[Projet Phagos] Plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur

Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.

Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.
Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.
Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicinale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.

L’Angoisse qui fait les fous.
L’Angoisse qui fait les suicidés.
L’Angoisse qui fait les damnés.
L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.
L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.
L’Angoisse qui lèse la vie.
L’Angoisse qui pince la corde ombilical de la vie.
Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit de disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.
Tremblement du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit!

Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.
Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécilité. Ton ignorance de ce que c’est qu’un homme n’a d’égale que ta sottise à le limiter.
Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.

Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes, Poésie-Gallimard

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[Projet Phagos] Ton pays natal s’est vengé sans pitié

Ton pays natal s’est vengé sans pitié : ta mère ni ta sœur ne se souviennent même plus de toi, qui te virent partir et humblement courbées croyaient avoir élevé le fils d’un roi, puisque le départ d’un fils de roi est inévitable, comme la tombe qui est le terme des simples.

Eux, les simples, les bienheureux, ils t’ont oublié. Tu le savais, quand tu jouais à la lisière du ciel et sur la lune. Tu savais que ce jour effrayant, ce matin-là se lèverait sur un désert, aujourd’hui tu dois répondre de ton courage.

Aujourd’hui le fils de roi doit répondre de son manteau, car passant d’un seuil à l’autre il se voit convier à entrer, à s’asseoir sur le banc près de la porte, on lui demande d’où l’étranger vient-il, et quand partira-t-il, quand retourne-t-il dans son pays natal.

Aujourd’hui il faut écouter, regarder ces gens de la maison qui se rassemblent le soir venu dans la salle, et racontent l’histoire ancienne des héros morts, et tous ces noms nouveaux, secrets comme celui des anges et des enfants.

Aujourd’hui le pleureur doit partir et dévaler la longue ruelle bordée de maisons aux pignons gris, à l’échine grise, les chères maisons accroupies, prêtes à bondir, qui restent derrière le fuyard. Aujourd’hui il faut emporter ce cri comme un fardeau de pierre dans la lande pour en bâtir une tombe et , criminel ou estropié, redevenir un enfant au visage tranquille.

Le fils de la terre – Pentti Holappa, in Il pleut des étoiles dans notre lit, Poésie/Gallimard traduit du finnois par Gabriel Rebourcet.

[Projet Phagos] Des dessins de petits dieux dansants, aux couleurs de la vie et de la mort

Je crois que si vous prenez un ascenseur pour descendre dans le sous-sol de Mexico, vous vous retrouverez nez à nez avec les dieux en train de vous faire la grimace. Les dieux apparaissent toujours dans les souterrains de mes nouvelles et de mes romans sur Mexico. Je crois qu’ils sont là. Vous savez, dans l’optique aztèque, nous vivons selon un cycle de cinq soleils. Actuellement, nous nous trouvons sous le cinquième soleil, lequel sera détruit par un tremblement de terre. Les soleils antérieurs ont été détruits par le feu, l’eau et les autres éléments. Au cinquième soleil, la terre se détruit elle-même : c’est la terre, en tremblant, qui se détruira elle-même. C’est pourquoi tous les cinquante-deux ans, chaque pyramide du monde indigène devait être recouverte par une autre pyramide.
Aujourd’hui, l’une des grandes expériences à faire au Mexique, c’est d’entrer dans la galerie, dans le labyrinthe de ces pyramides, et de découvrir la pyramide à l’intérieur de la pyramide, et la pyramide à l’intérieur de la pyramide, comme un jeu de poupées russes. Dans la pyramide de Cholula, qui fut le grand panthéon — le grand centre où les Aztèques faisaient figurer ensemble toutes les déités des royaumes conquis, comme à Rome —, on pénètre au cœur de la pyramide et on tombe sur des dieux rampants, des dessins de petits dieux dansants, aux couleurs de la vie et de la mort, noir et jaune, qui nous font des grimaces et se moquent du monde. Quand on découvre que cet assemblage de pyramides est de surcroît couronné par une basilique espagnole en l’honneur de la Vierge des Remèdes où repose la figure triangulaire de la Vierge (toutes les vierges mexicaines ont la forme du sexe féminin, vous savez) avec ses colliers de perles et ses larmes parce que son fils est mort, tandis qu’au-dessous les petits dieux de la vie et de la mort dansent en grimaçant, alors on comprend qu’on est dans une culture qui, pour un écrivain, offre un certain nombre d’éléments à travailler que d’autres cultures, incontestablement, n’offrent pas.


