[Introduction au culte des Ancêtres] Problématique générale et vision moderniste

Note : Tous les cas de figure ne seront pas abordés, autrement il faudrait carrément un ouvrage sur la question. Il s’agit simplement de commencer à faire du déblayage sur la question. 

En guise d’introduction

Le culte des Ancêtres est devenu un sujet qui a largement resurgi ces quelques dernières années. Il ne va pas sans susciter de nombreuses questions et problématiques. C’est globalement un sujet qui peut rapidement devenir épineux car très personnel. Il est donc parfois délicat de conserver suffisamment de recul, pour diverses raisons.
Malgré -ou peut être en raison de- tous les articles que l’on peut lire sur la question, certaines interrogations demeurent : le culte des Ancêtres ne va pas toujours de soi, et malheureusement, certaines personnes, en raison de leur histoire familiale, se sentent plus paumée qu’autre chose.
J’ai décidé de me lancer et de faire une suite d’article sur le sujet, dans l’espoir que ceux-ci puissent éventuellement être utiles à quelqu’un.
Je n’ai pas la prétention d’avoir des réponses toutes faites ou d’être en mesure de dire que, si c’est votre cas, « tout va s’arranger, ne vous inquiétez pas, vous n’avez qu’à suivre le tutoriel et au final, ça va aller comme sur des roulettes ». Au contraire, je pense que ce type d’attitude est non seulement contre-productive, mais qu’elle est en plus irrespectueuse de l’histoire intime et du vécu de chacun et de chaque famille. Je ne condamne pas les auteurs de ce genre d’articles : je suis certaine qu’ils tentent de faire de leur mieux, et faire quelque chose est toujours préférable à l’inaction. Cependant, il est délicat de traiter de situations que l’on n’a pas nécessairement expérimenté soi-même. Ce qui est un peu la raison pour laquelle je me suis décidée. Mon histoire familiale est très loin d’être idyllique, et ce sur plusieurs générations. Elle n’est pas non plus typique, loin de là, je le reconnais. Du coup, j’ai été amené à reconsidérer toutes sortes de paramètres auxquels je n’aurais pas forcément pensé autrement, ce qui est naturel. Je n’ai évidemment pas la prétention de tout savoir sur la question (très loin de là) ni d’avoir dans ma famille/histoire tous les exemples, et si je fais preuve de maladresse en m’aventurant dans une extrapolation intellectuelle à des fins de démonstrations et que vous vous sentez offensé/e, je m’en excuse par avance. De même, gardez en tête que j’honore principalement des déités germaniques et nordiques, (On peut considérer que je suis asatrú , même si je n’utilise pas beaucoup le terme pour moi-même, pour différentes raisons.) ma vision des choses est donc influencée par ce prisme, et elle ne sera peut-être pas la vôtre.
Toutes les personnes n’ont cependant pas de difficultés à honorer leurs Ancêtres, ni n’ont eu dans leur famille de problèmes particuliers. Et c’est très bien. D’une certaine manière, j’espère qu’elles représentent la majorité (mais quelque part, au vu des nombreuses discussions sur le sujet que j’ai pu avoir avec toutes sortes de personnes différentes, de tous les âges, de tous les horizons et des deux sexes, j’avoue que j’en doute). Que ces personnes sans « épines » ne sentent pas offensées non plus : qu’elles savourent simplement leur chance, et puissent-elles continuer sur cette voie et transmettre à leurs éventuel/le/s descendant/e/s cette chance, et mesurer leurs paroles avant d’émettre d’éventuels propos blessants pour ceux qui tentent de redresser la barre.

