Peut-on encore parler de Sorcellerie traditionnelle ?

Sporegod, 2011 par Zhectoid

Après une longue période où la wicca a été extrêmement populaire, au point de devenir trop souvent synonyme de néo-paganisme/paganisme pour une grande majorité de personnes mal informées (et qui souvent ne cherchent pas à faire la différence), on assiste depuis quelques années à la présence grandissante d’un ensemble de pratiques regroupées sous le terme fourre-tout de « sorcellerie traditionnelle ». À l’instar de la wicca, on a vu une quantité impressionnante d’ouvrages et de blogs abordant cette branche se réclamant de l’héritage directe d’anciennes pratiques de certaines régions. La « sorcellerie traditionnelle » est souvent désignée sous différentes dénominations, dont pour l’anglais « Hedge Witchery », « Traditional Witchcraft ».
Bien évident, l’immense majorité de ces blogs et de ces ouvrages (plus ou moins sérieux, plus ou moins bien documentés, suivant l’éditeur ou l’auteur) mettent un point d’honneur à expliquer en long, en large et en travers que, non, non, non, rien à voir avec la wicca, cette invention de Gardner. Eux sont bien évidemment plus true, plus authentique, moins fluff et « not for everyone » (J’adore. Genre un sentier, peu importe lequel, est adapté à tout le monde. On n’ose même plus dire qu’un vêtement ou un sport est pour tout le monde, alors le préciser pour la « sorcellerie traditionnelle », quelle blague. Genre c’est un passe-temps que vous pourriez avoir la lubie d’essayer. Quoi que parfois…)
Jusque là, il y a un semblant de cohérence. Sauf que les choses se gâtent quand dans la plupart des cas, il devient subitement question de manière d’invoquer les quatre éléments, de cercle de protection, d’une déesse dominante, d’un dieu cornu, d’outils de pratique et bla, et bla, et bla.
En fait, par moment on a l’impression que la wicca, ca faisait pas assez sérieux depuis qu’elle est devenue éclectique (attendez, on ne va pas accueillir n’importe qui quand même ? Trop mainstream les gens…). Et puis la « wicca traditionnelle » (aka la mal nommée Wicca « gardnérienne », pour ne pas rentrer dans le détail) ca ne sonnait pas assez « certifié authentique A.O.C depuis 1720 ». En plus Garnder aimait se mettre à poil et puis il faut réunir un groupe de personnes, c’est trop compliqué. Non, la « sorcellerie traditionnelle » ca fait tout de suite plus terroir (pas trop quand  même, sinon vous allez passer pour un identitaire), plus vrai, on jette le rede wiccan à la poubelle et puis on peut pratiquer seul/e. En prime, plus on bidouille à sa sauce, mieux c’est et personne ne peut vérifier. Quelle idée de génie !

