[SYLPHE] Ces monstres aux mâchoires d’acier dans des boîtes si fragiles

Avec un peu de retard par rapport aux autres, ma contribution au sujet de la peur pour le projet Sylphe.

Nos peurs, soigneusement enfermées à double tour dans le coffre de notre esprit. Nos peurs, bien présentes, que nous connaissons mais préférons ignorer, que nous empêchons de jaillir à l’improviste. La somme de nos craintes : d’échouer, d’être blessé, abandonné, oublié.
Nos peurs sont des clés et révéler leur nature est une arme à double tranchant.
Je pars du principe très simple que s’il faut connaître ses peurs, pour éviter qu’elles ne nous surprennent au moment le moins opportun, il est préférable de ne pas les partager avec le tout venant.
Plus on apprend à les connaître, plus on est à même d’en comprendre le mécanisme : qu’elles soient totalement irrationnelle (le monstre sous lit ou le vélociraptor dans la cuisine) ou qu’elles proviennent d’une source identifiable, savoir comment elles se déclenchent, d’où elles viennent, de quelles manières elles se traduisent, ce qu’elles nous poussent à faire ou ce qu’elles nous empêchent de faire, les réactions que l’on adopte quand elles nous saisissent. Tout cela permet, à défaut de les combattre efficacement, de pouvoir trouver une parade.
Par exemple, si l’on a peur de se faire agresser dans la rue, suite à une agression vécue par nous ou un proche, ou pour des raisons plus générales, pratiquer un sport de défense permet d’ajouter un outil qui permettra, l’éventuel moment venu, de pouvoir, pourquoi pas, réagir, bien que cela ne soit pas aussi simple que cela. (En l’occurrence, concernant les agressions, et plus particulièrement les agressions sexuelles, il y a le phénomène de la paralysie qui peut bloquer totalement la victime. Cette paralysie peut encore ajouter au traumatisme quand la personne se demande sans cesse par la suite pourquoi elle n’a pas réagit alors que, techniquement, elle aurait été en mesure de le faire. C’est encore plus le cas quand les gens, la police et tout le monde, interrogent la/le concerné/e en y mêlant une once de scepticisme.)
En revanche, savoir de quoi une personne a peur, c’est avoir une arme contre elle, un moyen d’exercer une pression, de la rendre malléable ou de lui faire du mal. Je ne pars jamais du principe que la majorité des gens sont bons et gentils, mais je ne pars pas du principe non plus que beaucoup sont intrinsèquement mauvais et prêt à faire du mal pour le plaisir, même s’ils existent indubitablement. La plupart sont surtout lâches et pense en premier lieu à leur gueule et en cas de problème, se rangeront du côté le moins menaçant pour leur routine, leurs préjugés, leurs fesses. Une minorité n’est pas vraiment menaçante mais peut devenir agressive s’ils se sentent menacés dans leur autorité, leur personnalité. En gros, si d’un seul coup une personne trouve que vous êtes, à tort ou à raison, une menace pour son petit territoire, elle peut vous menacer. Une minorité aime bien profiter d’une situation, même très passagère pour se défouler, surtout par le biais d’internet où il est facile de se comporter en nuisible le cul bien posé sur sa chaise. Et ainsi de suite. L’occasion fait le larron dit-on. Je ne rentrerai pas dans les détails de « pourquoi / comment les gens en viennent à agir de la sorte. » D’une parce que ce n’est pas le propos de l’article, de deux parce que je ne suis pas psychologue et que les généralités et la psychologie de comptoir avec une touche de nouvel-âge à la con pour se donner une profondeur et une humanité de facade, bof. Et ensuite parce que cela ne change pas le propos.
Quand vous avez un secret à partager, vous choisissez soigneusement la personne à qui vous vous confiez.
Cela devrait être pareil avec les peurs, on devrait même être encore plus vigilant dans ce domaine qu’on ne l’est avec les secrets. Un secret partagé est de toutes façons un secret qui finira par être éventé, qui remontera à la surface, et pas forcément dans les circonstances où cela vous sera favorable, il y a même à parier que ce sera le contraire. Eviter d’avoir des secrets (ce qui ne veut pas dire étaler sa vie dans les détails à tout le monde) c’est s’épargner une bombe à retardement planqué dans un coin. Eviter de partager ses peurs intimes, c’est éviter qu’un jour quelqu’un dispose d’un arsenal contre vous. Les bons secrets sont temporaires, les « bonnes peurs » canalisées, disséquées, progressivement évacuée. Ainsi, c’est vous qui aurez une longueur d’avance « le jour où ».