Une autre raison qui m’a poussée à écrire sur le sujet, c’est que la majorité des articles que j’ai pu lire concernant les Ancêtres provenaient d’auteurs américains et anglophones. À l’instar d’une majorité de sujets me direz-vous. Nous sommes très contents de les trouver, et encore une fois, c’est bien que des gens se bougent le cul. Maintenant, pour tout un tas de raisons, je ne sais pas s’il est très probant de perpétuellement se baser sur l’expérience d’américains, pas plus qu’il ne me semble culturellement et spirituellement viable d’envier le fonctionnement d’un système qui repose sur une toute autre façon de vivre. À chaque endroit ses coutumes, sa façon de vivre et d’appréhender le monde. Elles sont différentes, et c’est tant mieux. (Mais cela, je n’ai pu le constater et l’éprouver que depuis que je vis moi-même de l’autre côté de l’Atlantique. Et non, je ne pense pas être en train de « m’américaniser », loin de là même. Mais ceci est une autre histoire.)

La vision moderniste

La vision actuelle du culte des Ancêtres possède des éléments plutôt marrants quand on y pense. Elle est assez mignonne, souvent pleine de bons sentiments contemporains et de généralités qui sont davantage révélateurs de notre société actuelle que des anciennes sociétés traditionnelles (concept somme toute relativement vague, puisqu’il ne marque pas les époques de manière précise. Une société traditionnelle : oui, mais quand ? Celle d’avant la Seconde Guerre mondiale ? Le XIXe siècle ? Avant la Révolution française – ou d’autres périodes génératrices de changements pour les autres pays, par exemple la révolution industrielle anglaise ?)
Prenons par exemple les arguments les plus facilement avancés en la matière :
• « Mais c’est important de rendre hommage à ceux à qui vous devez la vie. Et puis ils ont plus d’intérêts que les Esprits ou les Dieux à venir vous aider. Ils vous aiment et c’est directement dans leur intérêts que vous alliez bien et que le succès couronne vos entreprises. » (Pour reprendre peu ou prou ce que j’ai pu lire dans ce domaine). Ce postulat n’est pas totalement faux sur certains points, mais la manière dont il est présenté soulève un certain nombre de points délicats.
Premier problème : la façon de présenter la vie comme un cadeau. Je passerai sur le fait que tout le monde peut ne pas la considérer sous cet angle, pour arriver à un autre point que peu semblent relever : le fait que tous les enfants et descendants n’étaient pas considérés comme des dons, mais parfois bel et biens comme des fardeaux, des bouches inutiles qu’il allait falloir nourrir. La notion de l’enfant-merveilleux, de l’enfant-trésor, puisque les problématiques diverses conduisent à un nombre croissant de couples infertiles/stériles, et qu’il en résulte un nombre significativement restreint d’enfant, mais pour compenser, la science tente de pallier ce problème en proposant « un enfant de plus en parfait ». J’ai vu un documentaire intitulé Naître en 2040 dans lequel un professeur explique qu’il est ridicule et impensable de penser que l’on retournera à un modèle de familles nombreuses, et que compte tenu d’un certain nombre de paramètres, dont l’augmentation des perturbateurs endocriniens et de la pollution (sans même rentrer dans les explications socio-culturelles et économiques) conjugués avec l’augmentation e l’âge moyen de la p/maternité (parce que le sperme produit est de moins bonne qualité avec l’âge), les familles de 2040 n’auront vraisemblablement qu’un seul enfant, et que pour la majorité d’entres elles, la science interviendra puisqu’il faudra bien présenter « un enfant-trésor » quasi-parfait. Ça vous fait froid dans le dos ? Moi aussi, je n’ai pas pu aller au bout du documentaire.
Autre problème : celui des bâtards, ou comme ils étaient désignés dans le droit, des « enfants naturels » (notion qui, en France, apparaît à la fin du XIVe siècle, et ne disparaîtra qu’en… 2005. Et oui. En l’an 2000, la France a d’ailleurs été condamnée par la Cour européenne des Droits de l’homme pour avoir fait la distinction entre un enfant illégitime et un enfant légitime dans une histoire d’héritage.) qui peut créer de gros problèmes, non seulement durant la vie de l’enfant, pour lui-même (reconnaissance juridique, mais aussi au niveau des mentalités : la fameuse question de ce que j’appelle la régulation horizontale, c’est-à-dire le côté « surveillance par les pairs » pour s’assurer que la société (ou un groupe donné) fonctionne comme elle devrait, par opposition à la « régulation verticale » qui est effectuée par les instances étatiques. Pour donner un exemple concret et bien marquant, dans les camps de concentration, la surveillance des déportés étaient majoritairement effectuées par d’autres déportés. C’est de la régulation horizontale.) mais par la suite au niveau de la lignée, soit en raison de secrets, ou d’abandons (ou autres) qui vont générer, par exemple, des non-dits que les descendants auront à gérer, qu’ils en soient ou non conscients, mais aussi dans certains cas, par rapport à la hamigja familiale qui peut s’en trouver affectée. Cette notion d’enfant qui est forcément un don est globalement une vision moderne, mais qui plus est, moderne-aisée (par comparaison avec le mode de vie du paysan moyen vivant au XVIIe dans une région où l’agriculture est difficile) et empreinte de christianisme (notion de l’enfant qui est un don de Dieu) : les anciens du premier siècle ne s’embarrassaient probablement pas d’autant de considération (je reste volontairement dans le vague sur les précisions/localisation).
On pourrait entrer dans le détail des pratiques abortives (très anciennes) et de l’infanticide, mais le sujet étant assez spécifique, je passerai pour le moment dessus.

