Nature, gentille nature ?

La nature, ou plus précisément la place de la nature est souvent au coeur de la pratique païenne contemporaine.

Ceci étant -et ceci est mon point de vue personnel sur la question, je n’oblige personne à y adhérer- je trouve un peu curieux le positionnement que beaucoup semblent avoir : la nature est notre amie, notre mère, nous sommes ses enfants, et de ce fait, nous avons une relation privilégiée avec. Mmmh, oui et non. Je comprends qu’elle puisse occuper pour certain une place prépondérante, maintenant, malgré tout, cette vision me semble biaisée.

La figure de « Mère Nature » semble une vision relativement contemporaine, et remonte, si ma mémoire est bonne, au XIXe siècle. Paradoxalement, c’est aussi la période de la Révolution Industrielle, et je pense que ce n’est pas sans avoir un lien : c’est au moment où nous sommes devenus moins sujets à ses aléas que nous avons commencé, d’une certaine manière, à l’idéaliser.

Je trouve relativement facile d’idéaliser et d’adorer la Nature quand on rentre chez soi le soir et que l’on va faire ses courses au supermarché du coin. La Nature n’est pas ma Mère, ma Copine, et je ne suis pas sa fille. Ce n’est pas pour autant que je ne la respecte pas ou que je n’essaie pas de faire ce qu’il faut, à mon échelle, pour tenter de participer à sa préservation, ni que je ne l’apprécie pas et que je ne reconnais pas ses bienfaits. C’est juste que dans mon optique, se proclamer « fille de la nature » etc, parce que l’on sait utiliser les simples et que l’on vit près d’un bout de forêt, c’est à la fois une vision simpliste et anthropocentrée. Ce n’est pas parce qu’on l’aime ou qu’on fait des câlins à des arbres que la nature vous épargnera. Ce n’est pas parce qu’on suit une religion / spiritualité axée sur ses cycles que l’on acquiert un statut privilégié. Et je pense que c’est facile de le faire, parce que, que l’on vive à la campagne ou en ville, on évolue tout de même dans une civilisation qui nous permet d’avoir un filet de sureté : les infrastructures, les hôpitaux, la possibilité de ne pas être touché par la famine, de trouver un point d’eau, etc, nous permet en quelque sorte cette candeur. En se positionnant comme « enfant de Mère Gaïa » et autres appellations, on retrouve finalement une optique similaire -mais ici inversée-  à celle que décrit la Bible, dans laquelle la nature et les animaux sont placés sur terre pour le bien-être de l’humain.

Oh c’est cool, t’es trop chou l’arbre, tu es un chêne et je vais te faire un gros câlin, puis je vais te laisser une offrande, on est frangin toi et moi. Comme s’il était impensable que l’arbre puisse n’en avoir rien à foutre de notre gueule, comme si, par ce geste, on cherchait à ce que la nature nous accorde un statut privilégié. Bernique.
La Nature était là avant nous, elle sera là après nous. Je ne pense pas non plus que l’humain a détruit la nature, là aussi, c’est une vision humano-centrée : elle existera après nous [note : bien que l’écosystème actuel tel que nous le connaissons peut lui disparaître. Une terre peuplée de bactéries évoluant dans un milieu extrême peut être considéré comme « une persistance de la nature », maintenant, est-ce que c’est ce que nous souhaitons, est-ce comme cela que nous pouvons envisager les choses, c’est une autre paire de manches.] J’avais il y a un certain temps vu des photos du site de Tchernobyl : la nature a repris ses droits, s’est adaptée. Après quelques générations d’aberrations, il y a des animaux qui sont revenus. En revanche, nous continuons d’en payer le prix, et les générations futures ne seront pas plus épargnées que nous. Peut-être parce que nous vivons plus longtemps, parce que peut-être, nous sommes moins adaptables au niveau biologique. Nous avons contribué, certes, à l’extinction de centaines espèces, mais c’est surtout notre propre espèce que nous allons exterminer [note : je ne suis pas en train de dire « les autres on s’en branle », c’est une tentative de contextualisation]. Dire que l’humain va détruire la terre, en tant que tel, je suis sceptique : je ne renie absolument pas l’impact désastreux, à la fois de la surpopulation (élargissons la problématique du « il faudra nourrir tout le monde », « oui la terre peut nourrir tout le monde ») et de notre mode de vie occidental, mais je pense que nous avons surtout réussi à programmer un environnement qui nous sera invivable (en pensant de manière globale, je ne suis pas assez calée pour me lancer dans un discours géopolitique). Entendons-bien, ce n’est pas un appel pour cesser les efforts dans ce domaine ou une excuse pour s’en foutre, bien au contraire. C’est simplement une tentative pour sortir du discours et du cadre dans lequel l’humain, en bien comme en mal, se trouve au centre du paradigme, comme si nous étions l’espèce qui a le plus d’importance.

