[PBP] N – Nuit noire de l’âme

L’expression « nuit noire de l’âme » est attribuée à Jean de la Croix. Elle désigne un sentiment de vide, d’absence de connexion à Dieu (nous on dirait aux Dieux :p).

Quand j’étais enfant, pendant une longue période, j’étais très connectée au spirituel, à Dieu. A tel point que je voulais me consacrer à lui et devenir religieuse, je n’imaginais pas une vie sans ce lien spirituel. Je passais pour une tarée auprès de mes rares copines de classe, et on m’avait dit que, de toutes façons, je changerai et que ca me passerai, ce qui me blessait énormément. Par la suite, avec l’adolescence, ca s’est arrêté, et j’ai traversé une phase complètement athée, vers l’âge de quatorze ans. Je n’ai redécouvert la facette spirituelle qu’au moment où j’ai découvert le paganisme et la wicca, vers l’âge de seize ans. C’était tout nouveau, tout beau, même s’il y a eu beaucoup de doutes, beaucoup de « non tout ca c’est dans ma tête », de « je suis toute seule comme ça, ca ne sert à rien. »

Et un jour, deux ou trois ans après le début, crac. Plus rien.
Ca ne s’est pas passé de manière aussi soudaine, et en y repensant, j’avais fait beaucoup de conneries et avec le recul, je ne suis pas sûre d’avoir emprunté certains chemins pour de bonnes raisons. J’étais en train de devenir inchiable : partie trop vite, trop loin, et je me suis pris un mur. J’ai du me le prendre plusieurs fois, et si ma pratique avait été différente, plus dévotionnelle, plus ouverte et moins « distribution de cadeaux, demandes en tous genres et « je me prends pour mieux que tout le monde parce que je suis une sorcière et j’en profite pour bidouiller ce que je ne devrais pas bidouiller » (oui j’ai été comme ça. Aujourd’hui, j’avoue que c’est un travail que je dois faire au quotidien : me rappeler comment j’étais et lâcher du lest quand je vois des attitudes qui m’énervent. Je n’ai pas fait mieux. Pire je ne sais pas, mais mieux certainement pas.) sans doute que ca ne m’aurait pas fait ca.

Connexion coupée. Plus d’antennes. Plus de rêves. Je n’arrivais plus à ressentir les dieux. Il n’y avait plus cette espèce de lien qu’il y avait avant, quelque soit ce que j’essayais de faire.

L’impression d’être amputée, morte. Une coquille vide, qui tente désespérément de renouer le contact avec le Divin. Mais de Divin il n’y a plus. Seulement le vide. Après avoir eu le sentiment d’être portée, entourée, on se sent seule, sans lumière intérieure, sans rien. C’est comme d’être enfermée dans une chambre noire, sans lumière et sans aucun bruit, même pas celui des battements de son propre cœur. On ne perçoit pas le moindre souffle d’air, les dimensions de la chambre noire nous sont inconnue et il est impossible de les appréhender. Toute notion du temps disparaît. On est là et quand on ouvre la bouche pour appeler, aucun son ne franchit le seuil de nos lèvres. Si on essaye de se palper pour se rassurer et se dire que notre corps est réel, c’est comme si on ne touchait rien (métaphoriquement parlant). Je crois que les trous noirs sont une bonne image.
Même si ma pratique était discutable, je sentais une connexion, quelque chose. Même si je n’appréhendais pas les déités comme je le fais maintenant, je sentais qu’elles existaient, peu importe la forme que je leurs donnais à l’époque.

D’après ce que j’ai pu lire, la nuit noire de l’âme sert en quelques sortes à nous purger spirituellement, elle est normale. Comme il est normal d’alterner période de connexion intense et des périodes plus creuses. Avec le recul, je me dit que c’était la meilleure chose qui a pu m’arriver, et que cela m’a sans doute évitée beaucoup d’autres conneries et complications.

Par la suite, c’est un peu revenu. Un peu, mais jamais comme dans mon enfance en tout cas. Quand on discutait de mystique avec E. (qui se définissait comme un mystique chrétien rationnaliste), j’avais envie de hurler et de me mettre en colère. J’avais ressenti cette connexion, cet amour là et il était perdu. Inaccessible. Je ne savais pas comment le faire renaître. Alors je me suis acharnée et plus je m’acharnais, plus je me rendais compte que les rituels, les codifications etc, ne servaient strictement à rien s’il n’y avait pas la source. Mais cette source là, j’en avais perdu le chemin.

