La prose des Bâtards (les problématiques dans le Culte des Ancêtres)

Un dernier article avant un déménagement au loin… Je ne reviendrai pas avant un bon moment. 

Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud Je suis en route J’ai toujours été en route Je suis en route avec la petite Jehanne de France. (Blaise Cendrars – La prose du transsibérien)

Le culte des Ancêtres occupe une bonne place -sinon la place principale- dans les cultes traditionnels. C’est plus ou moins visibles suivant les groupes et les axes reconstructionnistes et autres, mais au niveau francophone, on assiste à une visibilité de plus en plus importante de cette pratique. Dans la théorie, il est facile de synthétiser rapidement le principe : celui d’honorer ses ascendants. Toujours dans la pratique, il est également relativement facile de de faire quelques synthèses de pistes pour les cas « problématiques » : vous avez été adopté(e) ? Tant mieux, vous avez à la fois vos lignées adoptives et vos lignées génétiques à honorer. Vous avez eu des conflits familiaux graves / familles abusives ? Concentrez-vous sur les « bons » ancêtres et de toutes façons, vous n’êtes pas un individu sorti de nul part, vous êtes sur terre parce que des gens se sont battus, ont survécus et que tout ne tourne pas autour de vous. D’accord, tout ca n’est pas faux, loin de là. D’accord cela ouvre des pistes.

Sauf que, tout ces pistes théoriques, prêtes à bouffer, c’est de la théorie justement. Et le sujet du culte aux Ancêtres, c’est toujours de la théorie, sauf quand il s’agit des nôtres. Quand il s’agit de notre histoire -ou non-histoire- familiale. Arriver la grande gueule en bandoulière avec des réponses toutes faites, c’est ce que vous pouvez vous permettre de faire quand vous n’êtes pas concernés, parce que la théorie prend tout en compte, sauf l’énorme potentiel explosif et sensible dont cette question est porteuse.

Pour certains, il est facile de s’exciter sur une image d’Épinal de sa famille (Parfois, « les fantasmes ancestraux », ca me fait penser au délire de Gardner qui a prétendu avoir été initié et avoir reçu des infos trop trues de Dorothy Clutterbuck, histoire de rendre plus crédible et plus badass ce qu’il avait reconstruit (remarquez, il y a peut-être des wiccans tradz qui s’ignorent. Ok, j’arrête de troller) que d’oublier ses paradoxes, d’oublier ses douleurs. Quelque part, tant mieux pour eux. Sauf quand ils se servent de leur vision (qui n’est jamais qu’un prisme lacunaire : chaque fois que nous considérons quelque chose, ce n’est de toute façon qu’un prisme lacunaire. C’est pareil pour les problèmes, sauf que c’est plus difficile d’échapper à un prisme problématique que de se mettre la tête dans le sable) pour essayer de l’imposer aux autres, ou pire de les rabrouer ou de les tancer sur ce qu’ils devraient faire et ne pas faire. Franchement, quand vous n’êtes pas directement concerné, soit vous y allez mollo, soit vous fermez votre putain de gueule avec vos généralisations sur qui / quoi / pourquoi on devrait honorer ci ou mi. Idem pour les discours du type « mais si tu né/e, c’est que tu l’as choisi, donc… » (les dérives du New Âge et ses ravages : avoir ce type de philosophie n’est pas intrinsèquement un problème, ce qui est un problème, c’est quand la personne s’en sert pour donner des leçons). Les gens qui arrivent la gueule enfarinée avec des discours tout fait sur ce type de question ont généralement une famille relativement simple, ou alors c’est ce qu’il aimerait croire (un peu comme quand j’entends les généralisations idéalistes/idéalisées pour correspondre à « un certain modèle moral », généralisations du type « nos ancêtres ne divorçaient pas ». Ou encore plus fendard quand cela implique les délires du style « l’homosexualité existait moins qu’aujourd’hui ». Haha. Mais bien sûr. Les divorces existaient, ils étaient peut-être moins fréquents effectivement, mais peut-être qu’ils étaient moins fréquents parce que les lois le rendait beaucoup plus complexe, pas parce que les gens avaient une morale « tellement différente de celle de nos jours sur la question. » Tout est relatif : ce type de question demande une énorme quantité de recherches pour ne pas sombrer dans le cliché bas de gamme. Quant à l’homosexualité, je n’ai pas assez de données pour y répondre (à part que les catégorisations hétéro/homo etc, semblent dater de l’ère victorienne), alors plutôt que de dire une connerie, je me contenterai de dire que cela demande des recherches. Peut-être qu’effectivement, elle était moins fréquente qu’aujourd’hui, peut-être pas (je dis bien « fréquente » pas « visible »).

