[PBP] V – L’Appel et la validation sociale

Kelly Louise Judd

Les discussions sur la valeur de l’appel semblent réapparaître ces dernières semaines. Outre le fait que je trouve le timing de l’année « marrant » pour parler de cette question, il y a des points de vues et des comportements que je trouve malheureusement assez binaires dans les réactions.

Je ne ferai pas de récapitulatif sur les différentes configurations, simplement, un rappel grossier et généraliste : faut-il être appelé par les déités pour les suivre / les intégrer à notre pratique ?

Ce n’est pas tellement la nature des principales remarques qui me fait lever le sourcil, mais plutôt leur formulation.

En gros, la donnée généralement avancée du côté francophone (pour le peu que j’ai vu du côté anglophone, c’est totalement différent) c’est grossièrement résumé : « mais non, vous n’avez pas besoin d’être appelé, premièrement c’est une légende, et de toutes façons, la notion d’appel c’est rarement une lumière qui descend du ciel ».

Qu’il n’y ait pas besoin d’être appelé pour pratiquer / honorer les dieux. Ouais.
Maintenant, je vais rentrer dans le lard, ce qui me fait bondir, c’est cette espèce d’implicite : non, il n’y a pas besoin d’appel. Moi j’en ai pas eu. D’ailleurs c’est une légende. Mais bien sûr. Donc quand vous n’avez pas vérifié ou expérimenté personnellement une situation, vous préférez la réfuter ou la ranger dans la case des légendes…

Ensuite, la manière dont on présente l’appel, sa représentation idéalisé (l’idée des trompette ou d’une élection divine et autres conneries) montre un paradoxe : vous n’y croyez pas, en tout cas pas pour vous, mais vous le considérer quand même comme un truc « bien » ou en tout cas les mots que vous choisissez pour décrire ce processus sont de l’ordre de l’idéalisation, comme si non seulement vous y croiriez, mais qu’en plus vous lui prêtiez une valeur surajoutée. Pour après le dénigrer en disant que ce sont des légendes. En d’autres termes, vous vous formatez votre propre case : l’appel est une élection. Je n’ai pas ressenti l’appel. Donc je dis que l’appel c’est une légende, parce que sinon d’après ma propre perception, je n’aurai pas le droit de pratiquer / je ne suis pas assez bien.

En gros, vous confondez « appel » et « validation sociale ». Il y a une ambivalence très forte dans ce type de comportement : d’un côté on le dénigre ou le minimise, de l’autre, on essaie tout de même de se justifier de ne pas avoir « reçu d’appel » et d’être en droit de pratiquer. Si vous ne considériez pas un tout petit peu, vous n’auriez probablement pas besoin de cette justification.

Marrant, si je prend des gens qui ont vécu un processus d’appel, il auraient sans doute envie de vous dire « Ah une légende ? Ecoute, prend ma place, vas-y je t’en prie. Je reviens dans une semaine et on en reparle. See ya. »

L’appel n’est pas une élection divine, un texte neuneu avec une déesse toute gentille et les Dame du Lac de Zimmer Bradley comme décor. Si vous le pensez, premièrement merci d’avoir jeté toute culture générale / anthropologique / ethnologique aux orties. Bravo, venez pas vous plaindre qu’on ne prend pas le paganisme au sérieux, ce type de comportement ne fait rien pour (puisque apparemment ca tient à cœur de tellement de monde d’être reconnu et validé socialement). Alors, certes, nous ne sommes pas dans la culture d’une tribu sibérienne (par exemple) ayant son propre système et référentiel, il n’empêche que même si les schémas sont nombreux et relativement complexes, un certain nombre de figures se dégagent : appliquer aveuglément un référentiel externe à notre culture est bancale, mais justement, la façon dont l’appel est évoqué par certains est différente mais cela ne l’empêche pas d’exister. (Ca serait intéressant un jour d’avoir une étude ethno / anthropo des courants néo/païens en Occident.) Prenons un exemple que l’on retrouve aisément sur bien des blogs : combien d’entre nous évoquent leur enfance en mettant en relief des éléments qui, d’après eux, sont des détails marquants et pouvant être apparenté à leur pratique d’adulte ?

Le problème c’est qu’en « pour » ou en « contre », l’appel a l’air d’être vu comme quelque chose de mélioratif, comme si cela faisait de vous une personne plus apte, plus légitime ou quoi, alors que l’appel est un processus factuel avec des conséquences qui le sont plus ou moins. La seule chose qui peut faire de vous une personne légitime, c’est vous même, par votre pratique (pratique incluant la pratique elle-même et le comportement personnel, et pas uniquement dans les situations « païennes ».)

