Oberourien ar speredoù : travailler avec les Esprits

Les Spirit Workers du XXIe en mode commando. Ah bon, ce n’est pas ça ?

Les Spirit Workers du XXIe en mode commando. Ah bon, ce n’est pas ça ?

Ces dernières années, le fait de travailler avec les Esprits est devenu, sinon plus populaire, du moins nettement plus flagrant et exprimé, alors que c’était auparavant une pratique beaucoup plus silencieuse, et qui ne possédait pas nécessairement d’étiquette spécifique pour la qualifier. Avec l’influence grandissante d’un certain nombre de blogs anglo-saxons, le terme de « spirit-working » (travail avec les Esprits) est devenu courant, y compris dans le monde francophone.
Un soir d’août, pendant une sympathique discussion en bonne compagnie, pour rire, nous avons cherché une alternative à la dénomination anglaise de « spirit-worker » (parce que merde à l’hégémonie des ricains), et comme deux d’entre nous parlaient breton, les termes ont été cherchés dans cette langue. Littéralement, « oberourien ar speredoù » désignent les « ouvriers des Esprits ». Dans La légende de la Mort, Anatole Le Braz mentionne que l’Ankou est appelé l’ouvrier de la mort (oberour ar maro). Voilà pour la petite histoire (parce que tout est pour la Bête et pour le swag).

Concrètement, voici une petite introduction au travail avec les Esprits. Introduction qui ne se prétend nullement exhaustive, juste histoire de débroussailler un peu et d’éviter les potentiels foirages monumentaux.

1. Les Esprits ne sont pas vos potes. En tout cas pas au début. Si vous avez certains intérêts en jeu, gardez toujours à l’esprit (haha) que c’est aussi leur cas. Que tout marche sur le principe du donnant-donnant, et que rien n’est gratuit. Comme dans le monde physique, une bonne dose de pragmatisme et de bon sens est foutrement plus que recommandée. Si une proposition vous paraît trop belle pour être vraie, c’est probablement qu’il y a une couille quelque part.

2. Si vous réussissez toujours à faire absolument tout ce que vous voulez, s’ils vous acceptent tous du premier coup, sont sympas et mignons, si tout marche toujours comme sur des roulettes et si vous ne rencontrez jamais aucun obstacle, et qu’il n’y a aucune obligation en retour, alors il y a de fortes chances que : a) ce soit dans votre tête. b) que vous soyez en train de vous faire enfler de manière magistrale.

3. Vous avez envie de bosser avec Eux ? Vous avez vraiment envie de bosser avec Eux ? Ok. Réflechissez bien. Parce que quand le processus sera vraiment entamé, il y a 90% de chances pour qu’à un moment où à un autre, vous ayez envie de vous rouler en boule en position foetale en pleurnichant sur votre désir de retrouver (ou d’avoir) une vie normale. Sauf que, error 404, on ne revient PAS en arrière. Ce n’est pas un jeu de PS4 que l’on met en pause. Ce sera tout le temps, avec des périodes d’intensités variables, des hauts et des bas. Commencer le boulot avec Eux, c’est comme devenir parent : c’est à vie. (Et sans parler de la garde alternée).

4. Entre être un peu trop prudent et se montrer trop laxiste, il est préférable de se montrer un peu trop prudent (sauf circonstances vraiment extrêmes, urgentes etc). Une des modes actuelles c’est de penser-merci les bouquins de wicca 101 et les conneries New Age- que « tous les arbres sont nos amis et veulent bien nous donner de l’énergie » ou de considérer que le travail avec les Esprits, c’est un loisir du dimanche que l’on peut s’accorder quand notre vie est un peu morne et que l’on a du temps libre. Bullshit. Soit vous bossez avec Eux, soit vous ne bossez pas avec Eux. Si vous avez le loisir de pouvoir mettre sur ‘pause’ quand ca vous arrange vous, alors vous ne pratiquez pas, vous faites mumuse. Allez faire du scrapbooking à la place.

