Ils veulent des Dieux terribles doux comme des lapins

5461cdc8e27ff5e1efb71353ae615dfcIls veulent des Dieux terribles doux comme des lapins, rêvant d’ordalie âpres à raconter et douces pourtant à vivre, comme d’anciens récits enluminés trop léchés par un scripteur qui ignore de quoi il est question.
Personne ne veut du cauchemar quotidien, des terreurs enfouies en soi patiemment déterrées pour mieux les exhumer, autant de cadavres à tuer et retuer encore chaque jour que le Destin fait.
Personne, et surtout pas moi, ne rêve enfant d’un chemin semé d’embûches. Tout ce dont je rêvais, tout ce dont je rêve encore, c’est de me réveiller un matin pour découvrir que ce n’était qu’un mauvais rêve, que j’ai huit ans, et m’attabler devant un bol de chocolat fumant.
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Voyage au bout de la nuit, en compagnie de ceux qui ne sont pas devenus fous, et qui le sont quand même un peu. Un voyage parmi les morts, avec l’Ankou pour vous taquiner, pour vous annoncer avec un bout de ruban rouge, ce que certaines espèrent et que d’autres redoutent.
Un voyage seule, avec un Vieux borgne vêtu de bleu moisi et un squelette au grand chapeau qui passe devant la porte le jour où. J’aurais préféré être de celles qui parlent de la Déesse Mère, des tremolos dans la voix que l’on comprends bien volontiers. Qui se seraient souvenu des pétales de cerisiers blancs qui tombaient en pluie sur l’herbe drue et verte, du soleil qui tapait dur pour un début de printemps. Moi je me souviens des lettons qui se soûlaient la gueule dans la maison mitoyenne, de l’odeur du cadavre qui cuit, des clopes grillées en tournant pieds nus dans l’herbe, et de mon envie de massacrer le premier bonhomme qui m’aurait fait un discours sur ce que j’aurais dû ressentir et vivre.
De l’ordre impérieux du Vieux. « C’est maintenant Gamine. Parfois, la Souveraineté consiste à sortir des sentiers battus. Et parfois elle consiste à savoir quand retourner sur la grande route. » Je l’ai écouté. Pour quelqu’un qui voulait servir une Déesse Patronne et tout le tintouin, je n’ai eu ce jour là pour compagnon que l’Ouvrier de la Mort, et Valkjosandi, et ma douleur. Ma putain de douleur.
Je me suis demandée quoi abandonner, quoi abandonner encore puisqu’au cours des presque-trois années précédentes j’avais déjà tout laissé. Se laisser soi-même pour finalement n’avoir en tête que les visions et souvenirs d’un voyage ancien au LSD qui reviennent. l’anter-dro, le chant des femmes. Le passé qui fait irruption dans le présent, séparés seulement par le voile et la corde d’or. Le sang.
Un détachement doré et la seule chose que je penserai en boucle des deux heures qui viendront : « rien n’existe qui ne soit Shiva. » Je ne bosse pas avec le panthéon hindou, je n’ai jamais pigé le pourquoi ou le comment.

Puis la suite. Le stalag. Le flicage. Et la superposition mot pour mot, transcription verbale d’un murmure des Esprits du pourquoi du comment du parce-que. Manquer de répondre « ouais, je sais, les Esprits me l’avaient dit » avant de se raviser, parce que toute vérité n’est pas bonne à dire.

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Août 2014.
Une nuit je rêve de l’Encapuchonné qui me dit que devant moi s’ouvrent trois années de galères indicibles, et qu’il me faudrait aller jusqu’au bout de mes ressources pour ne pas couler. Que si je parviens à tenir alors j’aurai triomphé de mes plus grandes peurs. Il avait à la fois raison et tort. Il n’avait jamais dit que les choses deviendraient plus faciles ensuite, même si je me suis raccrochée à ca. Un vœu pieux, une puérile espérance, mais soit.

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Novembre 2017
Retour en arrière. Plus loin, encore plus loin, quand j’écrivais le chant d’une tour vacillante, retranscrivant patiemment le flot incessant du lieu où je travaillais. La première phrase « Il n’y aura pas d’aube, fit la voix. Et tous les Empires finissent par tomber. »
Il n’y aura pas d’aube, qui sonne comme une dérision terrible quand on vit dans une demi-clarté.
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Ils veulent des Dieux terribles pour mieux les apprivoiser comme des agneaux et dire qu’ils en ont triomphés. Puis gueulent pour dire que si, toutes les expériences se valent que non tout est archétypes, que ouin ouin on est méchant de lever le sourcil et de les rembarrer vers les trips dans leurs têtes quand tout se passe toujours bien.
Non, ne souhaitez pas des Dieux terribles pour faire plus true quand vous vous chiez dessus pour un oui ou un non. Ou alors, je vous souhaite d’être exaucés.

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[Odin Project – Jour 29] Writing is an ordeal

Écrire est une ordalie, une forme de supplice qui fait étroitement coïncider le plaisir et la souffrance de l’âme, les entremêlant dans un chant tissé d’amour et de douleur.

En écrivant, nous invoquons les mots, ceux qui dorment sous la surface de nos pensées, de nos ressentis, de nos souvenirs, de notre être le plus profond. Nous les gravons dans une forme à peine plus tangible que le rien, celui des jours, des nuits, de la lune et des mains ouvertes.
Ce n’est pas écrire en ressassant sa douleur, c’est la transformer, la sublimer, lui redonner une lumière pour que nous puissions avancer. C’est cesser de s’appesantir dessus. Et même la joie la plus pure, la plus absolue revêt la couleur de l’ombre parce que nous la savons insaisissable et mourante à l’instant même où nous pensons la contenir. Et même les pires souvenirs se figent et vacillent avant de disparaître, brisés. Je ne pense pas que la souffrance soit nécessaire pour écrire, loin de là. En revanche, je pense que nous n’écrivons jamais « pour rien », mais nous ne transmettons que des ombres, des reflets.

L’équilibre est dans le verbe, imprécis et fugitif, dans le souffle de nos voix et dans l’oubli de nos noms.