Je sais que c’est théoriquement bien joli, mais dans la pratique, plus difficile à faire, surtout que par définition, les peurs sont dans la majeure partie des cas, irrationnelles, notamment concernant les phobies (au pif). Ca m’a toujours tordu la gueule en biais quand, toujours par exemple, une personne dit qu’elle a peur des coccinelles et qu’on lui répond « mais pourquoi, ca n’est pas méchant tu sais ? » Merci Master Of Obvious. (En plus si ca se trouve, la personne a été un puceron dans une vie antérieure, ha ha ha !)
Petite, j’avais peur de me faire interner : c’était une menace que mes parents utilisaient tout le temps. C’était devenu une terreur, une véritable terreur. La seule mention de « on va appeler l’asile et tu n’en sortiras pas » provoquait une crise de nerfs et de terreur redoutable. Cela a continué jusqu’à ce que je devienne majeure. Et puis un soir, la crise de trop, mon père a appelé je ne sais quel numéro et un internement sur demande a été demandé. Il est arrivé triomphant dans le bureau en me disant que ca y est, j’allais être enfermée chez les fous et que je n’en sortirai jamais. La terreur de mon enfance et de mon adolescence matérialisée devant moi.
Pourtant, de manière complètement inattendue, il y a eu un déclic. Je suis là, recroquevillée dans un coin. Déjà païenne, bossant à cette époque de manière très soutenue avec la Morrigan. Cette sensation tenue et grandissante de « tu as le choix. Ou tu fais face à tes peurs, et tu gagnes. Ou tu les laisses te dévorer et tu es foutue. Il n’y aura pas de seconde chance. »
La psy est arrivée. Interrogatoire. La nana qui essaie de me provoquer un peu, qui me saisit les bras pour bien en exposer les marbrures. A l’intérieur, le calme fluide et lointain d’une présence solide comme du granit qui m’intime l’ordre de rester tranquille. Etonnament, j’y arrive. En définitive, il n’y a pas eu d’internement. Etant majeure, mes parents ne pouvaient pas le faire, et la psy n’avait rien vu dans mon comportement ou dans mes réactions quelque chose qui le justifiait. Et quand j’ai entendu sa voiture partir, je me souviens être rentrée dans la cuisine et avoir lâchée froidement à mes parents que premièrement, ils s’étaient foirés s’ils voulaient se débarrasser de moi, et que de deux, maintenant, c’était quelque chose dont je n’aurai plus jamais peur.
Je ne me considère pas comme particulièrement courageuse. Il y a des périodes où j’arrive à encaisser pas mal de trucs et des périodes où cela marche beaucoup moins bien. Mes peurs ne sont pas constantes, elles dépendent des circonstances, de mon humeur, des lieux, de mon entourage. J’ai parfois peur de trucs très cons. Parfois j’ai eu peur pour rien et rien ressenti dans des moments plus risqués.
Je sais qu’on ne les contrôles pas, j’essaie juste de ne pas laisser de zones de nids de poussière sous le tapis. Je sais quelles zones sont parfois un peu crade à ce niveau là. Je ne sais pas forcément pourquoi. Certaines partiront, d’autres ne partiront sans doute jamais. Les peurs font parties de notre personnalité, de notre histoire et probablement aussi de notre histoire familiale.