À la limite, pourquoi pas : intrinsèquement, que chacun se réapproprie un ensemble de pratiques et les adapte à son pagus, à son histoire et que le tout soit diffusé, quelque part, tant mieux. Une tradition qui ne vit pas, qui ne s’adapte pas, qui n’évolue et que l’on ne transmet pas est une tradition qui meurt. Personnellement, je préfère voir voir évolutions et partages plutôt qu’une uniformisation globale faite de tout et de rien, qui ne revêt plus de sens pour personne.
Sauf qu’une tradition n’est pas un truc qui surgit de nul part. Si les traditions sont souvent comparées à des arbres, c’est bien parce qu’elles ont des racines. Une tradition s’inscrit dans une culture (et je parle pas de « culture livresque ». Si, si je précise, parfois il y a des gens qui n’arrivent pas à faire la différence), dans une civilisation. C’est tout un système, exactement comme un organisme vivant, avec son mode de fonctionnement, sa société régit par des processus de fonctionnement et des normes sociales. En dehors de ce système et si ce dernier n’existe plus, alors le reste meurt. Exactement comme un organe doit rapidement être transplanté si on ne veut pas le perdre.
Le principal désaccord que j’ai avec cette tendance (je n’aime pas parler de mode. Je ne pense pas que les gens s’amusent à changer de croyances / pratiques uniquement parce que le voisin le fait. Certes, le voisin les a peut-être inspiré, mais s’il n’y avait eu en eux aucune résonance, alors je doute fort qu’ils aient emprunté ce chemin. Je suis loin d’être une grande humaniste, mais prendre par défaut tous les gens pour des cons, c’est le plus sûr moyen pour qu’ils le deviennent.) n’est pas tant dans le contenu de la tendance en elle-même, mais davantage dans le vocabulaire utilisé pour la désigner. Les mots ne sont pas neutres et la manière dont nous choisissons d’employer tel ou tel terme pour nommer un fait, un processus, un ensemble de croyances participe à son identité et à son ancrage dans la mémoire collective. Hors, les pratiques que l’on trouve sous cette étiquette si elles sont effectivement inspirées de coutumes authentiques, sont trop souvent dénaturées par un processus de regroupement qui finit par leurs faire perdre leur sens premier. (Et premièrement, on peut question l’emploi du singulier dans les termes de « Sorcellerie traditionnelle. » Comme s’il n’y en avait qu’une.)
Je m’explique : c’est probablement une très bonne idée de s’inspirer du folklore d’une région en particulier et de vouloir écrire un livre sur la « Sorcellerie traditionnelle XXXX ». Maintenant, quand on constate que les quelques éléments de la culture locale en la matière se retrouvent sous une articulation qui évoque directement certains ouvrages plus que basiques sur la wicca (l’idée de l’existence d’une grande déesse du coin et de son consort fait notamment fureur), et que l’auteur/e dans son introduction a pris soin de bien dire que ce livre là, attention, c’est du vrai, hein, et que ca vient directement de telle ou telle personne, mais que l’ouvrage est dépourvu de tout élément historique ou permettant de resituer les pratiques dans un contexte social, même généraliste, alors oui, je trouve qu’il y a un très gros problème. Pas tant dans le fait de réécrire la tradition, mais dans le fait de prétendre que c’est la tradition originelle, qu’elle n’a pas changée. On peut agrémenter le tout avec autant de beaux dessins en noir et blanc et de mots de la langue ou du dialecte local, ça n’en reste pas moins du foutage de gueule malhonnête qui se vend pour se qu’il n’est pas. (Et encore, je n’aborde la question de la pertinence du médium de transmission ni ne questionne celle de la sortie du contexte culturelle).
La sorcellerie traditionnelle s’inscrivait dans une société essentiellement rurale qui a aujourd’hui majoritairement disparue en Europe Occidentale. Son fonctionnement, ses mœurs et son architecture ont évolué de manière drastique tout au long du XXe siècle (plus particulièrement à partir de la guerre de 14-18 et quasiment achevé dans les années 60. Cette datation est plus ou moins valable suivant les endroits ou même les pays. En France, c’est globalement pertinent.) La société d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, et prétendre que les courants de sorcelleries traditionnelles n’ont pas subis eux aussi le contrecoup de cette évolution est absurde. Cela ne veut pas nécessairement dire que tout a disparu : certains éléments ont perduré, certains ont disparu, d’autres se sont probablement ajoutés.
Comme je le disais plus haut, on peut questionner le fait d’utiliser le terme de « Sorcellerie traditionnelle » au singulier pour désigner un ensemble de pratiques censé être propre à chaque région, et donc à chaque groupement établi sur un territoire plus ou moins défini, possédant qui une langue, qui un dialecte, qui un parler avec ses particularités et ses expressions, son histoire, ses coutumes, bref tout son bagage et son système. En gros, est-il possible de parler d’une sorcellerie traditionnelle française, d’une sorcellerie traditionnelle anglaise et de donner, sous couleur d’arpenter un chemin se voulant moins galvaudé, dans la grosse généralisation sans aucun approfondissement sérieux ?
Je suis toujours profondément perplexe de voir des nord-américains faire intervenir leurs ancêtres [insérer un adjectif] de la 5e ou 6e génération pour venir justifier d’adopter tel ou tel sentier culturel alors qu’ils n’ont pas été élevé dans cette culture là, qu’ils n’ont jamais mis un pied sur le Vieux continent. Pas que cela les intéresse -c’est leur droit le plus strict et vouloir renouer le lien avec son histoire familiale est une chose admirable-, mais qu’ils puissent venir se permettre de dicter comment, à leur avis, qui a le droit de faire ci ou ça, et comment on devrait le faire. Exactement comme quand il semble admissible pour certaines personnes de dire que elles, elles sont légitimes pour pratiquer [XY] mais que les gens de telle voie sont des %@#!!* de faire pareil avec la leur. L’altérité, ca vous parle ?
On en vient à l’épineuse question du : faut-il habiter sur une terre, en être originaire ou a minima y avoir habité pour pratiquer la sorcellerie tradz d’un endroit donné ? J’ai tendance à penser qu’en plus des éléments sus-mentionnés, une quantité d’autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte : on peut avoir des connexions spirituelles avec certaines personnes qui ne font pas forcément directement parties de notre lignée génétique, on peut parfois se retrouver dans une position où un certain nombre d’éléments vont nous pousser dans cette voie, il peut y avoir des initiations, on peut être appelé par un endroit sans aucune connexion visible et constater ensuite qu’un ancêtre y a vécu et que cela soit « assimilé » dans la mémoire de la lignée, bref, je ne vois aucune raison de se limiter de manière formelle à quelques données restreintes et je n’ai pas de réponse toute faite et catégorique à donner. De manière empirique, j’ai pu constater que quand une affaire est sérieuse à ce niveau là, c’est rarement sans raison.

