[Odin Project #4] Un dieu fourbe ?

Comme cela a déjà été mentionné plusieurs fois précédemment, Odin était un dieu craint et considéré comme fourbe. Encore aujourd’hui, j’ai été plutôt étonnée, en lisant certains forums et en discutant avec des ami/e/s, il est toujours un dieu dont on se méfie voir dont certains ont peur. Pour certains c’est en raison de ce qu’il dégage comme énergie, pour d’autres c’est parce qu’il est perçu comme prêt à vous rouler dans la farine si le besoin s’en fait sentir (pour résumer brièvement une partie des échanges / lectures. Ceci étant, cela n’est bien évidemment pas une vérité générale.)

Est-ce que cette réputation est justifiée ?
Dans les textes, il est rarement vu sous un jour vraiment positif. Quand il apparaît, sous un déguisement, chez les humains, il y a effectivement du grabuge dans la plupart des cas. Dans Les énigmes de Gestumblindi (une partie de la Hervarar saga) et dans le Vafþrúðnismál, -on va résumer grossièrement- il se pointe pour une partie de devinettes et dans les deux cas, il termine par une pirouette en demandant à Heidrekr et Vafþrúðnir « ce qu’Odin murmura à l’oreille de son fils [Baldr] sur le bûcher funéraire de celui-ci ? » (« Oui, non, zbradaradjian ». Pardon aux familles comme dirait Babette.) Evidemment, les deux gars ne peuvent pas répondre. Le géant reconnaît qu’Odin est le plus sage. Le roi Heidrekr se barre en se transformant en faucon, se fait couper la queue. Dans les deux cas, il s’en tire par une pirouette.

On retrouve au fil des textes, (au pif dans le Hávamál : la strophe 110, faisant état d’un serment prêté sur l’anneau. Serment rompu par Odin.) plusieurs mentions de sa « fourberie ». Je ne rentrerai pas aujourd’hui dans le cas du « Odin, fauteur de malheur ? » mais en gros, il est présenté comme un dieu à qui l’on ne peut pas se fier. Il n’est pas un dieu de la justice comme Tyr et il n’est pas non plus un dieu de la guerre et de la force comme Thor. On ne le voit pas directement sur le champ de bataille, par contre, il les provoque. Il n’arbitre pas les conflits, et il n’hésite pas à favoriser ses préférés, mais c’est souvent à double tranchant.

Odin possède une connaissance redoutable, et il a des moyens pour avoir des informations : ses corbeaux, la pratique du Seiðr, Hliðskjálf… On peut donc raisonnablement supposer qu’il a la possibilité d’être au courant de ce qui peut advenir, ou d’un certain nombre de potentialités. Un stratège ne sait pas à l’avance comment une bataille va tourner, par contre, il sait réagir rapidement aux mouvements de l’ennemi et s’adapter le plus efficacement possibles aux changements et à la topographie d’un terre. La fourberie d’Odin pourrait provenir en partie du fait qu’il s’adapterait en fonction de l’évolution de la situation, quitte à revenir sur sa parole. Ce n’est qu’une supposition, et on pourrait objecter que cela n’est pas une raison (en même temps, dieux ou pas, si nous pouvons avoir notre avis sur quelque chose, premièrement nous ne connaissons pas toutes les motivations et deuxièmement, je pense qu’il est toujours facile d’avoir un avis extérieur…) mais il n’est pas illogique de penser qu’il se contente de faire ce qui est le moins nuisible sur le long terme.
Prenons l’exemple de Tyr qui met sa main en gage dans la gueule de Fenrir pour qu’il se laisse attacher. D’un côté il a rompu un serment, de l’autre il s’est sacrifié « pour le bien général ». Rien ne dit dans le mythe que c’était facile pour lui. C’est un peu complexe à résumer comme ça, mais Odin endosse peut-être lui aussi ce rôle de briseur de serment parce qu’il y est d’une certaine manière tenu par sa position.
Et donc, est-ce que sa réputation est justifiée ? Pour moi, oui et non. Parce qu’on ne peut pas demander à un dieu-stratège qui a sans doute des raisons particulières d’agir de faire autrement pour des raisons X ou Y mais je ne pense pas que le stratège le fasse par pur plaisir. Je ne pense pas que cela l’amuse particulièrement de devoir agir comme il le fait. Ses roueries ne sont pas systématiques et l’interprétation des textes est toujours sujette à caution : on ne sait pas si dans certains cas certains traits n’ont pas été forcés, dans quelle mesure.
Après, il est évident que les buts qu’il poursuit sont particuliers, et pas forcément intelligibles, mais le ranger définitivement dans la case « oui » ou la case « non », c’est premièrement penser que nous sommes en mesure de comprendre parfaitement les dieux, que nous avons suffisamment de preuves irréfutables -d’un point de vue intellectuel / ressources- pour l’affirmer avec certitude. C’est aussi se ranger à ces avis manichéens qui classent les dieux en deux catégories, les « lumineux » et les « sombres », alors que nous n’avons en réalité aucun moyen de mesurer à l’avance l’impact qu’une déité aura sur notre vie. Personne n’est tout bon ou tout mauvais, par contre, se dire que l’on peut potentiellement se faire rouler n’est une idée plaisante pour personne, alors c’est plus facile de s’illusionner, dans un sens ou dans l’autre. Pour moi c’est un peu comme se dire « ah non, l’idée que les dieux puissent être, à leur manière, réels, c’est beaucoup trop flippant, alors je vais dire que ce sont des projections, des archétypes. Ca, ca me fait vachement moins peur. » [note : Je ne dis pas que toutes les personnes considérant les déités comme étant des archétypes le font par peur. 😉 Le sujet avait été abordé un peu plus en détails et de manière plus nuancée ici.]

