[PBP] K – Khaos

Vénérer des déités dites sombres : l’autoroute vers les emmerdes ?

La semaine dernière, dans le cadre du Pagan Blog Project, j’ai lu un article qui m’a interpellé, par rapport aux liens entre les problèmes que certains païens rencontrent et le fait de suivre des déités chaotiques et/ou sombres.

People with all sorts of personal problems, backgrounds of difficult family relationships and who just plain don’t fit in, are frequently and often disproportionately drawn to New Religious Movements (NRMs) of which the Neo-Pagan movement is one.

However, I’ve also noticed that many of these people are focusing their worship on gods of chaos, destruction, death and social upheaval. Certainly deities such as the Morrigan, Dionysus, Kali, Shiva are legitimate parts of our religions but I’m wondering if giving and getting to much attention to and from them is collectively adding to our problems.
http://paganleft.wordpress.com/2013/05/27/khaos-are-we-praying-for-it/

En d’autres termes, existerait-il un lien entre l’attention portée à des déités comme Morrigan, Dionysos, Kali ou Shiva (pour reprendre celles citées dans l’extrait ci-dessus) et les problèmes auxquels certains de leurs suivants doivent faire face ?

Vaste question. Déjà ca me renvoie à une vision particulière : celle que les dieux en ont quelque chose à faire de nous, et que nous sommes dans une relation bilatérale. C’est assez évident dit comme ca, mais ce n’est pas une vision partagée par tout le monde.

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est la distinction entre la démarche volontaire et le fait d’avoir une déité particulière qui se pointe dans votre pratique.

1.1 La démarche volontaire

Si l’on décide de se tourner vers telle ou telle déité, la question est : pourquoi ? Que recherchez-vous ? Quelles sont vos motivations profondes ? Je pense que le plus important n’est pas d’avoir des raisons « pures » ou « bonnes » ou de ne pas en avoir, l’important c’est de ne pas se voiler la face sur nos réelles motivations, qu’elles soient acceptables socialement ou pas. La seconde c’est d’en savoir un peu plus sur les déités en question, de ne pas se contenter de chercher deux ou trois mythes à leurs propos ou de dresser des tableaux de correspondances et d’offrandes, mais de les resituer dans un contexte culturel et historique, d’étudier leurs éventuelles interactions avec les autres divinités de leur panthéon, de savoir si elles étaient honorées / sont honorées et dans quel contexte. En d’autres termes, plus on sort une déité de son contexte, de son histoire, de son essence, plus on a de risque d’en faire une marionnette dont l’apparence nous arrange.

Kayama Matazo 1983

A mes yeux, personne n’est obligé d’avoir une pratique reconstructionniste, mais avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître ce qui relève de nos arrangements personnels des faits culturels/historiques/mythologiques est une base. Evidemment c’est tendu, évidemment, c’est long et chiant. Mais il ya de très fortes chances pour que vous ayez une vision « romantique et personnelle » de la déité en question : peut-être que dans votre pratique, elle sera proche de ce que vous pourrez expérimenter, et peut-être pas. Faire la part des choses peut aussi vous éviter un pavé surprise sur le coin de la tronche : vous ne pourrez pas forcément l’éviter, et cela ne veut pas obligatoirement dire que vous vous en prendrez un, mais au moins, vous avez un minimum d’infos sur là où vous mettez les pieds.

1.2 La démarche involontaire

J’appelle « démarche involontaire » les cas de figure où vous vous retrouvez nez à nez avec une déité qui a manifestement quelque chose à vous faire écouter. Souvent, vous ne voulez pas, en particulier si elle n’a pas nécessairement « bonne réputation », sinon ca n’est pas drôle. Certains vous diront « allez faire un tour et voir ce qu’elle veut », éventuellement renseignez-vous (ou pas si vous êtes un peu tête brûlé comme moi).
D’autres personnes en revanche (notamment en ce qui concerne le paganisme nordique) vous diront qu’il est préférable d’appeler à votre secours les divinités « honorables » pour qu’elles vous aide et de fuir les autres comme la peste. C’est compréhensible d’un point de vue théorique, mais d’un point de vue pratique, je dirais bien que 1/ parfois ca ne suffit 2/qu’est-ce que vous faites quand la déité en question est tout de même perçue comme « acceptable » mais que vous ne voulez pas d’elle ou qu’elle vous fait peur ?
Parce que c’est sympathique comme argument, mais personnellement, quand il s’agit de déité comme Odin, ce genre de théorie atteint vite sa limite. Parce qu’il n’est pas franchement du genre à laisser tomber, et parce que s’il est honoré, j’ai pu constater en épluchant certains forums américains accessibles aux visiteurs (j’aurai peut-être du m’abstenir d’ailleurs, vu sur quoi je suis parfois tombée) il était redouté dans les anciens temps, mais dans certains groupes, ca n’a pas l’air d’avoir beaucoup changé, le mot d’ordre étant « on l’honore mais on tient nos distances et on préfère qu’il ne s’approche pas trop et ne nous remarque pas sinon c’est craintu pour notre tronche. » Je comprends leur point de vue ceci dit.

