui, malgré les années, est toujours de bel stature. Sauf que Rind ne l’entend pas de cette oreille, et d’après Guerber, elle le frappe quand il essaye de l’embrasser. (Ca me fait hurler de rire ce passage, qui me rappelle irrésistiblement un de mes rêves, bien que les circonstances ne soient pas les mêmes :o)

So Odin, still unknown, presented himself before the princess, who scornfully rejected his proposal, and rudely boxed his ears when he attempted to kiss her.

Odin s’incline, mais sachant qu’elle est la seule femme à pouvoir lui donner le fils qui vengera la mort de Balder, il décide de changer de tactique. Il revêt la forme d’un forgeron et lui offre de somptueux bijoux mais il se fait rembarrer exactement pareil qu’avant. Il prend alors l’apparence d’un jeune guerrier fringant, en se disant que ca fera vaciller le cœur de la jouvencelle, sauf que quand il s’agenouille devant elle, elle lui flanque un coup de pied qui le fait tomber à genoux. (Je trouve très symbolique le fait qu’elle le rejette trois fois). C’en est trop pour lui (j’imagine qu’il ne s’est pas souvent fait rembarrer de la sorte le Borgne), il pointe sur elle un bâton runique (un nidh) et elle tombe inanimée. (Note : je connaissais l’histoire dans les grandes lignes, mais j’ai clairement fait des recherches plus poussées pour écrire cet article, et ces détails -que je ne connaissais pas- me laissent un peu sur le cul parce qu’il y a un peu plus d’un mois, j’ai fais un rêve qui présente certaines similitudes. Notamment la gifle et le fait de tomber inanimée.) Rien ne semble pouvoir la sortir de sa torpeur quand une vieille nommée Vecha se présente et déclare pouvoir guérir la princesse. Elle lui donne d’abord un bain de pied. Ce dernier n’ayant eu aucun effet, elle déclare qu’un traitement plus sévère doit être envisagé : Rind doit être attachée et elle doit rester seule avec elle pour que le traitement fonctionne. Billing hésite mais il souhaite plus que tout sauver sa fille, et accepte. La vieille, qui est Odin déguisé, dissipe l’enchantement et à l’aide d’autres runes, la fait tomber sous son charme pour que Rind accepte de l’épouser.

L’utilisation d’un charme pour la faire tomber sous son emprise rappelle directement cette strophe du Hávamál

J’en connais un seizième :
Si je vois une fille
Dont j’aimerais gagner l’amour,
Je peux retourner ses pensées et toucher son cœur de telle façon
Que toute femme à la peau blanche se donnera à moi.
(strophe 161)

Certaines versions parlent d’un enchantement, d’autres, moins nombreuses, font clairement état d’un viol, et suite à cet incident, Odin aurait été banni, ses frère Vili et Vé prenant la relève. Cet épisode explique notamment l’allusion de Loki qui accuse Frigg d’avoir couché avec les frères d’Odin dans la Lokasenna.

Gardez le silence Frigg ! Vous êtes la femme de Fjorgyn
Mais toujours à convoiter l’amour ;
Ainsi Vili et Ve, vous la femme de Vithrir,
Se sont tous les deux étendues sur vos seins !
(strophe 26)

Souvent les auteurs font état de périphrase pour désigner cet épisode, pas très glorieux pour Odin, il faut bien le dire. Je trouve cela un peu dommage de ne pas appeler les choses par leurs noms ou de tronquer le récit (c’est pareil avec l’histoire de Günnlod, certains auteurs se contentant de dire qu’Odin « leurre » Günnlod. En fait, il prend l’apparence d’un géant -Bolverk- et la séduit pour coucher avec elle et lui piquer l’hydromel. C’est au passage quelque chose que j’ai apprécié avec Kevin Crossley-Holland – et avec la traduction française- c’est qu’il dit les choses de façon très simple et très belle, sans tourner autour.) Par la suite, Rind donne naissance à Vali, qui est adulte en un jour. Ce qui est marrant, c’est que le fils d’Odin et le fils de Loki porte le même prénom. J’ai entraperçu des sources disant que ce serait le même, il faudrait que je creuse tout ca, mais pas aujourd’hui.

Rind symbolise la terre gelée après le Ragnarök, par contre, je suis mitigée quant au parallèle entre Odin et le soleil. Dans la mythologie nordique, le soleil est féminin.

Sources :
H. A Guerber, Mythes of Nothern Land
John Lindow, Handbook of Norse Mythology
La Lokasenna
Le Hávamál
Cette histoire est racontée dans la Geste des Danois, rédigée par Saxo Grammaticus au XIIIe siècle.