La peur dans ma pratique

D’une certaine façon, dépasser ses peurs (ou au moins essayer de) est un acte que je considère comme une offrande. Comme quand j’allais sauter du haut du plongeoir de la piscine quand j’étais petite fille, pour repousser mes limites un peu plus loin et m’entraîner à devenir plus courageuse.
Au sein de la pratique proprement dite, j’essaie autant que possible de distinguer la peur du doute, même si les deux notions sont parfois « relativement » proches.
Est-ce que la peur instille le doute ? Ou est-ce que le doute, quand il grandit, devient une peur ?
Par exemple, la peur de la folie ou du « c’est dans ma tête » qui semble relativement répandu quand on bosse avec les Esprits. Garder une part de doute raisonnable ne m’apparaît pas comme quelque chose de problématique, bien au contraire. C’est accepter à la fois sa potentielle défaillance, permet de garder les pieds sur terre et évite de se mettre à prendre des vessies pour des lanternes. Mais si ce doute raisonnable -que l’on peut choisir d’écouter ou de ne pas écouter suivant les configurations- grandit au point de paralyser totalement l’action (pour faire simple), alors probablement, le doute est devenu une peur, et de cette peur, il peut advenir que l’on ait besoin de se rassurer, ce qui peut engendrer d’autres types de problèmes.
Douter des Esprits, des Dieux est sans doute un moyen de fonctionner pour éviter de se retrouver piéger. En avoir peur, (en français il y a moins de nuances à ce niveau là, mais en anglais, on peut traduire la peur « simple » par « fear » et la « peur respectueuse, pleine de ravissement » par « awe », ce qui permet plus de finesse) dans le sens le plus « simple » (fear) risque d’ouvrir des « portes » et de mettre en branle certains types de processus qui finiront par nous piéger exactement comme on ne le voulait pas. Dans le même ordre d’idée, pendant un rituel de groupe en forêt, si une personne se met à flipper et que par réactions en chaîne d’autres se mettent à flipper, il y a des chances pour que l’on soit en position de flipper soi-même (phénomène du groupe) même si ce n’est pas notre genre, mais en prime, on risque d’attirer plus de problèmes, d’Esprits et d’Entités pas franchement cool.

sylphe4

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2 réflexions sur “[SYLPHE] Ces monstres aux mâchoires d’acier dans des boîtes si fragiles

  1. Pingback: Pharame | La Messe des Pâquerettes

  2. Salut. J’ai une remarque à faire sur le « il ne faut pas exposer ses peurs au tout-venant ».
    Je comprends la logique mais, en en parlant avec certaines personnes, à propos d’autre chose (les masques sociaux) j’ai compris que mon avis divergeait. Peut-être que les exposer au tout-venant peut être une sorte de défense. On ne peut pas se caparaçonner entièrement, et le jour où quelqu’un découvre la faille, on est non seulement blessé, mais déstabilisé. J’ai vu, au contraire, bien des gens exposer leurs peurs, leurs défauts, à la face du monde, et ainsi s’immuniser contre la plupart des attaques. Car comme faire vaciller une personne à propos de ce qu’elle assume pleinement? L’idéal serait bien sûr d’assumer sans jamais devoir passer par le biais social, mais ça me semble utopique.
    Et, même, ce peut être une force. Certaines personnes sont incapable de voir ce qu’il se passe sous leurs yeux. Y mettre nos faiblesses est peut-être le meilleur moyen de les leur cacher.
    Je pense même que l’on peut désarmer l’autre en étant complètement sincère à propos de ses faiblesses, dès le départ, sans concession. Ça surprend toujours, ça impose un certain respect.
    Dans un monde où personne n’aurait de masque, en porter serait un avantage. Mais dans ce monde où chacun ne pense qu’à plâtrer ses fissures, les laisser à l’air libre me semble un sacré atout.

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