Au niveau de la pratique proprement dite, je doute que la sorcière ou le rebouteux ait eu besoin de grand chose d’autre que des objets de tous les jours. À l’heure actuelle, aller se chercher un bâton en forêt est sans doute devenu une sorte d’aventure qui sort de l’ordinaire, avec tout le salamalec que certains sont capables de faire autour. Dans la société rurale, c’était tout bête : les gens possédaient un bâton pour aller garder les bêtes (au pluriel quand ils étaient assez riches pour cela) : la belle affaire que d’aller se chercher un bâton. Certes, il y avait peut-être un bâton particulier, mais si tout le monde savait qui était la sorcière du coin, on se gardait en général bien d’en parler ouvertement.
Pareil pour les formules, mots de pouvoir et autres. Honnêtement, je me permet de douter qu’il était question d’une grande déesse, sauf si on considère la Vierge Marie. Mais pour avoir lu deux ou trois trucs, au moins dans certaines régions, on ne dérangeait pas « la Vierge Marie », on s’adressait spécifiquement à la Vierge de telle chapelle dans tel endroit et on avait recours à la sainte locale, patronne de la source machin, connue pour soigner le type de maux auquel on avait à faire (en tout cas en terre catholique). Dans la « sorcellerie traditionnelle païenne contemporaine », évidemment, le culte des saint/e/s, ça passe modérément, alors il fallait bien adapter un peu le texte d’origine (qui avait peut-être déjà été adapté d’anciennes litanies.)

Du coup, si les pratiques actuelles ont reformulées les pratiques plus anciennes qui ont elles-mêmes été calquées sur d’autres plus anciennes, alors comment on fait ?
Et bien on regarde ce que l’Église interdisait, par exemple. Et on se détend.
Vouloir singer d’anciennes pratiques alors que clairement, tout ce qui les entouraient n’existe plus  (et qu’il est possible que l’on en ait une vision lacunaire) est sans doute modérément pertinent. En revanche, c’est peut-être une bonne manière pour commencer à se cultiver sur la question, en ne se limitant pas à l’aspect sorcellerie d’une société donnée, mais en essayant d’élargir le champs de ses connaissances à son sujet. Parce que concrètement, on trouve pas mal d’articles visant à faire ci ou ça sur la base d’un rituel/autre que l’on a trouvé dans un bouquin et que la personne adapte en toute bonne foi. Sauf que ça serait pas trop mal d’essayer de comprendre pourquoi ce rituel/autre pour cette occasion / lieu / célébration avant de vouloir faire une transposition. Parfois c’est le cas, parfois pas. Bon, l’important c’est d’essayer. Certes, il vaut mieux une action, même pouvant être améliorée, que rien du tout. Sauf qu’au lieu de qualifier sa pratique de « sorcellerie traditionnelle » / « Sorcellerie des campagnes » et autres, il ne serait pas mal d’accepter que ce n’est qu’une réinterprétation moderne de ce qui a pu existé et qui désormais n’existe plus.