Père-de-Tout ou tyran ? L’approche du Gullveigarbók (ou « pourquoi l’aveuglement est dangereux ») [Odin Project #17]

“Gullveig, Heiðr, and Aurboða ascend from Nifelheim” – Vexior

[Tout au long de l’article qui va suivre, je reprendrai l’orthographe des noms tels que l’auteur les utilise].
Je suis en train de lire le Gullveigarbók de Vexior, un livre qui étudie la figure de Gullveig-Heiðr-Angrboða. L’auteur de l’ouvrage est à la base, d’après ce que j’ai compris, un praticien du Chaos, et sa théorie est pour le moins inhabituelle.
Pour résumer, il présente les rime-thurses qu’il associe aux forces primordiales , et il leur oppose le démiurge, ici Óðinn, qui n’est pas présenté comme un créateur, mais plutôt comme un tyran qui ordonne le Chaos et dont la lumière est une lumière faussée porteuse d’illusion et de mensonge. (Loki est quant à lui présenté comme une sorte de Prométhée).

Je n’ai pas encore lu tout le livre, mais d’un point de vue intellectuel pur, sa théorie et ses explications sont intéressantes. Il étudie l’étymologie et les textes pour étayer son point de vue. Il défonce au passage un certain nombre de spécialistes comme John Lindow, H.E. Davidson, Edred Thorsson (et Kaldera -même si je vois pas ce qu’il fait à côté des trois autres- qui se fait tailler un putain de costard) pour s’être planté sur l’étude de Gullveig (d’après l’auteur de l’ouvrage en question).

Tout au long de ce que j’ai pu déjà lire, les ǽsir et les vanir se font démonter la tronche : en gros, Óðinn est un tyran qui enchaîne l’âme, un dieu finalement pas plus futé que les autres qui vole leur savoir aux géants. Les deux familles sont présentées comme des déités qui vont de toutes façons se faire poutrer leurs faces par Gullveig qui les a devancé. Si ce qu’il est raconte apporte un éclairage sur la Gullveig, mais aussi sur la naissance des enfants de Angrboða, sur le rôle de Loki et sur la partialité probable de Sturluson, je pense que c’est un livre qui peut énormément déstabiliser le lecteur.

Peu importe ce que je lis, j’essaye toujours de séparer  l’aspect intellectuel pur et l’aspect « non-factuel » (je ne vois pas comment le dire autrement). Dans le cas présent, autant je trouve qu’au niveau des analyses et des réflexions, c’est passionnant et je trouve que son point de vue n’est pas dépourvue de cohérence, autant d’un point de vue « non-factuel », je ne le suis  (au sens de suivre) pas. Je pense qu’on peut comprendre intellectuellement, mais la compréhension intellectuel est une chose différente de l’adhésion, faut d’un meilleur terme, j’emploierai le mot émotionnel. Je vais essayer de démêler tout ça plus précisément, si je ne suis pas claire, n’hésitez pas à me le dire.

Par rapport à sa vision et à sa pratique, percevoir Óðinn comme un tyran, un imbécile, un salopard qui, ha ha, va finir par crever comme les autres (ses propos, bien qu’écrits, dans un registre de langue moins familier sont plus ou moins de cet ordre) se tient. Si je ne scindais pas l’approche intellectuelle et l’autre, cela pourrait m’énerver, et le mécanisme de mon énervement serait tout aussi compréhensible que celui qui conduit Vexior à aboutir à son propre point de vue. Cela pourrait aussi me déstabiliser profondément, détruire mes éventuelles illusions.

