[Odin Project – Jour 16]

« Me reconnaissez-vous, Ombre ? » lança Voyageur. Il allait la tête haute. Son œil droit étincelant lançait des éclairs, le gauche demeurait terne. Son visage luisait dans l’ombre, au-dessus du large col monacal de son manteau. « Je vous avais promis de vous révéler mes noms. Voici ceux qu’on m’attribue : Aime-la-Guerre, le Sinistre, le Pilleur, l’Errant et le Troisième. Je suis le Borgne, le Très-Haut et le Perspicace. Je suis Grimnir et je suis l’Encapuchonné. J’ai autant de noms qu’il y a de vents, autant de titres qu’il y a de façon de mourir. Mes corbeaux se nomment Hugin et Muninn, Pensée et Souvenir ; mes loups Freki et Geri ; mon cheval est le gibet. »
Deux corbeaux d’un gris spectral, telles des peaux d’oiseaux transparentes, atterrirent sur ses épaules, plantèrent le bec à l’intérieur de son crâne, comme pour boire son esprit, puis s’éloignèrent à tire d’ailes.
Que dois-je croire ? se demanda Ombre – et la voix lui parvint de sous le monde, au plus profond, en un grondement bas : Tout.
« Odin ? » fit-il.
Le vent souffla le nom loin de ses lèvres.
« Odin », chuchota Voyageur – et le fracas du roulis sur la plage de crâne ne suffit pas à noyer ce chuchotement. « Odin », répéta-t-il, faisant rouler les deux syllabes dans sa bouche. « Odin ! » s’écria-t-il enfin, triomphant, d’une voix qui résonna de l’horizon à l’horizon. Le nom s’étendit, s’enfla, emplissant le monde tel le lourd battement du sang dans les oreilles d’Ombre.

in American Gods, Neil Gaiman

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[Odin Project – Jour 9]

Odin fut amené dans la colline.
Il s’arrêta soudain à la porte. Il recula, leva la main comme pour se la mettre devant les yeux, fit un pas en arrière. Arrivé du passage souterrain obscur… des ténèbres de poix de Hel, c’était comme s’il voyait une terre nouvelle montant, baignée de rayons d’or. Une shpère de feu dans un ciel clair. Immobile, ravi, il regarda fixement un moment jusqu’à ce que soudain, une souffrance douloureuse apparût dans son visage exténué et je sus que dans son esprit volait, oui, volait dans ses pensées l’idée que toute cette splendeur n’était qu’un mirage qu’il pouvait voir mais qu’il ne posséderait jamais.

Mais la vision ne disparut pas. Le soleil¹ le contemplait de deux yeux radieux, avec sa chevelure blod clair, la boisson de vie se trouvait dans le vase à côté d’elle, assise comme elle était dans le trône du ciel.

Elle le regarde. Et pour commencer, elle aussi croit qu’il est un mirage. Parce qu’elle a l’impression que c’est Loki qui se tient à la porte. Et comprend tout à coup que jamais Loki ne quittera ses pensées. Quel que soit le nombre de vies qu’elle aura. Même si elle est le soleil même. Elle regarde cet homme et reconnaît si bien ce corps svelte et fort, ce nez altier et les traits autour de sa bouche. Elle lui fait signe de s’avancer davantage et comprend alors que son erreur de vue tient à ce que le regarde de la déesse est d’or et dore tout ce qu’elle contemple. Ils étaient semblables, et tellement semblables même qu’on aurait pu les prendre l’un pour l’autre bien que, cependant, la différence fût immense. Les cheveux d’Odin, brun foncé et non blond doré. Ils ont l’air rouges parce qu’ils sont teints du sang de l’animal sacrifié. barbe brune. Sourcils sombres et regard pesant, yeux profondément enfoncés. Et le voici devant elle et elle voit qu’il n’ose pas encore se fier à ses yeux. Dans son regard affligé, elle discerne toujours le bruissement des ailes de corbeaux noirs sortis de Niflheimur. Pas sûr qu’il sache que l’un de ses yeux ne sera pas rendu à la vie. L’astre de son front sacrifié à la lune. Elle sent qu’il a besoin de vie et de guérison.

Extrait de La saga de Gunnlöd, Svava Jakobsdottir

1 : Le soleil est féminin en islandais.

[Odin Project – Jour 4]

Ce soir, je suis complètement crevée, ayant passé très peu de temps chez moi ce week-end. Je voulais quand même profiter de ce projet pour vous faire partager un extrait d’un poème qui évoque pour moi Odin.

Je crois que la mort est comme toi,
haute, pâle et droite comme toi,
des tempes formées dans la même voussure,
avec des yeux de mer, des yeux de lointain comme toi
et les même lèvres serrées à en souffrir.

Jag tror döden är som du,
hög och blek och rak som du,
tinningar i samma välvning gjutna,
havsögd, fjärranögd som du
och med samma läppar smärteslutna.

Karin Boye, Pour l’amour de l’arbre.
traduit du suédois par Régis Boyer.

Loki et son chant

Il se rappelait la vie des pierres et des plantes et de toute créature. Il ne connaissait pas seulement la vie des deux sexes mais également cette vie qui avait vécu avant que tout vivant se fût séparé en deux extrêmes inverses. N’importe quand, le souvenir pouvait arrêter la roue tourbillonnante et dépose un poème sur sa langue.

Je fus pluie
qui foula le serpent,
silex taillé.
Sur des rivages déserts
Je fus un frêne
fils et fille de femme
père du Loup…

Le poème mourut dans un éclat de rire comme s’il avait chanté un poème comique, il me prit par le cou et attira ma tête de sorte que mes lèvres effleurèrent la racine de ses cheveux et que je l’embrassai sur le front comme je faisais lorsque j’étais enfant tandis que le chant volait hors de sa poitrine, et je ne doutais pas plus maintenant qu’auparavant que Loki m’eût connue dans toutes ces vies. Et son chant suscita un poème dans mon sein et éveilla en moi parole sur parole parce que je savais que je voulais être le serpent qu’il humidifiait, le feu qu’il allumait et un arbre sur le rivage à ses côtés. Je ne pouvais m’imaginer les souvenirs de Loki sans moi.

In La saga de Gunnlöd, Svava Jakobsdottir