Frigg, Gebo et les sacrifices

Note : toutes les références mythologiques sont faites de mémoire, sans vérification, donc il se peut que je me goure. 

Dans la série des idées reçues, outre ces histoires de foyer que nous avons rapidement vues, il y a en a une autre qui me fait lever le sourcil. « Frigg est une déesse gentille ». Gentille ? Frigg ?

Premièrement, le fait de classer les déités en deux catégories, les gentilles et les « pas gentilles » me laissent perplexe. Pourquoi avoir besoin d’établir une dinstinction pareille ? Pour savoir chez qui allez couiner pour demander tout et n’importe quoi, et les « pas gentilles » dire « ils vaut mieux les laisser tranquilles ? » Sans rires.

Frigg n’est pas gentille. Resituons le contexte.
Elle sait que son fils préféré, Balder, (je n’aime pas beaucoup la notion de chouchou, mais simplement : qui sait, à froid, à sec et sans chercher sur Google, le nom des autres enfants de Frigg et Odin ?) va mourir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour que cela n’arrive pas. En pure perte.
A peu près en même temps, elle perd un autre fils, Hödr, l’aveugle qui tire la flèche de gui. Oui, c’est leur second fils. De lui on ne sait pratiquement rien.
Ensuite, elle perdra son mari. Je ne sais plus dans quel texte elle apparaît sous l’identité de l’une de ses suivantes -l’hypothèse la plus souvent avancée étant qu’il s’agit d’une preuve que cette suivante n’est qu’une hypostase. Je suis sans doute partiale, mais personnellement, le thème de la Dame déguisée en une de ses suivantes pour se promener incognito est un thème relativement connu dans la littérature, y’a pas besoin d’aller chercher l’explication de l’hypostase pour ça-  bref, on parle de la mort d’Odin comme sa « seconde souffrance », la première étant la mort de Balder (sympa pour Hödr).

Elle enterre son mari, deux de ses fils, et elle est bonne pour ramasser les morceaux après le Ragnarök. On ne parle pas de sa mort, et en tant que déesse des liens et des fondements de la société, il est plutôt illogique de la voir morte : je ne la vois pas se suicider, comme Nanna, la femme de Balder qui, suivant les versions, se jette sur le bûcher funéraire ou se laisse mourir de chagrin (suivant les versions).

Comme toutes les déités de ce panthéon, elle fait ce qu’elle a faire, quand elle doit le faire.
Quand j’avais effectué un premier travail sur elle, en août dernier, j’avais rapidement listée quelques runes dont les énergies et les concepts brutes me faisaient penser à elle. Parmi ces runes, se trouve Gebo : en la regardant, j’avais trouvé amusant de constater que c’était la seule rune à ne jamais pouvoir être renversée (sauf si l’on utilise la rune Hagalaz sous forme de « flocon ») : Gebo forme un socle, à la fois en tant que concept structurant la société (acte de donner/recevoir) mais aussi codifiant les relations avec l’Autre-monde. En lisant le livre Le monde du double, de Régis Boyer, je me souviens qu’il fait allusion à ce passage du Hávamál souvent cité « mieux vaut ne pas trop donner que trop sacrifier », en y apportant une interprétation intéressante dans laquelle il n’est pas question d’être redevable de quoi que ce soit, mais plutôt comme idée que « il est préférable de réfléchir à deux fois avant d’aller gueuler pour demander un truc aux esprits et aux dieux, parce qu’à force de sacrifices et d’offrandes, il se pourrait bien que ca marche. Et que l’on se retrouve dans la merde. » Gebo en tant qu’assise, Gebo en tant que structure du lien social, même sans rentrer dans la notion de sacrifice, cela colle bien à Frigg (je me rend compte que je fais pour Frigg des articles-miroirs de ceux du Mois pour Odin…). Liens du tissage, liens qui structure, liens de la toile du Wyrd, liens du mariage. Il y aurait beaucoup à dire sur la nature de ces liens, y compris sur la nature de leur magie d’ailleurs.

Elle est la mère d’un dieu très aimé et de celui qui le tuera. Écartons la question du « pourquoi » elle cherche à le protéger, etc.
Nous en discutions une fois avec Ulvaten : Balder est un dieu délicat à comprendre, qui ne peut être perçu seul. Sa compréhension et son existence est intrinsèquement liée à celle d’autres déités.
Balder, dieu un peu trop parfait, dieu tardif qui est mis au monde et aimé pour être sacrifié, pour la renaissance après le Ragnarök. Balder est un dieu aimé, et ce qui rend son histoire touchante en quelque sorte, c’est l’énergie que tout le monde, et notamment Frigg, emploie pour tenter de le sauver. C’est là tout le drame : parce que sinon, un mec qui meurt, la belle affaire. Tous les sacrifices de la mythologie nordique sont intéressants si on regarde, non pas l’action en elle-même, mais ce qu’elle coûte, en souffrance, en larmes, en douleur et en renoncement. Balder est un enjeu, un pari pour l’avenir, et je repense à ce que j’ai écris précédemment sur les sacrifiés ( note : à relativiser d’après certains spécialistes, ainsi que me l’a indiqué Kundry 😉 il faudra que je lise le bouquin cité) et si on continue dans cette optique d’analyse : la jeunesse, la bonne santé, la vie relativement privilégiée, etc, pour que le sacrifice ait de la valeur.
Balder est une offrande, faite par Odin et Frigg, pour que l’histoire continue après le Ragnarök.