Alexander L. Brown

Je me suis résignée, et j’ai retrouvé beaucoup, par rapport à la période noire. Mais encore une fois, pas tout. Je m’étais résignée, et je trouvais que c’était pas mal. J’en ai déjà parlé (dans mon post sur Beltane je crois) mais je m’étais convaincue que ce que j’avais ressenti dans mon enfance était dû à mon jeune âge, parce que « je n’avais rien d’autres dans la vie » et que j’avais grandi. Aujourd’hui je crois profondément que c’est faux : accuser sa vie, son âge, ses échecs et ses victoires pour justifier l’absence d’un ressenti, l’absence d’amour, c’est juste de la merde. C’est significatif d’une certaine souffrance, d’une certaine aigreur par contre.

Ce qu’on dit rarement, c’est que la reconnexion peut être extrêmement violente : comme de vouloir battre le record de l’apnée du premier coup (je n’ai pas voulu employer la métaphore de la caverne, parce qu’elle reprend une dichotomie ombre/lumière que je trouve moyennement pertinente). Dans la mesure où nos déités ont chacune des particularités, je ne pense pas que l’on puisse dessiner un schéma « de retrouvailles » qui soient valables pour toutes : certaines le feront doucement, d’autres brutalement etc. Pas pour nous nuire, mais parce qu’elles ont des motivations qui nous sont à mon avis inconnues. Je ne sais pas pourquoi elles viennent dans la vie de certains et pas d’autres, pourquoi ci, pourquoi ça. Au mieux j’ai des hypothèses. Le chemin de la source, on le retrouve parfois quand on pensais partir complètement ailleurs : je me souviens d’un proverbe (je ne suis pas certaine que ce soit vraiment un proverbe, je me méfie des on-dit) qui dit « on rencontre souvent son destin sur la route qu’on avait choisi pour l’éviter. »
En l’occurrence, je ne voulais pas éviter le chemin de la source, mais je pensais ne pas le trouver. Et le chemin de la déité qui m’a choppé par les pieds et m’a collé la tête dans l’eau jusqu’à ce que j’étouffe, je voulais l’éviter. J’ai trouvé que ca ne manquait pas d’ironie quelque part.
Finalement, on peut retrouver les sentiments de son enfance, même si le visage du Divin change avec les années.

Parfois, j’ai peur que ca m’arrive à nouveau. J’ai peur de reperdre à nouveau tout ca, et de ne pas le supporter.
Ca ne sert à rien de se prendre la tête ou de redouter de se faire mal avant que ca n’arrive. Je suppose, oui. Je sais aussi que c’est dans ces moments là que les « routines spirituelles » (j’ai horreur de ce terme à la con : comme si la pratique quotidienne était un pensum, une obligation dont se passerait. Mon travail moldu est une routine. Le travail spi’ non.) prennent tout leurs sens. Je devine que c’est dans ces moments là que c’est important de ne pas lâcher, de continuer, ce que je n’avais pas vraiment fait la première fois. Exactement comme il faut continuer à travailler sur les trucs qui nous font mal, parce que ca veut dire qu’il y a un problème, et qu’il ne faut pas dissimuler le sac de nœuds dans un coin mais le démêler patiemment.  C’est plus facile à dire qu’à faire, et j’avoue que même si je fais régulièrement mon Grumpy Cat, je suis bien contente de savoir qu’il existe d’autres personnes qui partagent leurs expériences, d’avoir des gens à qui parler, si/quand le « cas où » devient un « argh, au secours« .

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[PBP] F – Se tenir à la frontière : la poésie, la folie, la transe

On pourrait prendre les choses d’un point de vue strictement analytique et considérer la façon dont la poésie est vue dans les différentes mythologies. Son lien avec la magie, la mort. Mais ce n’est pas vraiment l’idée ici…

C’est une interprétation personnelle, mais pour moi, la poésie est quelque chose d’incroyablement puissant, doté d’une vie propre. Quelque chose qui possède le pouvoir de vous habiter, de vous posséder et quand elle envahit vos pensées, une fois que les mots se frayent un chemin jusqu’à votre esprit et qu’ils s’y gravent un refuge, vous êtes foutu. La litanie des mots qui reviennent, en boucle, encore et encore, une obsession qui vous ronge ou comme une divine extase. On finit par devenir une tombe remplie de mots, d’hallucinations, jusqu’à ce que les mondes se percutent, que les portes s’ouvrent, que les frontières s’abolissent. La poésie est une drogue dure, mortelle dans certains cas, et pour laquelle il n’existe pas de sevrage.

