[Odin Project #28] Si par une nuit d’hiver un Voyageur…

Une anecdote marrante, sans importance ni signification particulière. Juste des coïncidences qui font sourire après coup. 
Note : Le titre de l’article est emprunté au titre d’un roman d’Italo Calvino.

Automne ou Hiver 2004, le soir dans une rame de RER. Nous bavardons, une amie et moi, de tout et de rien. Un arrêt, un type monte. Un semi-vieux. La rame est pratiquement vite. Je me souviens très bien du moment où je l’ai vu monter, avec son chapeau foncé et son pardessus bleu marine qui flottait. Un grand type, aux cheveux gris et courts avec des yeux bleus perçant qui a parcouru la rame du regard.
Et je me suis mise à penser que non, non, à tous les coups, il allait venir se mettre à côté de nous. Et qu’il en était hors de question. Quelques secondes avant de détourner les yeux, la méthode que nous sommes nombreuses à connaître dans les transports, pour ne pas avoir de problèmes, ou quand il est tard, parce que l’on en a marre du « Salut, t’es/vous êtes charmante/s ». C’était raté. Du coin de l’œil, j’ai vu le type esquisser un demi-sourire et se diriger vers nous. « Bonsoir » a-t-il dit avec un grand sourire. Nous avons maugréé « bonsoir », peu disposées à entamer une discussion avec un inconnu. Il s’est assis en face de moi, juste à côté de l’amie.
Et s’est à nous poser des questions, en vrac. Lesquelles je ne m’en rappelle plus. En revanche, je sais qu’il a parlé de livres et nous a demandé si nous lisions, nous a félicité pour la réponse affirmative. Il a ajouté mélancolique que ca devenait rare. Il répétait régulièrement « Vous me suivez n’est-ce pas ? »
Au bout d’un moment il a dit qu’il aimait bien monter dans les trains et aller au hasard pour parler avec des gens, que c’était souvent intriguant et qu’il n’y avait pas de hasard. « Je voyage, sans raisons précises. » a-t-il dit. Il m’a désigné du doigt rapidement, hilare. « Vous quand je suis monté, j’ai tout de suite senti que vous ne vouliez pas que je vienne ? » « Oui. »  « C’est pour cela que je suis venu. C’est bien, au moins vous êtes honnête. C’est préférable. » Il a parlé avec l’amie. Et au bout d’un moment, je me rappelle lui avoir demandé « Vous faites quoi comme métier ? »
Il m’a regardé, a sourit, et a répondu d’un ton laconique « Oh, beaucoup de choses. Oui. Vraiment beaucoup de choses. C’est difficile à dire. » « Nan, mais globalement » ai-je insisté. Il était soudainement devenu vital pour moi de savoir ce que ce curieux bonhomme faisait dans la vie. « Disons que je m’occupe principalement des anciens combattants. » « Comment ca ? Vous travaillez dans une association ? » « Non, pas exactement, bien que oui, ca pourrait être ca, enfin, disons que je les protège, je m’assure que chacun d’entre eux est bien récompensé pour ce qu’il a fait. Ce n’est pas tout, mais c’est ma principale occupation, on pourrait dire que c’est mon métier. » Il s’est tu et a dit « J’aime bien cette image d’une association. Oui… »
Il se marrait.
Je me souviens aussi qu’à un moment, il a dit en souriant « Je suis moitié fox-moitié chat. » comme si c’était une énigme, une blague ou un peu des deux.
Et puis « C’est là que je descends. » comme on approchait d’une gare,  « J’ai été ravi de pouvoir bavarder avec vous deux, c’était intéressant. Continuez à lire, on se recroisera sûrement, oui, oui… »
Le gars a levé son chapeau pour nous saluer puis il est descendu.

Thé Lipton et lait écrémé

Il y a des centaines de choses à faire aujourd’hui. L’autel est en partie dressé, depuis deux jours. Le seitan à la guiness a cuit hier soir. Les pommes attendent d’être rappées pour confectionner les biscuits pomme-avoine. La grenade, le casse-noix seront rapportés ce soir. J’ai fini de préparer les fleurs blanches achetées au marché. Découper les tiges, les plonger dans l’eau du vase, les arranger. Et en faisant ces gestes, moi qui n’ait aucun talent pour disposer les fleurs, je me suis souvenue de ma mère qui le faisait chaque samedi, s’occupant du bouquet de fleurs apporté par mon grand-père. Comment elle coupait les tiges en biais, et comment elle n’oubliait jamais de mettre une pièce dans l’eau. J’ai refait les gestes et les souvenirs ont surgi, calqués à la matière du mouvement. Il manque du lait entier, frais. Mettre des bougies sur les autels de la maison.