Et que fait-on, quand il n’y a pas d’histoire familiale ? Parce que vos racines n’ont cessées de bouger au cours des quatre générations précédentes, qu’il n’y a eu aucune transmission ? Quand vous avez été coupé(e) de votre histoire par des parents / grand-parents qui pour X raisons ont refusés de transmettre « le flambeau » ? Et que fait-on, quand tout ce que vous découvrez, génération après génération, c’est la répétition d’une histoire dramatique, malsaine, et pas seulement le fait d’un individu isolé ? Et que fait-on quand on n’a pas de « terre natale », quand on appartient aux déracinés, à ceux qui passent leur vie, et dont les ascendants ont passés leur vie à devoir oublier le passé ? Quand les archives qui pourraient contenir votre histoire ont toutes été brûlées par les conflits successifs qui ont déchiré une partie de l’Europe ? Parce que cette région d’où certains de vos ancêtres viennent, a été une poudrière ? Ou quand vous êtes un(e) enfant « non conforme au cahier des charges familiales » et que par le truchement de votre éducation, on vous a non seulement fait comprendre que vous ne faisiez pas partie de la famille, mais que l’on vous a violemment fermé la porte à toute coutume, langue, histoire, culture, souvenir ? (Franchement, pour moi, des gens qui se sont conduits comme ça ne méritent ni que l’on fleurisse une tombe -qu’ils ne méritent pas-, ni qu’on les honorent.). Le problème du problème, c’est quand cela ne se résume pas une seule génération, mais quand l’on constate que ce type d’histoire se répète, des parents, des grands-parents, et encore avant. Après, il ne reste souvent pas grand chose de tangible, et pour moi, il y a une différence entre honorer des ancêtres « imaginaires » et avoir des souvenirs concrets de transmission. Quand on cumule toute une suite d’axes à problèmes, ça devient velue comme thématique. On pourrait imaginer que effectivement, retrouver quelques « ancêtres référents » aide, et d’une certaine manière, c’est le cas. Mais de manière un peu grinçante, j’ai eu l’occasion de constater que très vite parfois on vient vous dire que, quand même, ce n’est pas comme vos ancêtres de sang et que pourquoi vous ne… (« Merde ! » comme dirait Léodagan.) Parfois, on peut retrouver certains ancêtres qui se pointent, et petit à petit, retisser le lien. Parfois. Pas toujours. J’avoue que quand on constate que finalement, tout est mort à ce niveau là (parce que parfois,  il ne reste plus personne de vivant, histoire de bien couronner le tout), je vous avoue que je ne sais pas comment on fait. Je n’ai pas de réponse, et j’ai pu constater que cette problématique est beaucoup plus courante qu’on ne le pense. Comme pour beaucoup de sujets : on trouve beaucoup de sources quand cela se passe bien, moins quand ca se passe mal. Et généralement, les cas où il est fait mention de situations qui se passent moins bien, soit c’est quand la personne a résolu sa problématique, soit quand elle a décidé qu’elle ne ferait pas çi ou ça pour telles et telles raisons. L’entre-deux, faut gratter nettement plus pour avoir des infos. En même temps, je ne cherche pas de réponses toutes faites, justement parce que je crois que dans ce domaine, les réponses toutes faites ne marchent pas. Oui, on peut honorer ses ancêtres de manière généraliste, mais est-ce que, en terme d’impact et de force, cela suffit à compenser les autres défaillances ? En d’autres termes, est-ce que ce rempart suffit pour contenir toute l’étendue d’eau qui par ailleurs menace ?