Les vers tournent, encore et encore, encore et encore. Jusqu’au moment où ils oblitèrent tout le reste, où vous n’êtes plus capable de penser, de formuler quoi que ce soit. Vous ressentez chaque mot, chaque intonation et prononcer ces mots devient l’accomplissement de quelque chose de « magique », et plus vous le prononcez, plus la jauge d’énergie monte, et plus elle monte, plus vous répétez encore, encore et encore. Vous êtes emplis de signifiant et de signifiés, et votre être s’efface. Toutes les autres pensées sont en sourdines, loin, comme abrasées par le phénomène de sons internes. Vous vous tenez au milieu d’une trame, ressentant, parfois sans même les comprendre, les inflexions, l’implicite des mots. C’est d’une certaine manière encore plus flagrant quand vous travaillez dans un endroit où les livres, la poésie occupent une place prépondérante, parce que leur intensité vous prend à la gorge, vous ne pouvez pas y échapper et quand bien même vous le pourriez, vous ne le voulez pas.
Il vous faut votre dose, votre fix, injecté directement dans la veine, les dents serrés sur le garrot. On ne choisit pas quelle came va nous faire de l’effet ou pas, ni pour combien de temps, ni quelles seront ses effets. Et quand vous déambulez dans des couloirs à moitié halluciné en récitant encore et toujours les mêmes mots (même si ce n’est qu’en pensée), avec le même rythme, quand toute votre âme se balance avec eux, on vous prendra au mieux pour un doux rêveur, la plupart du temps pour une personne pas nette, et parfois, on vous balancera que « la place des gens comme [v]ous, c’est dans une cage ».

Rajoutez à la transe poétique, la douleur (physique ou mentale) et/ou le sexe, et à mon sens, vous obtiendrez une puissance énergétique semble à l’explosion d’un réacteur nucléaire. L’explosion produite atomise absolument tout, et vous, au centre, y compris. Dans ces moments-là, les frontières s’abolissent, les mondes se superposent et vous êtes à leur croisées. Vous êtes hantés. Et la nuit vous vous retrouvez à battre la campagne à trois heures du matin, fascinée par l’eau noire d’une rivière avec en litanie toujours les mêmes vers de Yeats « Away come away ». C’est novembre, il  y a de la brume qui rend la campagne encore plus irréelle. Votre mère vient de mourir. Toutes les notions de consciences et de réalités ont explosés. Vous vous tenez debout au bord de l’eau, parmi les arbres, convaincue que si vous sautez dans l’eau, vous trouverez le palais de la dame du Lac. Vous ne savez même pas pourquoi les vers vous empêchent de dormir, pourquoi vous faite ca, pourquoi vous vous promenez au milieu de la nuit alors qu’il fait froid et que c’est imprudent. Vous vous demandez pourquoi l’endroit vous hante, pourquoi vous avez l’impression qu’on vous appelle Ailleurs, vient ailleurs. Quelque part, loin, vous vous souvenez d’autrefois, mais cet autrefois est devenu tellement vague que vous ne savez pas si c’était un rêve ou une réalité. Personne ne peut couper le son pour vous. Il n’y a plus de paix, plus de répit. Mangez et dormir vous semblent être devenues des choses ineptes, et quand vous appelez au secours, personne ne vous répond. Personne ne comprend.

Soit vous trouvez le chemin du retour, soit vous vous perdez. Si vous vous perdez, personne n’aura la clé pour allez vous cherchez. Aux yeux des autres, vous êtes simplement devenue folle. Vous savez confusément que non, mais chaque fois que vous cherchez le chemin pour retourner en Normalité, il se ferme sous vos pas tandis que les mêmes vers tintinnabulent, encore, encore, encore.

Il n’existe pas de demi-mesure. Vous appuyez sur le bouton ou vous n’appuyez pas. Vous ouvrez la porte ou vous la gardez fermée, mais une fois ouverte, toute résistance est inutile. Je pense que ca n’est pas pour rien qu’autant de poètes ont des vies tragiques ou se suicident. Je n’y lis pas le mythe de l’artiste en souffrance, plutôt celle de la dépendance, du sevrage impossible. Du moteur que l’on pousse encore et toujours, et quand l’aiguille arrive dans le rouge, ca n’a plus d’importance.
Plus rien n’a d’importance. On dit souvent que la poésie est un don des dieux ou des fées, et leurs dons ne sont jamais totalement bons ou mauvais, ils sont ambivalents et il y a toujours un prix à payer. Dans Les fées, d’Alan Lee, il est fait mention de la Gwenardel, un vampire de l’île de Man qui est aussi la muse des poètes, et que « ceux qu’elle inspire jouissent d’une vie brillante mais brève ». Je pense que la poésie, certaines poésies, résonnent des échos de leurs voix, qu’elle montre des passages, qu’elle nous transporte littéralement. Et que, d’une certaine manière, la poésie est dangereuse. Elle peut vous bouffer. Elle peut vous transporter, vous faire revenir et vous égarer. Les légendes sont pleines de ce genre d’histoire. Je me suis demandée longtemps pourquoi, jusqu’à ce que je me perde, que je revienne et que je me reperde encore. Jusqu’à ce que la poésie redevienne puissante et électrisante, comme de mettre ses doigts dans une prise de courant. La poésie est plus qu’un outil, c’est une source, un serveur de connexion, un passeport pour des pays où les cadres linguistiques n’ont plus lieu d’être. La danse de l’âme et de l’esprit avec l’ailleurs.