Et ce souvenir venu de nul part, la petite brique de lait écrémé que ma grand-mère nous envoyait acheter à l’épicerie du village. Le lait qu’elle mettait dans sa tasse de thé blanche, en porcelaine fêlée. Le sachet jaune de l’immonde thé Lipton qu’elle adorait et que nous lui apportions de France chaque été. Elle n’aimait pas cuisiner, elle l’avait assez fait pendant sa vie pour ne plus jamais vouloir mettre les petits plats dans les grands. Enfant, j’adorais le fait qu’elle n’était pas « la grand-mère des livres d’images ». Elle ne détestait pas les chats, mais les préférait dehors. Elle ne cuisinait jamais de gâteau (ni ma mère d’ailleurs), buvait du thé. Elle avait les cheveux coupés court, au carré, qu’elle disciplinait parfois avec une barrette quand nous arrivions à la faire sortir de sa cuisine. Elle aimait le whisky, le bon whisky et en gardait une bouteille au fond de son placard, à côté du pot de miel et d’une tablette de chocolat noir. Chez nous il n’y avait pas de miel, mes parents et ma soeur n’aimant pas ça. Chez ma grand-mère, de temps en temps, elle me disait tu veux du miel ? Elle allumait sa cigarette et me disait en fermant les yeux, hochant la tête dans un sursaut de rire, « alors sors le, et ponctuait sa phrase d’une expression en friùlan. Ces expressions que j’ai gardées toutes intactes dans ma tête mais que je n’ai jamais su écrire. Elle acceptait de me parler dans cette langue alors que ma mère disait toujours oui devant elle, pour ensuite crier une fois revenues en France. : « Ta langue c’est le français, ici on parle français, on est en France et c’est tout ». J’aurais  voulu qu’on ne m’ampute pas de ma langue maternelle, mais cette transmission là, on me l’a volé, et tous les cours, tous les apprentissages tardifs ne le remplaceront jamais. Ma mère, marquée par son propre père, qui après la Seconde Guerre Mondiale avait tellement honte d’être allemand qu’il n’a plus jamais prononcé un seul mot dans cette langue.

Je me souviens des Camel qu’elle allumait continuellement, de ses doigts jaunis par la nicotine, et de ses éternelles robes tabliers bleues et blanches. Elle avait le rouge en horreur, et ne jurait que par le bleu. Des lignes, des carreaux. Pas de fleurs, elle n’aimait pas les fleurs. Parfois, quand elle consentait à nous accompagner, elle passait une jupe noire longue, un chemisier blanc et un pull over jaune paille. Puis elle rajoutait un collier de jais, et elle disait « il vient de Venise celui là, tu sais. Il vient de Venise ». Son père l’avait emmenée à Venise avant la guerre, et lui avait offert une pelisse de renard.

Je me souviens de tout cela. Je me souviens surtout d’avoir insisté pour y retourner pendant les vacances de la Toussaint, quand j’étais en Première. Personne n’avait compris mon insistance, et surtout pas mes parents. J’avais vidé mes économies d’adolescente pour payer le billet d’avion. Et je me rappelle. Je me rappelle le soir de Samhaïn, moi qui ne fêtais pas Samhain et qui ne savait rien de ce monde là ou presque, alors. Je ne sais pas comment ou pourquoi, j’étais rentrée juste avant le crépuscule, la veille de mon retour. Elle m’avait dit que j’avais loupé son amie d’enfance, venue pour m’emmener à une fête dans la montagne. « C’est beau tu sais, ils font des lanternes, il y a des citrouilles, et pleins de choses. »

Nous étions allées au cimetière. Toutes les deux. A pieds, évidemment. Nous ne conduisions ni l’une ni l’autre. Une longue promenade pour la jambe boiteuse de ma grand-mère. Une mauvaise chute à 6 ans, 2mm de décalage qui étaient devenus des centimètres soixante-dix ans plus tard. Les tombes, les saluts aux morts. Aux siens, et à mes « enfants adoptifs ». Je lui ai montré les tombes, chose que je n’avais jamais fait.
Nous étions sorties, et assises sur un muret dehors, elle m’avait montré les champs, ceux dont elle aurait du hériter si elle n’était pas née bâtarde dans le Friûl du début du XXe siècle. Celui là, et celui là. celui là aussi. Le crépuscule qui laisse place à la nuit.
Ma grand-mère disait que c’était de la folie d’aller au cimetière la nuit. Moi j’adorais. Et quand la nuit est devenue palpable, elle m’a dit qu’il était temps de partir, parce que les morts allaient sortir. J’ai souri et j’ai dit que j’étais là. Elle a rit et m’a dit « oui, oui, je sais. Tu n’as jamais été comme les autres toi. Viens, frùts« .

Nous sommes rentrées ce soir là, depuis le cimetière d’un petit village de montagne à quelques encablures de la frontière slovène. Je suis repartie et je n’y suis jamais retournée. Je n’ai jamais revue ma grand-mère qui est morte un an après.
Personne n’avait compris quand j’avais voulu y aller. Ils ont mis cela sur le compte d’une amourette. J’ai dit plus tard que je savais que c’était la dernière fois que j’y retournais et que je pourrais y voir ma grand-mère. On m’avait prévenue. Ils m’ont dit que c’était une lubie, pour cesser de rire quand il s’est avéré que j’avais eu raison.

Dans mes rêves, je me vois souvent retourner au cimetière du village. Mais il a changé. transformé en supermarché. Des tombes vidées. Il n’existe plus. Et dans mes rêves je les cherche. Je cherche mon arrière-arrière-grand-mère. Mon arrière-grand-mère. Ma grand-mère qui n’a pourtant pas été enterrée là. Je cherche mes enfants, « E. G 1936-1946 » et le nourrisson inconnu que j’avais nommé Robert. Je les cherche et je ne les trouve pas.

J’ai des centaines de choses à faire, et maintenant, je suis en retard pour aller à la Poste. Mais ca n’a pas d’importance.
Les photos d’autels n’ont pas d’importance, pas plus que le menu. Le goût persistant du miel, l’odeur des Camel que l’on allume, et les souvenirs à la fois vagues et tenaces le sont infiniment plus. Ce soir, je ferai une tasse de thé Lipton, et verserai un nuage de lait dedans.

Quartier de lune.

Quand je pense à eux, je les imagines aussi différents que nous le sommes, terriblement humains et pourtant à des années lumières. Je regarde les chemins entre les maisons et quand je marche le long des allées du parc, je me demande à quoi ressemblait cet endroit il y a cinq cent ans. Il y a mille ans. Il y a deux mille ans.

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