2. Le syndrôme Idiocracy

Venons-en à la problématique principale de l’extrait : à vénérer des dieux sombres / chaotiques, vous ne cherchez pas un peu la merde quand même ?

Je pense que c’est surestimer l’intelligence humaine et rendre un peu trop facilement la nature de certaines déités responsables de nos emmerdes. Par contre, l’attitude de la personne, le travail à entreprendre par rapport à soi et ses problèmes, sa capacité à réfléchir, à se remettre en question et à se bouger le cul pour faire évoluer sa vie est à mon avis un facteur beaucoup plus important que l’identité des dieux et des déesses que l’on prie.
Si vous êtes atteint de ce que j’appelle le syndrôme Idiocracy, vous pouvez prier qui vous voulez, vous resterez le nez dans le caca. J’en ai vu et j’en vois des gens qui se tournent vers les déités en choisissant dans une liste celle qui correspond au remède qu’ils cherchent, et à qui ils font un rituel, une demande, une offrande pour qu’elles arrangent tout par magie, pouf. Et parmi ces déités, il y en a beaucoup des « lumineuses » : est-ce que vous croyez sincèrement que les choses s’arrangent pour eux ? Non. Est-ce que vous croyez sincèrement que les dieux sont des distributeurs de cartes chance / malchance ? Non.

3. Les limites du paradigme sombre / lumineux et l’équilibre artificiel

Ca me fait doucement ricaner cette manie qu’on a de les classer dans des cases : alors, toi tu vas dans l’équipe noire, toi dans l’équipe blanche. Et attention après je choisis en équilibrant en piochant dans chaque case pour créer l’équilibre. Putain mais vous avez une pratique spirituelle ou vous composez une équipe de foot ?

L’important, ce n’est pas de savoir « de quels types » sont les dieux que vous priez, ou de vouloir respecter arbitrairement un équilibre qui par ailleurs répond à des concepts limitatifs que vous avez définis. La seule chose importante, c’est l’impact que ces déités auront sur vous : comment le travail, les dévotions et tout le toutim va vous transformer. Quelle personne allez-vous devenir ? Et là, tout dépend des gens.

Ca me fait rire jaune et me fait pousser des crocs ces histoires de « tournez vous

Creation of Earth (By Sukharev)

vers les déités lumineuses, elles vont vous aider. » Mais vous pensez sincèrement que lumière = gentil ? Vous pensez que parce qu’elles ont des caractéristiques douces etc, elles en auront forcément quelque chose à foutre de vous ?

Pendant dix ans, je les ai appelées, suppliées, priées, demandées de m’aider. Je me suis fait jeter partout : par les Freya, les Brighid, les Gaïa, les Déméter, les Kuan Yin, les Tara, les Isis, les Bélénos. Aucune de ces déités -et j’en oublie- ne m’ont aidé ou ne m’ont aidé à me sortir du champ de ruine qu’à été mon adolescence. Aucune. Aucune n’a eu pitié de moi, aucune ne m’a aidé à  apaiser le monstre en moi. Aucune. Tout ce que ca a réveillé, c’est une blessure encore plus immense, une détresse et une rage encore plus grande. La seule qui a été là consciemment pendant dix ans, c’est Morrigan. Et puis Hela. Et Odin. Les deux que je fuyais par peur et pour d’autres raisons. Ils m’ont permis de regarder le chantier, et petit à petit, certaines choses se sont refermées, certaines douleurs se sont fait moins sourdes. J’ai passé neuf ans à fuir Hela et Odin. Neuf ans à appeler tout le monde au secours et à tenter de me sortir de certaines choses, la tête remplie de toutes ces histoires sur la lumière et l’équilibre. Et si finalement je suis toujours là, c’est parce qu’ils m’ont aidé à apprivoiser certaines choses, que j’ai pu faire certains travaux sur moi et d’autres trucs aussi. C’est littéral et factuel.