Examinons un exemple assez proche : celui de la vocation dans le Catholicisme (parce que non, Christianisme c’est trop général).

A – Une personne peut avoir la foi.
B  – Une personne peut avoir la foi, et suffisamment de vocation pour choisir d’entrer dans les ordres et de se consacrer à Dieu.

Est-ce que la personne B vaut mieux que la personne A ? Non. Est-ce qu’elle est mieux vue par Dieu ? Non. Est-ce que cela signifie que la foi de la personne A est inférieur à celle de la personne B ? Non.

Si vous pensez que la personne B a entendu des trompettes d’airain pour lui signifier sa vocation et que tout est super facile pour elle, vous vous gourez lourdement les enfants. A titre d’exemple (incomplet puisque je n’ai pas lu toutes les œuvres), mais Sainte Thérèse d’Avila n’avait pas l’air d’avoir la vie méga facile avec tout qui roule. Sa vocation (son appel) a plutôt été de l’ordre du TGV en pleine gueule avec jus de citron sur les plaies. Nan mais c’est connu, le Chritianisme, c’est de la merde. Au lieu de lire Maître Eckart, on va lire Z. Budapest, hein. La personne B n’est pas meilleure que la personne A, sa foi n’est peut-être pas plus forte, c’est juste qu’elle est prête à se consacrer à Dieu d’une manière différente, et d’orienter sa vie d’une certaine manière pour qu’elle coïncide avec sa vocation.

Là où les choses sont un peu différentes, c’est que, du moins pour ce que j’ai pu en lire, l’appel dans le Catholicisme m’a l’air présenté de manière un peu moins « trash » (encore que…). Une large partie du néo-paganisme semble présenter l’appel comme un fait presque désirable, sympa : il diffère largement des sociétés traditionnelles ou même d’autres franges du (néo) paganisme sur ce point. Dans les sociétés traditionnelles (je parle ici de certaines tribus sibériennes évoquées dans un livre de Juha Pentikainen) les gens faisaient au contraire tout pour se tenir à l’écart des esprits. Et même dans certaines franges (néo) païenne évoquées précédemment, les récits que l’on peut lire n’ont rien de franchement hilarant : se gaufrer un TGV en bagnole, c’est peut-être marrant de le voir sur une vidéo des Jackass, moins de le vivre IRL.

On pourrait décrire l’appel comme un processus factuel avec des conséquences qui le sont plus ou moins, mais le mot « appel » est trop connoté et semble évoquer quelque chose de mélioratif, comme s’il plaçait la personne au-dessus des autres, alors que ce n’est pas le cas.

Non, il n’y a pas besoin d’avoir un « appel » pour honorer une déité. Après, certains types de pratique sont une question effectivement d’aptitudes et tout le monde ne peut pas tout faire : une personne peut savoir dessiner mais ne pas avoir l’oreille musicale. Cela la rend-t-elle meilleure que celle qui sait faire l’inverse ? Non. Différente oui. Meilleure non.
Oui, l’appel peut-être différent, plus ou moins visible et je pense qu’il diffère suivant les chemins que l’on a emprunté, que l’on emprunte et en fonction de ceux que les déités / esprits souhaitent nous voir emprunter.
Oui, cela peut être plus ou moins violent, mais notre faculté à accepter et à lâchez-prise sans vouloir tout contrôler ou en se croyant aussi fort qu’eux modifie aussi beaucoup l’intensité du choc (j’ai une image graveleuse en tête que je vous épargne).
L’appel et la légitimité sont deux choses différentes. Et la « technique pure » ne rend pas une personne meilleure qu’une autre, parce que nous sommes dans un champs de pratique qui ne peux placer d’un côté la personne et de l’autre « l’outil ». En d’autres termes, si vous êtes méga skill, mais que vous ne vous sentez plus pisser, vous risquez d’avoir des ennuis. Idem si vous êtes paresseux. Par contre, une personne peut-être moins « douée » au départ mais qui fait de son mieux, appel ou pas appel (suivant les types de pratique hein) ira sûrement plus loin que le potentiel de départ aurait pu le laisser supposer.
Non, ce n’est pas une légende. Vous pouvez y croire ou ne pas y croire, en fonction de votre expérience ou avis personnel, mais pourquoi vouloir appliquer votre paradigme à tout le monde et invalider le chemin d’autrui parce qu’il ne colle pas au vôtre ?

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