[Odin Project – Jour 28]

Herjan « seigneur des armées », Hjalmberi « porte-heaume », Herteitr « joyeux parmi les guerriers », Hnikarr « qui frappe », Sigfödr « père de la victoire », Valfödr « père des occis », Atridr « assaillant », Biflindi « secoueur de bouclier », Vakr « alerte », Ofnir « provocateur », Herjafödr « père des armées »… nombreux sont les noms d’Odin qui se rapporte à sa fonction guerrière.

Au-delà de l’aspect purement guerrier qui a déjà été plus ou moins abordé au cours du mois écoulé (notamment par rapport à la fureur guerrière ou par rapport à son lien avec la mort), Odin est lié à la stratégie militaire, à l’art du combat. C’est un calculateur avisé et redoutable qui sait exactement quand frapper et comment utiliser la ruse pour remporter la victoire.

Les origines d’Odin sont floues et il fort probable qu’il ne possédait pas au début tous les attributs qu’on lui rattache maintenant. Sans doute un dieu mineur à l’origine, il a sans doute gagné progressivement du galon avant d’évincer d’autres dieux pour parvenir à une position dominante. Odin était un dieu craint et il est mentionné quasi systématiquement que sans doute, la vénération dont il faisait l’objet était empreinte de crainte et de superstition. C’est Dumézil qui introduit la notion de société tripartite, divisant le monde en trois classes : les rois, les guerriers et les agriculteurs (en gros). La première classe est aussi généralement en possession du pouvoir divin. Odin,  Thor et Freyr peuvent être considérés comme les dieux principaux de ces trois classes.
Odin n’avait clairement pas la préférence du peuple, à la fois parce qu’il était le dieu des classes dirigeantes et sans doute parce qu’il n’était pas considéré comme fiable.
Chez Odin, les fonctions de « Père du Ciel » (qui sont sans doute à mettre en parallèle avec son mariage avec Jörd, déesse de la Terre) et celles liées à la guerre sont étroitement corrélées aux attributs de base du dieu Tyr. Au fur et à mesure de l’évolution de la société, Tyr a progressivement perdu son statut de guerrier et de défenseur pour devenir l’image d’un dieu lié à la justice et au droit. Freya Aswynn suppute que Tyr était sans doute au départ pourvu de la ruse et de la malice, avant qu’Odin ne les « récupère ». Je préfère quant à moi une autre théorie (l’idée ne vient pas de moi) : au fur et à mesure de l’évolution de la société, Odin s’est progressivement retrouvé lié aux classes dirigeantes, et son statut de guerrier aurait alors été « entaché » par la corruption et la ruse qui les caractérisaient. Son lien avec les arts militaires devant également venir de là.

Avec cette évolution peut s’expliquer son second mariage avec Frigg, qui est une sorte de « raffinement » des fonctions de Jörd. Je pense que l’histoire de Rind sert surtout d’explication eschatologique, comme le Ragnarök et l’introduction de Balder.

Source : Les noms d’Odin cités au début de l’article sont tirés du livre de Edred Thorsson, Runelore : Manuel de runologie ésotérique, Pardès, 1994, traduction de Anne-Laure et Arnaud d’Appremont

PS : Il est évidemment que je n’aurai pas le temps d’aborder toutes les autres notions restées dans ma sacoche d’ici le 30 novembre. Par contre, je pense prévoir une bibliographie succincte pour le dernier jour, en plus de mon blabla. Je suis désolée de ne pas avoir à chaque fois les références précises, je n’aurai jamais pensé en venir à des articles comme cela sur mon blog, et puis je ne suis pas en train d’effectuer un travail universitaire ou d’écrire un livre non plus