5. Il est possible d’entrer en contact avec un certain nombre d’Esprits. Les types d’Esprits (des lieux, plantes, animaux etc) varient suivant les lieux où l’on habite, les personnes, etc. Mais il y a un monde entre percevoir un Esprit une fois, parvenir à communiquer avec lui, conclure un bref échange et en faire réellement un Allié. Dans un certain nombre de littérature, il est par exemple fait mention du parallèle entre la puissance d’un chaman et le nombre de ses Alliés. Avoir un Allié, c’est comme avoir un ami proche. Cela demande du temps, des interactions spécifiques, mais aussi -ce qui est moins souvent dit- des buts et des « procédures » communes.

Pinelopi Vassilaki

6. Encore un postulat politiquement incorrect dans notre société où tout le monde devrait pouvoir tout faire quand et parce qu’il en a envie : non, ce n’est parce que tel ou tel Esprit vous fait kiffer votre mère ou parce que c’est marrant vous avez pleins d’images de lui dans votre piaule qu’il en aura forcément quelque chose à carrer de votre gueule.
Et non ils ne sont pas tous gentils, prêt à vous rendre service et à vous accueillir les bras ouverts parce que vous allez une fois par mois en ballade dans la forêt avec une jolie robe et un panier en osier, une pierre de lune autour du cou. Au passage, j’aimerai un jour voir qui a les couilles d’aller de nuit dans une forêt. Qui avoue s’être pris une flipette de tous les diables. Qui y va avec un couteau de chasse dans le treillis. De mémoire, je me souviens d’une seule et unique personne (je ne citerai pas le pseudo par discrétion, mais je m’en rappelle très bien) qui a avoué un truc du genre sur son blog, une rencontre nocturne avec un blaireau. Et 7 ans après, je pense toujours la même chose : « putain, une qui pratique pas pour le décorum. » Respect Meuf.

7. Avant de conclure le moindre accord, demandez-vous ce que vous attendez réellement de cet accord. Non seulement aujourd’hui, mais aussi demain, et dans le futur. Examinez en soigneusement les termes. Pesez avec attention ce que vous êtes prêts à offrir. Posez vous également la question de savoir pour quelles raisons l’Esprit est prêt à conclure cet accord avec vous. Qu’est-ce que cela lui apporte à lui ? Est-ce que cet accord peut être renégociable ? En bref, comme avec les banques et les assurances, faites gaffe AVANT.

8. Faites attention aux offrandes que vous leurs faites. Il est parfaitement acceptable, voire même recommandable de leurs offrir des denrées alimentaires telles que spiritueux et alcools divers, lait & miel, encens. Par contre, en ce qui concerne les offrandes d’objets qui vous appartiennent, et encore plus, des éléments organiques (cheveux, sang, sperme, etc), faites particulièrement attention. Ce n’est pas pour rien que ce sont des « matériaux de bases » dans la magie traditionnelle : ce sont les plus puissants vecteurs de votre essence. Les éléments organiques ne devraient, à mon avis, jamais au grand jamais offert à des esprits de passage. Vous n’allez pas copuler avec un ou une inconnu(e) sans utiliser de préservatif, pas si vous avez deux sous de bon sens, n’est-ce pas ? Eh bien c’est pareil avec les Esprits. Les offrandes de ce type peuvent se faire avec des Esprits qui sont devenus des Alliés. Sinon, vous pouvez toujours faire le guignol, quand vous enchaînerez les merdes allant des douilles de santé cheloues aux obligations toujours grandissantes etc, vous ne viendrez pas pleurer. C’est Darwin qui sera content.

9. Il y a des Esprits (presque) partout. En ville. A la campagne. Dans les cimetières. Les catacombes. Les carrières. Les chemins. Les parcs. Les greniers. Les jardins. Les haies. Les grottes. Les montagnes. Les sources. Les Cairn. Les dunes. Les écoles. Les plages. La mer. Les calanques. Les volcans. Les caves des immeubles haussmanniens. Etc. On ne les perçoit pas forcément tous tout le temps et partout. Certains peuvent se montrer cool avec vous et pas avec vos amis. Et vice-versa.

10. Les Esprits sont, dans la majorité des cas, plus balèzes et possèdent un aperçu des choses plus larges que nous. Par contre, leur champ d’actions peut se trouver plus ou moins limité suivant leur nature. Et ils ne sont pas forcément au fait des modus operandi contemporains. Ceci peut parfois s’avérer dangereux ou délicat dans certains contextes, mais peut aussi être un formidable avantage dans d’autres circonstances extrêmes quand on est obligé de se montrer plus retors qu’eux.