Je pense que, très sincèrement, que suivant le lecteur, c’est le genre de livre qui, suivant le lecteur peut soit finir à la poubelle en quelques secondes ou minutes [qu’est-ce que c’est que c’est que cette grosse daube écrite par un couillon ?], soit provoquer une explosion monumentale dans sa tête. En ce qui concerne le premier cas de figure, j’avais déjà abordé un sujet similaire dans cet article. Je ne sais pas si « insulter les dieux » les froissent, s’ils en prennent ombrage ou quoi (et comment le saurais-je ?) Par contre, je sais que ça peut blesser, révolter, énerver des gens. Comme toute cette histoire qu’il y a eu récemment aux USA, avec le cimetière des dieux. Pour être honnête, je mentirais si je disais que cela ne m’avait pas profondément agacée. Mais dans ce cas de figure, j’ai tendance à me demander ce qu’il y a au-delà des apparences. Qu’est-ce qu’une action cache réellement. Quelles en sont les éventuelles motivations. Le pourquoi du timing, etc. Après avoir eu mon bac, j’ai suivi, le temps d’un été une prépa pour le concours d’entrée à Sciences-po. J’ai oublié tout ce qu’on m’a appris cet été là, sauf ce moment où un prof nous a dit : « quand une info tombe, quand quelque chose fait les gros titres, demandez-vous toujours : pourquoi ? pourquoi maintenant ? Et regardez ailleurs, derrière. Grattez. » C’est devenu un réflexe. En l’occurrence, j’ai l’impression que, moins que les Dieux, ce sont les gens que l’on essaye de blesser. Qu’on provoque. Dont on guette les réactions. Je pense qu’en France, personne n’aurait eu l’idée de faire ça, parce que pour ainsi dire, il faut être « païen » [remplacer par un autre terme si vous voulez] pour savoir que ça existe, qu’on est là. Par contre, aux USA, c’est une autre histoire.
Le problème, c’est que souvent, cela marche. Les gens réagissent au quart de tour, il n’y a qu’à faire le tour des blogs [anglophones] qui ont parlé de cette histoire. Les réactions virulentes que cela a suscité. Et au milieu de ces réactions virulentes, les nouvelles attaques à base de « eux ne sont pas des vrais païens / ceux-là ne connaissent pas leurs priorités, etc. » Divisez pour mieux régner. Sun-Tzu en parle, et il faut reconnaître que ça fonctionne toujours du tonnerre. C’est presque navrant. Scinder l’intellectuel et l’émotionnel, ca permet d’éviter de foncer le mufle collé au sol : je me suis demandé dans quelle mesure ça n’était pas justement la technique de Vexior : énerver quelqu’un pour ensuite l’exploser quand il est vulnérable.

Considérons ensuite la manière dont les Dieux sont présentés : si vous idéalisez une idée, une Déité qui n’est, par essence, pas parfaite. Si vous gardez vos œillères et que vous vous construisez un château de sable, alors vous serez vulnérable à ce genre de lecture. Parce que d’un seul coup, si elles ne vous exaspèrent pas -si c’est le cas, potentiellement, vous passez à côté de choses intéressantes, vous serez facilement manipulable par le biais de vos émotions, comme avec le cimetière des Dieux- vous vous prendrez un missile en pleine figure. Parce que c’est une chose de tenir ses croyances au milieu de gens qui vous prennent pour un/e débile. C’en est une autre de voir d’éventuelles certitudes se fissurer. A ce niveau là, je reconnais que le livre est très bien ficelé : Gullveig est décrite comme ayant réussi à semer et à faire germer les graines de la destruction dans l’ordre du monde qu’Óðinn a établi, et je crois qu’il peut produire le même effet chez une personne.

Plus on considère une chose suivant un axe de dualité blanc / noir, bien / mal, gentil / méchant, plus on est manipulable, simple à cerner, à berner. Et plus on se cantonne à une approche « gentil = je t’aime », « méchant = je ne t’aime pas », plus on peut se perdre si d’un seul coup, les couleurs ne sont plus ordonnées comme on les avait rangées. C’est le risque qu’il y a dire « j’aime bien telle déité parce qu’elle est puissante, qu’elle sait plein de choses, qu’elle a fait ci ou ca » : alors vous allez faire quoi si une personne arrive et vous dit « non, non, non, tiens regarde. Les miens par contre, foutront les tiens par terre » (l’emploi des pronoms possessifs pour désigner les dieux, bon…) ? Vous allez en changer ? Vous vous sentirez trahi ? Vous aurez envie de casser la gueule de la personne qui vous dit ça ? Dans tous les cas, votre axe aura explosé, et soit vous refuserez de le voir, soit cela peut vous faire mal.
Et je ne rentre même pas dans les cas de figures où ce sont d’autres déités qui peuvent venir, avec ce type de déclaration. (Oui, ça peut arriver). Vous ferez quoi ?

