Minuit dans les eaux de la baie

Auteur(e) inconnu(e)

Revenir en arrière, jusqu’à Samhain dernier. Le concert de Wardruna et l’entrée en fanfare dans une nouvelle année complètement et totalement placée sous le signe du chamboulement et d’un nouveau cri de guerre : « Tout est pour la Bête. »
Revenir en arrière, avant, encore avant. Il y a bien longtemps, retour passager dans le pays natal de ma grand-mère. Quelques jours avant Samhain, pour un au revoir inconscient. Repenser aux parallèles curieux avec l’année en cours, et au texte de l’an dernier.
Quelques jours avant Samhain, cette année. Beaucoup plus à l’ouest. En Bretagne, encore.
Et le boulanger aux yeux bleus, affublé désormais d’un petit mesquin borgne, qui m’a dit un dimanche matin de fin d’hiver, pointant l’index vers moi : « Toi si tu as l’occasion d’aller en Bretagne, tu y vas. » Je lève un sourcil, répond que je ne connais personne en Bretagne, donc que je ne vois pas bien comment ce serait possible, mais d’accord. Il insiste. Je me demande intérieurement quelle goblinesquerie cela promet.
J’irai pourtant en Bretagne. Deux fois.
Un voyage à Lammas, sous les auspices de Lugh et d’autres déités, dans une cité ancienne, dont m’avait parlé jadis une copine de fac qui n’arrêtait pas de me dire « qu’un jour [je] devrai aller y faire un saut » parce qu’elle est sûre que j’aimerais.
Nuit dans les bois.
Clairière en forêt.
Landes vertes et bleues.
Tourne la roue.
Comme une offrande, je dédie « la prochaine fois que je me baignerai dans l’océan » aux Déités et Esprits des Lieux. Une offrande, la promesse du dépassement de soi et de l’accomplissement.
Sentir la Brochette qui s’efface et tandis que je descend un escalier sous terre, jaillit la curieuse sensation que si je devais rester là, ils partiraient. Je n’en pense rien, je constate.
Concrètement, il y a des chances pour que la prochaine fois que je me baigne, ce soit de l’autre-côté de la Grande Mare.
Et pourtant.
Samhain, la fin de l’année. Le train, la route, vers l’ouest. J’ai toujours été en route comme dirait le poète manchot né en Suisse filant vers l’est. Je suis en route encore, vers la presqu’île de Crozon où nous allons célébrer la fête où les voiles sont les plus fins. La fête des Morts. La bouteille de Chouchen qui s’écrase dans la cour.
De jour, les Sources, les Eglises. La Mer. Les Eaux, les eaux. L’appareil photo argentique qui capote : le retardeur de temps qui bloquait la possibilité de nouvelles images. Sous la mécanique physique, la mécanique céleste. Le tout dans un hasard tout à fait hasardeux. Le pragmatique n’empêche pas le trollage.
La forêt de Huelgoat et ses amanites. La Mare aux Fées. Tourne la roue, avance le cadran, coule la source.
La nuit qui tombe, la voiture qui roule.
Le Menez Hom. Les vents. Les tremblements. Aucune envie de monter là haut vu ce qui circule.
Retour à la maison. Blót sur la plage.
La veille il y a eu ce chant retrouvé sur la jetée, celui-là et l’autre. Un de ceux que Freyr chantait dans un rêve de Lammas.
J’ai prévu de me baigner dans la baie de Crozon. Il est minuit, et je marche vers l’eau. Chantonne. Quant au reste…
Les eaux noires de l’océan, le phare de Douarnenez qui brille au loin. A. qui a décidé de marcher un peu dans l’eau et qui me dira après coup « je ne pensais pas que tu allais vraiment te baigner. » J’ai dit baigner. Pas « marcher dans l’eau ». Présent performatif, ou presque.
L’énergie de l’océan et des vagues noires. Marée descendante. Très différent du jour, et peut-être, peut-être particulièrement en cette nuit de Samhain. Vaguement conscience que l’eau est froide, mais j’ai l’habitude de me baigner dans des mers froides. La Baltique, les Hébrides, la Mer du Nord…
Je nage et les lumières clignotent, et brièvement, la conscience aîgue de tous les navires fracassés. Des sirènes et des gens qui attendent dehors, de nuit, avec la peur grandissante de savoir qui n’est pas rentré. Les naufrages. Les eaux de la baie qui palpitent. Les fils qui tirent. La douleur et le désespoir qui suitent du phare, là bas. Tous les noyés et les corps décomposés, les âmes dans le palais de Rán. La bague que je Lui ai offerte. Offerte il y a longtemps par ma mère. D’argent portant une aigue-marine et gravée « Semper Eadem ». Puisque j’ai pris l’habitude de toujours lui faire une offrande spéciale avant de mettre ne serait-ce qu’un pied dans l’eau.
La profondeur noire perlée d’argent à la surface et soudainement l’injonction. Stop. Pas plus loin.
Pas plus loin. Demi-tour. Maintenant. Maintenant ! Je savais que parfois il est en barque, et c’est logique, mais c’était pas vraiment attendu, quoique pas inattendu non plus.
Je m’en retourne.
Promesse tenue.
Retour à la maison pour un Sumbel entamé par le whisky breton, en pyjama. Tout le monde qui va progressivement se coucher. Reste les Trois Marcheurs.
Nouvelle Année et depuis mon duvet, j’entend la pluie sur le toit.
La nuit durant les morts dedans me guettent, et les Ancêtres se mélangent, s’entrecroisent, les noms s’échangent et un Vieux me donne à choisir entre un coquillage, une sélénite curieuse qui semble porter des oreilles de souris et une pierre trou(v)ée.
Nouvelle Année.

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4 réflexions sur “Minuit dans les eaux de la baie

  1. Merci pour ton partage…transportée si loin par tes mots, et en même temps, je me suis sentie si proche..une larme sur ma joue, la fin…le début…
    Bien à toi
    (une fidèle)

  2. Et comment ne pas te sentir, en te lisant chère Aranna, liée aux Esprits anciens et aux forces telluriques et profondes qui ne sont pas mortes, mais que les Hommes ne savent plus entendre et écouter. Ce que tu écris ici me rappelle mes quelques voyages en direction de l’Est, là-bas, au coeur du berceau des Celtes, une belle, et longue histoire. Devant trouvé un point d’étape à Samhain, également l’an dernier. Merci pour ce partage là, auquel au travers de ma propre histoire et spécificités, je ne peux me sentir que fraternellement lié.

  3. Pingback: #2915 – D’éclairs et de tonnerre | A Freaky Beast (Wanna Say Hell'O)

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