11. Soyez conscient de vos forces et de vos faiblesses. De vos désirs. Surtout les plus refoulés. De vos mécanismes internes. De la cohésion ou des dissidences au sein d’un groupe si groupe il y a. Parce qu’Ils jouent dessus plus souvent qu’on ne pourrait le penser. Plus vous vous connaissez, moins vous risquez de vous retrouver en bad ou stupidement appâtable. Pareil, prenez conscience de vos limites, de ce que vous êtes prêts à sacrifier, et de votre « stock intouchable ». Et ne dites jamais tout.

12. En guise de conclusion, on peut considérer qu’il n’est pas inutile de se constituer une base de données stratégiques avant tout deal, qu’il soit prévisible ou non. Pour ce faire, lisez/regardez des films : des articles par-ci par là, des contes, des légendes, les mythes, le folklore mais aussi des stratèges, de la fantasy, de la poésie, des romans noirs. Parfois, des films comme la série des Die Hard ou The Expendables peut comporter une petite pépite de quelques dixièmes de secondes qui sera utilisable un jour. Cela peut prêter à sourire, mais ce type de films comporte deux paramètres potentiellement très exploitables et utiles : un humour plus ou moins cynique / lolesque  etc et un effet de surprise : si un Esprit a sans doute déjà été confronté aux trucs des légendes anciennes (qu’il est néanmoins bon de connaître, parce que, oui, ca marche), il y a moins de chance qu’il soit au fait de certains tour de passe passe d’un film d’action avec Bruce Willis. Même si ca peut paraître ridicule. Le ridicule ne tue pas, mais parfois, il sauve.

« Faire le Travail » (Mois pour Frigg)

« C’est ton Travail. Ce n’est pas à toi de décider si c’est utile ou non. Fais-le. Point. « 

Le travail de Frigg est ce que j’appelle un « travail invisible ». Comme ses corollaires, les tâches ménagères, souvent décriées aujourd’hui. Combien de fois entendons-nous que telle personne étant à la maison toute la journée, elle a n’a rien à faire de ses journées, qu’elle peut se reposer toute la journée. Qu’elle n’a que ca à glander.
Le sous-entendu étant que seul le travail extérieur compte, le travail monétaire, visible, est le seul qui soit reconnu socialement, validé par les pairs et respecté. Pour tous les autres types de taf, vous pouvez vous grattez niveau respect ou reconnaissance. Et par reconnaissance, je n’entends ni ovations ni remerciements, ni acclamations. Juste reconnaître que telle tâche prend du temps, qu’elle est coûteuse en terme de « temps libre » pour la personne qui l’effectue, qu’elle n’est pas forcément faite « parce que la personne aime ca ».
L’invisibilité du Foyer en tant que lieu de pouvoir, de réalisations, de travail. On pense à la figure de la femme/l’homme au foyer (avec ou sans enfants), bien sûr. On peut en rajouter d’autres : ceux qui travaillent chez eux et qui sont dans l’imaginaire social « libre de faire ce qu’ils veulent quand ils veulent,  sans impératifs, sans dead line. Les chômeurs. On peut rajouter aussi « la double journée de boulot » : les tâches du Foyer quand le Travail Visible est terminé.
On pourrait nous rajouter nous. Nous tous. Les Sorciérons. (Un jour je le ferai breveter ce terme ;o j’ai été inspirée le jour où je l’ai inventé, pour les besoins d’une histoire pour enfants que je voulais écrire. Par ce terme, je désigne les « sorcières » mais aussi tous les types de pratiquants, parce que les termes anglophones me broutent. C’est dit.)

Les Sorciérons, qu’ils aient ou non un Travail Visible, ont un Travail Invisible.
Dévotions, prières, rituels, voyages, utiseta, seiðr, divinations, peinture, écriture dans ses journaux / blogs / mails, bricolages-ciérons, recherches, guérisons diverses, rituels, préparations, échanges, tirage pour les autres, mettre ses données à jour, faire les offrandes… j’en oublie. La liste est variées, les choix multiples, les journées longues, les sentiers uniques.

Travail Invisible.

