Quartier de lune.

Quand je pense à eux, je les imagines aussi différents que nous le sommes, terriblement humains et pourtant à des années lumières. Je regarde les chemins entre les maisons et quand je marche le long des allées du parc, je me demande à quoi ressemblait cet endroit il y a cinq cent ans. Il y a mille ans. Il y a deux mille ans.

Je me demande à quoi ressemblait la terre que les dieux ont connus, et je me dis que les représentations contemporaines sont plus que faussées, ne serait-ce que parce qu’au niveau du faciès, je suis presque certaine que les structures osseuses du visage d’il y a mille ans ne se calqueraient pas sur les nôtres. Il faudrait que je cherche des livres d’anthropologie.

Je rêve et dans le rêve, je raconte un rêve fait pendant le rêve, et tandis que je le raconte, en superposition j’ai l’image d’un lac et d’un arbre. Et quand je me réveille je retrouve pour un instant le fil de sensation de la forêt estonienne, du bleu de la Baltique et moi qui plonge toute habillée dedans pour mieux la ressentir, la voix de mon père qui me demande ce que je fabrique et ce qui me prend, pour être sortie aussi soudainement de la voiture à peine garée et me ruer vers l’eau glaciale. Je vois un arbre immense, les branches dessinant des formes anguleuses, et les mots du Hávámal qui viennent tambouriner à la porte de mon esprit.

Je ne les vois pas comme les personnages imaginaires de récits erratiques, mais comme les traces, brodées et rebrodées d’une existence si lointaine que nous avons perdu le fil. Le fil ténu reliant le corps, l’âme. Le premier et le dernier souffle, le murmure bouillonnant du sang dans nos veines et les profondeurs vertigineuses de la mémoire. Le flux et le reflux persistant de la lumière minérale, organique. Je ne sais pas ce que les runes signifient, je ne le comprends pas. J’entends seulement l’inaudible chant incompréhensible, les fragments d’une énigme et les reflets kaléidoscopiques de leurs voix. Il n’y a jamais de questions pas plus qu’il n’y a de réponses, il n’y a que des bribes microscopiques et friables que nous tentons de renouer. Et comme dirait Pasternak « Personne ne fait l’histoire, on ne la voit pas, pas plus qu’on ne voit l’herbe pousser ». Nous ne savons pas, nous écoutons seulement. Nous nous tenons au milieu d’un champs de navettes de tisseuses, pris dans des toiles dont le secret nous est, heureusement pour nous, inaccessibles. Parfois au plus, nous posons le doigt sur un brin de laine, sentant le relief d’un nœud et le visage de l’autre accomplissant le même geste. Hallucinés.

Je pense qu’ils habitent dans nos cœurs, dans nos esprits autant qu’ils habitent les autres mondes, et que la fracture « archétype ou réelle » est une simplification. Ils ont survécus, dissimulés pour mieux revenir hanter le monde. Que les querelles humaines sur les questions théologiques les font rire.

Je ne leurs demande rien. Je ne leurs pose pas de questions, pas plus que je ne suis à l’aise pour en poser aux gens. Leurs vies ne me regardent pas, et il m’apparaît malvenu de débarquer comme un journaliste d’investigations pour dénouer le pourquoi du comment.
Et je me demande parfois, quand je lis sur les hypothèses UPG sur l’œil qu’Odin a sacrifié et sur le fait qu’ils ont été lui demander, si ces mêmes personnes iraient lui poser la même question si les textes avaient dit qu’il avait sacrifié une de ses couilles. Juste pour voir. Juste pour me taper une bonne barre de rire non factuel. Je pense que si c’est pour échafauder ce genre de théorie, mieux vaut se servir de son cerveau, bien qu’il ne soit absolument pas certain qu’aucun d’entre nous en ait un fonctionnel.

Nous sommes en fait incapables de les comprendre dans leurs globalités, tout au plus peut-on percevoir quelques facettes, mais la totalité nous écraserait. Peut-être que c’est ca qui les amuse dans le fond. Nous vivons le temps d’un battement d’aile, on ne capte rien à rien, on se crêpe le chignon pour des conneries quand on ne s’entretuent pas carrément, on doit faire avec toutes sortes de « contraintes techniques », mais au final, étrangement, on a une capacité d’amour assez impressionnante. La seule chose que nous partageons sans aucun doute avec eux, c’est l’humour pourri.

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