Par dessus le marché, le pompon, c’est quand des gens viennent vous dire QUI vous devriez prier parce que vos ancêtres venaient de là, et qu’ils ont lus deux fiches wikipédia et pensent vous apporter la civilisation. Jusqu’à preuve du contraire, laissez une personne suivre son chemin. C’est le sien, pas le vôtre. D’autant que les évolutions arrivent au fur et à mesure d’un cheminement, à vouloir les forcer, on risque juste de « braquer » la personne et à la bloquer. Ou qu’elle peut avoir d’autres processus nécessaires à explorer au préalable, quitte à se rendre compte qu’en fin de compte, telle option n’en était pas une et qu’elle s’avère finalement caduque. De plus, des histoires « d’adoptions » peuvent arriver à plusieurs niveaux : non seulement les adoptions passées mais aussi toutes les adoptions actuelles : adoption par une terre, une région, un pays. Adoption par une lignée qui nous intègre, lignées perdues qui en fait rejaillissent sous forme d’un Allié, d’un panthéon etc. Je pense qu’en terme de « culte des Ancêtres », il y a autant de solutions, de problématiques, de parcours, de fonctionnement qu’il y a de personnes.

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Bog-peoples et sacrifices humains : sacrifices à Frigg ?

En visitant la section préhistoire du Musée National de Copenhague (d’ailleurs au passage, l’entrée est gratuite, y compris l’expo Viking… ca fait rêver quand on voit les tarifs pratiqués en France…) j’ai eu l’occasion de voir plusieurs « bog-peoples ». Des personnes retrouvées dans la boue et dont les corps sont parfaitement conservés. D’autres corps n’ont pas été aussi bien préservés et il ne reste que des squelettes.

Il y a une pièce spéciale qui reproduit l’ambiance des marais, grâce à des jeux de lumières, d’images et de sons. Dans cette pièce il y avait deux corps, dont l’un était celui d’une femme enveloppé dans un plaid jaune et brun à carreaux. Ses vêtements auraient encore pu être portés aujourd’hui, à peu de chose prêt. Je ne l’ai pas photographié, par respect. Ca fera peut-être sourire certains, je m’en fous. Sur le mur, il y avait un texte, en danois et en anglais, « Je suis un don » [je le traduirai et posterai plus tard.] L’énergie de la pièce, des corps et le texte donnaient quelque chose de très intense, particulier. Je ne suis pas restée très longtemps.

Je suis allée creuser un peu le bouquin de Britt-Mari Nasström, Freyja – The Great Goddess of the North, notamment le chapitre The Bog-Corpses. Il ressort de cette lecture que la datation des corps n’est pas chose facile (après, il date de 1995, les technologies a évoluée donc certaines affirmations sont sûrement à relativiser). Parmi ces corps, un grand nombre ont été victimes de mort violente (ce qui de mémoire n’était pas le cas de la femme exposée au Musée de Copenhague), seule une petite partie d’entre eux seraient morts noyés. Elle explique (en citant le danois P. Glob) ce qui permet d’affirmer qu’il s’agit là d’une mort rituelle : (un certain nombre de ces corps pouvant avoir été des condamnés à mort ou des noyades accidentelles)

– la jeunesse et la bonne santé de ces corps : une personne malade ou âgée n’aurait sans doute pas été considérée comme une offrande acceptable.
– les conditions dans lesquelles ils ont été retrouvés : la coiffure compliquée de l’une des femmes, les objets rituels, et le fait que le corps n’a pas gardé de trace d’une vie particulièrement rude, ce qui aurait pu indiquer qu’ils étaient « préparés » et « réservés ».

Certains spécialistes, comme Régis Boyer (de mémoire) ont émis l’hypothèse que ces corps retrouvés au Danemark et dans le Schleswig-Holstein aient pu être des sacrifices à Frigg, (note : ceci étant je ne crois pas me souvenir de l’avoir lu texto, peut-être dans les notes de bas de page des Eddas publiés chez Fayard, mais je n’en suis pas sûre) un des connecteurs étant le nom de la demeure de cette dernière, Fensalir, soit Salle des marécages.