Carlos Fuentes, Territoires du temps: Une anthologie d’entretiens. Traduit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins. 

L’extrait cité ici est tiré de Terra Fuentes, paru dans le Harvard Review, automne 1986, vol. 1

[Projet Phagos] La mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre

On ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique essentielle entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie.

[…]

Aucune utilité ne peut légitimer le risque immense de partir sur les flots. Pour affronter la navigation, il faut des intérêts puissants. Or les véritables intérêts puissants sont les intérêts chimériques. Ce sont les intérêts qu’on rêve, ce que ne sont pas ceux que l’on calcule. Ce sont les intérêts fabuleux. Le héros de la mer est un héros de la mort. Le premier matelot est le premier homme vivant qui fut aussi courageux qu’un mort.

[…]

La Mort est un voyage et le voyage est une mort. « Partir, c’est mourir un peu. » Mourir, c’est vraiment partir et l’on ne part bien, courageusement, nettement, qu’en suivant le fil de l’eau, le courant du large fleuve. Tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts. Il n’y a que cette mort qui soit fabuleuse. Il n’y a que ce départ qui soit une aventure.
Si vraiment un mort, pour l’inconscient, c’est un absent, seul le navigateur de la mort est un mort dont on peut rêver indéfiniment. Il semble que son souvenir ait toujours un avenir… Bien différent sera le mort qui habite la nécropole. Pour celui-ci, le tombeau est encore une demeure, une demeure que les vivants viennent pieusement visiter. Un tel mort n’est pas totalement absent. Et l’âme sensible le sait bien. Nous sommes sept, dit la petite fille dans la poésie de Wordsworth, cinq sont dans la vie, les deux autres sont toujours au cimetière ; près d’eux, avec eux, on peut aller coudre ou filer.

Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière

[Projet Phagos] Rappel & participation

Un peu plus tard que prévu, voici le rappel pour le projet dont j’avais parlé initialement ici.

Pendant le mois de janvier, il s’agira de partager des extraits de livres qui nous évoquent les Dieux, la Magie, la Sorcellerie, les Autres Mondes, etc.

Après m’être un peu torturé l’esprit, j’ai finalement pioché le terme « Projet Phagos » pour le désigner : phagos, l’ogham du hêtre, dont le nom anglais beech a (aurait ?) abouti au mot book.

Participera qui en a envie… 🙂 Hésitez pas à me faire signe en commentaire.

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Les « bordures » du projet sont simples (le terme principe, bof…) 

* Les extraits peuvent venir de n’importe quel support écrit : romans, poésie, bd, manga, essai…

* L’idéal théorique étant un partage différent par jour, mais nous avons tous des vies bien remplies, alors, chacun fera comme il peut / veut. Même si vous ne pouvez ou ne souhaitez participer qu’une seule fois, c’est pas grave, plus on est de fous, plus on rit.

* Si ce sont des essais, ils peuvent traiter de n’importe quel sujet (théorie littéraire, sociologie, philosophie…) SAUF de magie, de sorcellerie ou de mythologie. En d’autres termes, les bouquins sur les plantes enthéogènes, sur la sorcellerie traditionnelle, ou les études sur les mythes, ca ne marche pas. Pourquoi ? Parce que trop explicite. Ce qui est intéressant, c’est de voir quels supports nous évoquent les Dieux, les Esprits et tout le reste. Par contre, un écrivain qui livre sa vision de la sorcière ou de certains mythes, oui. Par exemple : prendre un extrait d’un livre de Dumézil sur Thor, non. Par contre un auteur qui parle d’un conte et de ce qu’il perçoit dans les images du conte, oui.

* La langue de l’extrait pourra être en français (de préférence) mais en anglais aussi… Je pense essayer de poster autant que possible la version originale si je la possède. Même quand ce sont des langues que je ne comprends pas, j’aime bien avoir le texte d’origine.

* On peut citer un même auteur autant de fois qu’on le souhaite, mais on ne peut pas citer le même ouvrage plus de deux fois. 🙂

* Aucune limitation en ce qui concerne la taille de l’extrait.

* Ce serait sympa de mettre les références précises de l’ouvrage, que chacun puisse le trouver en cas d’envie de lecture dévorante.

* D’un point de vue pratique : ca pourrait être pas mal de faire une catégorie ou un tag « Projet Phagos » ou de le préciser dans le titre des articles, juste pour qu’on puisse retrouver facilement les participations.

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C’est tout. Ah et : Have fun.