Quand j’ai passé des mois allongée sur mon plumard à ne plus rien sentir, juste capable de regarder les heures s’égrener sur une pendule, quand j’ai passé des nuits à répéter comme une litanie des bribes de mots qui ne voulaient rien dire au bord d’une rivière, me demandant si je ne devais pas me jeter dedans, aucune gentille déesse lumineuse n’est venue me tendre la main, m’aider à me reconnecter à la source. Aucune. Et quand cinq ans plus tard j’ai retrouvé quelque chose que j’avais cru perdu pour toujours, « ma lumineuse » avait plutôt l’apparence d’un Borgne à l’air goguenard.

La question « peut-on faire confiance aux déités ? » est tout aussi valable pour celles qui sont étiquetée sombres que pour les lumineuses. Il n’existe pas de chemin tout tracé, de modèles à suivre. Certains guériront en travaillant sur eux et grâce à certaines déités qui ruineront la gueule d’autres personnes. Et vice-versa. Rien n’est intrinsèquement bon ou mauvais, chaotique ou ordonné, sombre ou lumineux. Il suffit de lire les mythes qui les concernent : franchement, vous trouvez Artémis et Apollon sympa d’avoir massacré les enfants de Niobé ? Vous la trouvez cool l’histoire de la tentative de viol de Daphné ? Vous trouvez Loki craintu ? C’est lui qui rapporte à Thor son marteau,(après avoir coupé les cheveux de Sif…).
C’est comme une grande toile au sein de laquelle certains fils paraissent plus clairs ou plus foncés suivant la lumière et les couleurs qui les entourent, mais tous ont leur utilité.

Si vous voulez transformer votre vie en champs de ruine et que vous passez votre temps à chier dans la colle, peu importe les déités que vous priez : vous êtes le seul responsable à bord. C’est votre bateau  votre voie. Elles ont autre chose à foutre que de passer leurs temps à recoller les morceaux pour des crétins qui n’en font qu’à leurs têtes. Vous voulez vénérer Untel parce que l’ombre vous fait peur ou Machine parce que c’est true d’être dark ? Dans les deux cas, vous ne trouvez pas que c’est un peu limité comme attitude ?

Si vous essayez vraiment, si vous voulez vraiment évoluer et changer, peut-être que celles qui ont vraiment quelque chose à vous apprendre ne seront peut-être pas les plus rassurantes.

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7 réflexions sur “[PBP] K – Khaos

  1. Je ne peux que plussoyer ce post, où finalement tu rappelles une vérité fondamentale, mais qui finit souvent par passer à la trappe (comme beaucoup d’autres). Séparer les divinités en 2 catégories opposées, faire preuve d’un certain manichéisme, est autant réducteur que pour les personnes, et pour tout en règle général. Les divinités sont des êtres complexes et à part entière, et on n’a pas notre mort à dire sur qui elles vont chercher ou pas, et à qui elles vont répondre ou pas.

  2. J’aime beaucoup la comparaison avec la toile, et surtout ta conclusion sur le fait qu’on est « seuls responsables à bord ». Comme disait Platon : le Dieu n’est pas responsable du mal qui nous arrive. La typologie « Volontaire/Involontaire » du travail avec telle ou telle divinité me semble intéressante, mais j’y suis un peu étranger. N’étant pas fondamentalement éclectique, en effet, je suis toujours étonné de ne pas trouver l’idée de Panthéon. En effet, pour ma part, c’est plutôt un Panthéon que j’ai choisi, plutôt que telle ou telle divinité, même si dans ce Panthéon, j’ai une divinité d’élection. Et de fait, dans mon interaction avec mon Seigneur, toutes les divinités interagisse en même temps, que se soit de manière latente ou patente, par synergie positive ou négative.

  3. Pingback: La peur de certaines Déités [en lien avec le Loki Project #17] | L e    C a i r n

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