En forêt, je tends à me considérer davantage comme une invitée. Je n’ai pas de statut spécial, je n’ai rien de particulier. Je sais juste reconnaître certaines plantes, je demande si je peux prélever certains végétaux. Parfois ils disent oui, parfois non. Le fait d’être païen / animistes / ou whatever ne nous donnent aucun DROIT, tout au plus cela participe à une certaine vision, un certain idéal, mais en aucun cas, à mes yeux, cela n’implique une reconnaissance (au sens « valeur ») intrinsèque de notre être de la part de la nature, des esprits du lieux, des esprits et autres.

Quand j’avais 18 ans, j’avais lu pas mal de trucs sur les arbres nos amis etc, une sorte de discours dominant qui dit qu’en gros, les arbres sont nos potes et nous aime. Je suis tombée des nues quand, en Angleterre, j’ai pendant un été tenté de travailler avec toutes les essences présentes dans la forêt alentours. Je suis arrivée, avec mon pentacle au cou, mes dix-huit balais et mon enthousiasme en bandoulière, et je me suis mangée une tarte magistrale quand des arbres m’ont envoyée me faire foutre, ou m’ont ignoré. Quand l’esprit du Prunellier m’a dit ok pour prendre des épines, mais qu’il voulait du sang en retour. Mais hein, quoi comment ? Depuis quand les arbres nous envoient chier ? Depuis quand les esprits réclament du sang ? Bah oui. Les esprits, les arbres et les Dieux ne sont pas tenus de nous aimer et ils ne nous doivent rien. Et parfois, proposer une contre-partie n’est pas suffisante : la nature n’est pas un magasin où on paye par chèque à la fin. Elle est un écosystème composée de je ne sais combien d’organisme, dans lequel nous avons une part, sans plus. Elle n’est pas tenue de nous aimer ou de nous accorder un traitement de faveur, que l’on soit païen ou non. Les esprits ne sont pas tenus d’être sympa avec nous. Ils ne sont pas tenus de nous répondre. Et ils n’ont pas nécessairement besoin de nous, ni même envie de nous voir. Se positionner en tant que « gentil » ou « méchant », « amis » ou « ennemis » n’est qu’une manière commode pour éviter de regarder les faits en face.

(Diaporama trouvé sur tumblr, auteur(e) inconnu(e))

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[Odin Project #11] Pourquoi « toujours » Odin ? (approche généraliste)

Odin par Jeffrey Thompson

Avec Thor et Freyja, et dans une autre mesure Loki, Odin semble être l’un des dieux nordiques les plus populaires à l’heure actuelle, ou du moins, l’un des plus présent.

Cela fait parfois l’objet de certains reproches ou critiques, j’ai pu notamment en voir sur tumblr (après, cela reste tumblr, hein) : où sont pointés du doigts certaines personnes mettant toujours en avant Odin et les autres, comme si le panthéon nordique ne comportait pas d’autres dieux.
Je ne sais pas trop penser de ce type de réactions : d’un côté je les comprends, il est vrai que l’on retrouve toujours les mêmes, et qu’on peut se demander par moment si ces personnes ont approfondi un peu leur connaissance du panthéon ou se cantonnent toujours aux mêmes.
De l’autre… de l’autre cela revient à juger la pratique d’une personne. Des gens superficiels, agressifs, limités, il y en a partout dans les courants païens comme ailleurs. Est-ce que leur présence vaut vraiment la peine que l’on s’y attarde ? Je comprends que l’on ait envie de réagir quand on voit certains comportements, certaines attitudes de « bashing » pour reprendre un terme anglophone.
Maintenant, je pense que mettre à l’index n’a qu’une portée limitée : certes dire « ce type de personnes existe mais n’est pas forcément révélateur de l’ensemble d’une catégorie, et [insérer un nom de personnes / de groupe / le pronom « je »] ne suis/n’est pas d’accord avec ça » peut permettre à d’autres de trouver de nouvelles voies ou des solutions, ou d’être rassuré, mais sur le long terme, je pense que si cela n’est pas accompagné d’autres mesures, l’impact en est diminué. Râler contre l’omniprésence, disons d’Odin (on devrait plutôt dire « de sa présence » mais bref), pourquoi pas. Mais alors que les personnes qui pratiquent avec d’autres déités écrivent, partagent, mettent en avant leur réflexions personnelles sur des textes, leur pratique, leur expérience. Je suis peut-être idéaliste, mais de toutes façons, je ne pense pas que l’on puisse obliger une personne à changer : certaines demeureront indécrottables, quand d’autres auront ainsi la possibilité d’élargir leur champs d’investigation.