Dans le chapitre Human Sacrifices, il est plutôt fait état (toujours par P. Glob) de sacrifices probable à Nerthus, comme Terre-Mère requérant des offrandes pour continuer à être fertile.  Dans son livre, Britt-Mari Nasström met en lien Nerthus et Freya, je ne pense pas qu’il soit pertinent de suivre cette piste pour rattacher Frigg aux sacrifiés, même si les connexions entre ces deux déesses sont très intéressantes.

En revanche, et ceci est une interprétation tout à fait personnelle -c’est peut-être une bêtise- mais outre le lien entre le lieu des sacrifices et le nom de la demeure de Frigg, je trouve que relier les sacrifiés à cette déesse est relativement pertinent pour différentes raisons.

* En lisant l’entrée sur Fensalir, John Lindow dit qu’il n’a aucune idée de la raison pour laquelle Frigg demeure au milieu des marais « bien qu’ils soient l’endroit d’un culte lors du retour du printemps ». Le culte, le sacrifice, le lieu où se situe son palais… un maigre « plus » qui vient de s’ajouter. Au niveau du culte, toujours d’après John Lindow, il y a un certain nombre de lieux portant le nom de Frigg, ce qui est la plupart du temps la marque d’un culte (étonnamment d’ailleurs, assez peu de noms portent le nom d’Odin, indication qu’il était surtout craint, mais que Thor et Freyr avaient plutôt la côté, contrairement à lui).

* Frigg est parfois surnommée All-Mother (Mère de Tout) et bien que ce ne soit pas ses uniques fonctions, elle reste connectée à la fonction maternelle, par exemple au niveau protection. Elle est la fille de Jörd (Fjörgyn) : Jörd est la première femme (je crois que Sturluson dit juste « concubine ») d’Odin : on peut y voir une sorte de « raffinement » de la société, comme les vanes liées aux fonctions de fertilité etc, et les Ases, déjà plus « intellectualisés ». Connecter Frigg à la Terre-Mère n’est donc pas complètement absurde, même si les fonctions de cette déesse se sont développées ; c’est un processus qui n’est pas sans m’évoquer, outre l’évolution mythologique, l’évolution de la figure d’Odin.

* Je radote mais je m’en fous : je trouve quand même significatif et intéressant le couple que forment Odin et Frigg. D’abord, comme dit dans un article précédent, je trouve qu’ils ont une dualité « force omnisciente » et « force agissante ». Ensuite Frigg est la gardienne des liens sociaux ; Odin posé en tant que « régulateur » des Ases : on a une sorte d’expression pouvoir interne et pouvoir externe, ce qui se passe dans la maison et à l’extérieur de la maison.   [Note : On dit souvent que Odin est le « chef » des Ases, c’est pour moi une notion qui est vraiment à nuancer et à remettre en contexte, j’ai l’impression que c’est une image faussée qui vient de la mise à plat de toutes les mythologies : on finit par vous dire que Zeus et Odin, c’est pareil. Non.] Concrètement, je crois que le seul dieu pour qui les sacrifices humains sont avérés, c’est Odin. Je trouverais donc plutôt significatif que les deux aient eu des sacrifices humains.

D’autant que nous n’avons pas vraiment d’exemple « vivant » de ce que signifiait « gérer la maisonnée » dans ce temps là : aujourd’hui, on est dans la majorité des cas répartis en « ménage » (suivant l’INSEE) d’une, deux, trois…. parfois sept personnes. Très rarement plus. Je n’ai pas les données d’une maisonnée type disons dans la Scanie ou la Seeland du VIIe siècle, mais cela comprenait une tripotée de personnes. Et la gestion des stocks ne se réduisait pas à la nourriture : tout était fait à la maison. Que l’on veuille s’assurer de ne manquer de rien et de passer la mauvaise saison sans trop d’encombre et que l’on fasse un sacrifice pour cela ne me semble incohérent comme hypothèse.

Quartier de lune.

Quand je pense à eux, je les imagines aussi différents que nous le sommes, terriblement humains et pourtant à des années lumières. Je regarde les chemins entre les maisons et quand je marche le long des allées du parc, je me demande à quoi ressemblait cet endroit il y a cinq cent ans. Il y a mille ans. Il y a deux mille ans.

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