Dans la série « vision moderniste », j’appelle à la barre tous les clichés à base de « nos ancêtres ne divorçaient pas » et autres poncifs du genre. Oui, c’est connu. (Ici disons que nous parlons pour la période 1805-1955.) Nos ancêtres ne divorçaient pas, ne commettaient pas l’adultère (voir plus haut sur les enfants naturels), étaient travailleurs, ne se laissaient pas aller, se battaient courageusement pour la patrie (laquelle au fait ?) et tout le tintouin. C’est connu. Il n’y avait pas de problèmes d’alcoolisme, pas de femmes ou d’enfants battus, pas de suicides (je demande les statistiques en la matière pour la Bretagne entre 1850 et 1930, qu’on « rigole »), et pas de mariages qui finissaient en eaux de boudins, pas de filles-mères chassées de chez elles, pas de petites bonnes qui ont finies sur le pavé et pas de gamins morts sur les plaines de Russie et de Crimée parce qu’ils s’étaient enrôlés à la place de bourgeois personnes plus riches qui les avaient payés pour prendre leur circonscription à leur  place. (Je n’aborde même pas les histoires d’homosexualité). Concrètement, pour reprendre l’exemple du divorce,ce qui est sûr, c’est qu’il était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui et très mal vu, au moins en province. Que les femmes étaient souvent sans ressources propres. Voilà qui réduisait en tout cas les probabilités, mais cela existait. En témoignerait mon arrière-grand-père, cultivateur dans l’Alsace du début du XXe siècle, qui divorça deux fois.
Je ne suis pas en train de dire que c’était mieux ou moins bien, le but n’est pas de porter un jugement sur le mode de vie et les mœurs de nos ancêtres. Pas plus que je ne regrette qu’on essaie de s’inspirer de ce que leur mode de vie peut avoir d’inspirant. Il ne s’agit pas de faire un procès, simplement de relativiser un discours qui me paraît parfois un peu trop idéalisé et à des années-lumières de ce qu’a pu être l’existence de certains. Trop de distance entre le fantasme et la réalité me semble nuisible : on pourrait croire, à en entendre parfois certains discours, que si notre histoire familiale ne s’inscrit pas dans une image d’Épinal, alors elle n’est pas digne d’être honorée et que nos ancêtres en deviennent d’un seul coup des gens justes bons pour les oubliettes. Hors, nous n’avons pas vécu leurs vies, et considérer leurs vies passées sans tenter de les passer à la brosse à reluire pour le confort de sa conscience ou pour qu’elle soit plus reluisante (aux yeux de qui ?) me paraît être justement un exercice de fidélité à ces mêmes ancêtres. Comme tout un chacun, ils ont eu leurs forces et leurs faiblesses. Ils ont fait certaines choses qui méritent d’être honorées et d’autres qu’il est peut-être préférable de passer sous silence (j’ai dit passé sous silence, pas oublié). En somme, ils ont été comme vous et moi.
On ne jette pas une personne à la poubelle parce qu’elle n’est pas en tout point conforme à ses attentes. Pourquoi devrait-on agir de la sorte quand il s’agit de sa lignée ?