Après, tout dépend encore une fois des angles de pratique qu’une personne suit : certaines personnes décident plus ou moins consciemment d’entreprendre une recherche / un travail / une dévotion avec une déité donnée. Parfois cela se fait de manière très marquée. Parfois les choses sont plus floues : par exemple une personne va honorer périodiquement certaines déités (soit suivant les fêtes, soit suivant les jours de la semaine pendant un temps défini…) mais de manière relativement factuelle, un peu comme on dirait bonjour à un voisin, sans forcément lier connaissance avec lui. D’autres vont se renseigner au niveau du lore, faire des recherches, mais ce n’est pas parce qu’il y a une recherche et/ou disons des célébrations de politesse qu’il y a une relation.

D’autres personnes attendent que la déité se manifeste, de différentes manières. En quelque sorte, on peut dire qu’ils attendent « le feu vert ». Dans ma pratique, j’ai tendance à mêler les deux manières d’agir : je les « considère » toutes, que ce soit au niveau de l’axe de recherche ou/et au niveau de certaines « célébrations factuelles », mais les relations sont en fait très variables. Par contre, j’ai tendance à attendre un certain déclic avant de pousser certains travaux / certaines pratiques plus loin. Ce n’est pas intrinsèquement bon ou mauvais, c’est juste ma façon de fonctionner (et j’ai tendance à procéder de la même manière avec les gens, sauf exceptions). Maintenant, je considère aussi que « plus vous croisez quelqu’un, plus il y a  statistiquement de possibilité pour qu’une conversation soit possible ».

Toutes les déités ne se ressemblent pas : certaines sont plus discrètes que d’autres, d’autres sont plus ou moins intéressées par les humains. Je tend à penser que même en essayant « à fond » une personne ne nouera pas les mêmes contacts avec toutes. Je suppose qu’il est possible que certaines y arrivent, je n’en sais rien, c’est aussi une possibilité statistique mais peu probable. Tout dépend aussi des déités que l’on range dans l’axe « panthéon nordique », qui varie suivant les gens, leur courant, etc. Je ne rentrerai pas dans le débat, je pense que cela ne regarde que la personne concernée.

Sur ce, venons-en à Odin. Il est un dieu très impliqué dans les affaires humaines : plusieurs textes (dans les Eddas ou dans certaines Saga)  racontent comment il se pointe -déguisé dans la majorité des cas- en Midgard et se mêle aux affaires des humains, parce qu’on l’appelle ou par surprise (je n’en ferai pas la liste, en tout cas pas aujourd’hui). Un de ses noms est Svafnir, que l’on peut traduire « Qui apporte les rêves », et les rêves n’étaient pas pris à la légère. (Katherine Morris détaille un peu le sujet dans son livre Sorceress or Witch ? The Image of Gender in Medieval Iceland and Northern Europe) Si l’on ajoute sa fonction de « chef », et le fait qu’il soit liée à la poésie (qui est ici « le moyen de se souvenir et d’honorer ceux qui sont venu avant » et possède donc une fonction relativement pragmatique, il apparaît en réalité presque logique que ce soit lui qui débarque en premier, si je puis dire. D’une manière un peu humoristique, on pourrait presque dire qu’il fait des tentatives de recrutement (et il sait se montrer assez explicite sur certaines questions.)

Le fait qu’il soit donc extrêmement présent n’a rien de surprenant : outre le fait qu’il soit un dieu énigmatique et fascinant (j’avoue une certaine partialité à ce propos), il est beaucoup plus facilement approchable que d’autres déités comme Heimdall, ou même Balder qui sont, par exemple, beaucoup plus discrets voire taciturne (pour Heimdall, je me base sur certains témoignages que j’ai pu lire, et sur la pratique de deux de mes amies, dont les UPG concordent étonnamment, bien qu’elles ne se connaissent pas. Ce n’est donc surtout pas une vérité générale, juste un exemple donné à titre indicatif.)