Facultatif ? Non. Vous êtes un Sorciéron ou vous ne l’êtes pas.
Si vous l’êtes, vous avez votre Travail Invisible. Que vous le voyiez ou non. Que vous le teniez ou non pour un Travail. Et si vous ne le reconnaissez pas pour vous, personne d’autre ne le fera. Personne ne prendra soin de vous à votre place. Personne ne posera les limites pour vous. Ne vous faites pas bouffer, Petits Mignons Ciérons.

Quel rapport avec Frigg ?

Son Travail est Invisible.

Elle ne se pend pas à un arbre pour ramasser les runes. Elle ne porte pas de bol dans une caverne. Elle n’a pas les pommes de jouvence. Elle ne chamanise pas (dans les textes, elle a une cape en plumes de faucon, mais contrairement à Freya, on ne la voit jamais s’en servir.) Elle ne va pas buter des géants. En apparence, elle ne glande rien. On sait qu’elle file. Mais on ne l’entend pour ainsi dire jamais. De temps en temps, elle essaie de faire en sorte que le Vieux ne rajoute pas une connerie de plus à son compteur, ou ne poutre pas les Lombards (de mémoire). Que lui et Loki arrêtent de s’insulter.

Personne ne la voit filer. Personne ne la voit jamais faire. La seule et unique « action performative », c’est quand elle fait prêter serments à toutes les créatures pour qu’elles ne blessent pas Balder. Et elle se foire.
Pour une fois qu’elle fait un truc Visible, elle se viande. Avouez que c’est quand même pas de bol.

Parce que son vrai pouvoir n’est pas Visible. Elle file le Wyrd. Elle accompli un travail en planque, derrière les Nornes. On pourrait penser que c’est mineur. Un détail. Oui elle file, et alors ? Et alors ?
Réfléchissez à la chance que représente un destin sur lequel il est possible d’agir. Qu’il est possible de modifier, au moins un peu. Imaginez que cela ne soit demain plus le cas ? Imaginez. Allez, disons que demain, un gus se pointe et vous dit que vous allez faire ca, parce que vous n’avez plus d’orlög qui va influencer votre wyrd, que tout est plié, et que si vous ne le faite pas, c’est toute la lignée des ancêtres qui va morfler.

Juste « imaginez ». Vous le sentez le monstrueux merdier cosmique, au niveau humains et divins que cela serait si Frigg ne filait pas la matière des Nornes ?
On peut dire que Frigg provoque la mort de Balder telle qu’elle a lieu, puisqu’elle ferme des possibles, mais on peut aussi dire que, la mort de Balder semblant assez curieusement orchestrée par le Vieux, elle est aussi celle qui fait la main invisible (pardon Smith) : si Balder ne mourrait pas comme cela, les événements n’auraient pas lieu de la sorte, pas de chuchotements sur le bûcher funèbre, pas de Draupnir glissé en douce, pas de retour après le Ragnarök et pas de Gimlé étincelant.

Pendant que Odin va secouer une völva morte, qu’il galope partout comme un gros chien fou, Frigg fait son travail de son côté. Mais il n’y a aucun texte pour le raconter. Et quand on parle de Frigg, on a oublié son travail. Qui n’est ni visible, ni extérieur. Ni flamboyant. Frigg est devenue la déesse de la machine à laver le linge et du moutard que l’on torche. « Epouse de ». Ben voyons.
Franchement, le concept de « parure de banc », ca vous parle ? En tout cas, les déesses ne sont pas des parures de banc. Ni Frigg. Ni Freya. Ni Iðunn. Ni Sigyn. Ni aucune autre. Qu’elles vous semble ou non intéressantes. Qu’elles soient ou non « visibles ». Qu’elles vous semble ou non « utiles ». Que vous les aimiez ou non.

Vous voulez honorer Frigg ?
Prêtez attention au temps qu’il faut à autrui pour faire des choses que vous considériez comme allant de soit jusque là. Considérez ces choses faites quotidiennement comme des grâces, et non comme des dus.

Et :

Faites votre Travail Invisible.
Même si vous en avez marre.
Même si c’est dur.
Même si ce n’est « pas classe. »
Même si personne ne le sait.
Même si personne ne le reconnaît.

Faites votre Travail Invisible.

Vous n’êtes pas tout seul.

Les chats. C’est bien les chats. Dixit LA MORT dans Pratchett. (auteur du gif inconnu)