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6 réflexions sur “[Introduction au culte des Ancêtres] Problématique générale et vision moderniste

  1. Bon billet! Oui, un individu ne se résume pas à ses travers, aussi affreux soit-ils!

    De toute façon, la famille « idyllique » n’existe pas. Les faiblesses humaines sont justes mieux dissimulées dans certaines, que dans d’autres. La comédie humaine et ses jeux d’apparences qui rendent vertueux les plus pourris de nos médiatiques politiciens, devrait inviter à la réflexion. On accueille nos ancêtres avec bienveillance et tanpis s’ils picolaient comme des trous, battaient leurs enfants et n’étaient pas toujours fidèles!

    On est responsable (et encore, pas toujours) que de notre « propre » vie. On peut aisément s’imaginer (sans grand risque de se tromper: statistiques), que parmi eux, il y avait des assassins, des pédophiles, des escrocs et beaucoup de cons.., à qui l’on doit notre vie et qui nous permet aujourd’hui d’avoir cette conversation 🙂

    Le temps permettra également de porter à la connaissance de notre descendance, nos propres travers. Ainsi tourne la roue de la vie 🙂

  2. Etant moi-même une « enfant naturelle » (et donc une bâtarde) née bien avant 2003 et qui a bataillé pour avoir le droit de porter (uniquement) le nom de son père (pour des raisons purement pratiques, que je regrette un peu parfois finalement), je ne peux qu’applaudir.
    Le culte des Ancêtres est certes enrichissant, mais il a aussi la faculté d’ouvrir de magnifique blessures qui peinent souvent à se refermer. Mieux vaut en être prévenus 😉
    (Pour revenir sur mon exemple, je ne suis pas une enfant désirée, du moins pas du côté de la famille de mon père, et mes Ancêtres de ce côté-là me l’ont clairement exprimé en me méprisant royalement comme un caillou dans leur chaussure).

    Merci merci merci pour cet article !

  3. Sans même rentrer dans un culte des ancêtres, j’ai été emmenée par la force des choses tacher d’y voir plus clair sur ce gros arbre qui viens se poser derrière nous à la naissance. Comme un autre de tes billets sur ce thème (et qui m’avais bien servi à l’époque pour me donner deux trois pistes de réflexion à méditer), tu as une réflexion pertinente et j’attends avec impatience que tu rentre dans le vif du sujet.
    Merci pour ton article !

  4. Merci !
    On m’a déjà reproché de ne pas faire « comme il faut » parce que je ne pratique pas le culte des ancêtres. Mais la plupart des gens qui font ce reproche connaissent leur famille, s’entendent bien avec, son fiers de leurs ancêtres… Quand on ne rentre pas dans ces catégories, cette pratique est beaucoup moins évidente et attrayante 🙂

    • Yep. C’est plus hard que ca n’en a l’air toute cette histoire. Finalement, je croise plus de gens avec des « traumas familiaux » et des problèmes à ce niveau là que l’inverse. Du coup, ton commentaire se rajoute à ceux allant dans ce sens, et je me dis que, même si ma suite d’articles ne parvient pas à aider concrètement tout le monde, au moins ils se sentiront moins seul/e/s.

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