Je ne sais pas encore quoi vraiment penser de ce livre. J’attendrai de le finir. Puis je laisserai décanter. Je comprend son axe, et il est intéressant, et il me donnera des angles de réflexion par rapport à certaines figures et déités de la mythologie nordiques.
Est-ce que cela change ma perception du Vieux ?
Sur le plan intellectuel, je ne sais pas encore, j’attendrai de le finir.
Et sur le plan non factuel ?
Franchement, à votre avis ?

3 réflexions sur “Père-de-Tout ou tyran ? L’approche du Gullveigarbók (ou « pourquoi l’aveuglement est dangereux ») [Odin Project #17]

  1. À quand une mythologie des Géants? Personnellement, ils m’ont toujours plus intrigué que toute la clique et si Loki en est issu, ça veut probablement dire que « eux » ont davantage le sens de l’humour. Je te l’ai déjà dit il y a quelques temps, je trouve que les dieux nordiques ne sont pas du tout à la hauteur et que le vrai pouvoir réside dans l’autre camp, les forces (même chaotiques… mais qu’est ce que nous savons, nous, petits humains de leurs desseins, qui sommes-nous pour les juger « chaotiques », nous petits civilisateurs maniaques, tondeurs de pelouse, et adeptes des parterres de gravier?) de la Nature. Ceci dit, il y a des aspects d’Odin que j’aime, même le coté particulièrement sinistre. Mais il est le seul. Et puis ce que j’aime chez Odin est peut-être finalement réminiscent de ce que j’aime ailleurs, Merlin l’enchanteur, l’Ankou.
    Gullveig… Freya?
    Je vais le lire ton livre (tu t’en doutes ;-)).

    • J’ai pensé à toi et à notre dernière conversation en l’écrivant : ce que tu disais sur les gens qui voient tout de manière manichéenne, et qui sont bons pour se créer des névroses de cette manière.
      Le clivage de la mythologie nordique est très révélateur des lieux dans lesquels les scandinaves vivaient en fait. Pour le reste, je les trouve tous fascinants, dans les interactions entre les différents camps, leurs origines… (D’ailleurs, Tyr, qui de première abord – au moins pour moi- est pas franchement le plus « subversif » est sans doute beaucoup plus complexes et chelou que je ne le pensais). Sur le chaos et tout le reste, je pense que le bouquin peut te plaire. Sur Odin, bon, je suis pas objective, je l’aime beaucoup :3 Même si on me le présente comme un tyran ou ce que tu veux. (Ce qui à fait ressortit à l’Homme sa vieille maxime : « si un sorciéron vous aime bien, et que vous êtes un des pires connards du monde (la compétition est serrée dans ce domaine), cela change-t-il pour ledit sorciéron le fait qu’il vous aime bien ? Il semblerait que non » :p
      Odin et Loki constituent peut-être une des relations les plus fascinantes de tout ce panthéon là. ^^

      Après, honnêtement, entre les discours que l’on entend sur eux, le contenu des Eddas etc, et « l’UPG » parfois y’a un monde… Balder, le dieu gentil, lumineux et bon… euh… oui, oui, bah on a juste zappé tout ce qu’il y a derrière qui dépote sa race. Il est pas plus « sympa » (au sens niais du terme) que son daron. Au passage, sur Gullveig, l’auteur explique d’ailleurs pourquoi pour lui, elle n’a rien à voir avec Freyja. 🙂 Je te le passerai.

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