[PBP] C – Cimetière

Je me souviens de ma première visite dans un cimetière. C’était en Italie, j’avais 6 ans. Ma mère nous avait emmené au cimetière du village, ma soeur et moi. Elle nous avait montré les tombes de la famille, les fleurs, les lumignons et les photos. Je me souviens comme si c’était hier de la photo d’un bébé sur un colombarium, et de ma mère qui me dit « elle est photographiée morte ». Et puis « Quand on rentrera en France, ne racontez pas à Papa que je vous ai emmené au cimetière, il n’aime pas ça. »
Je me souviens de ma question tandis que nous remontions l’allée centrale pour sortir. « Maman, à quel âge on meurt ? » Et je me souviens de sa réponse « Mais il n’y a pas d’âge pour mourir tu sais. » Vaste perspective.
Je me souviens des visites en pleine nuit. Des centaines de tombes illuminées par les lumignons électriques, de l’atmosphère de paix et de calme qui y régnait.

Tous les ans nous y allions plusieurs fois, avec ma sœur, on remettait les vases en place, on nettoyait des tombes pratiquement abandonnées. Ma mère nous expliquait que c’était bien, que les morts nous voyaient faire et qu’ils étaient contents.

Vers l’âge de douze ans, j’ai commencé à y aller souvent. C’est devenu l’endroit où je passais toutes mes après-midi, si possible pendant la sieste, quand il n’y avait personne. Je m’occupais des tombes, j’allais récupérer des fleurs en plastique dans les bennes à ordures et je les mettais sur les tombes qui n’avaient jamais rien. Avec mon argent de poche, j’ai acheté des bougies. J’ai toujours admiré la coutume juive qui consiste à poser un caillou sur la tombe, et je faisais pareil, sans arrières-pensées.
Je ne sais plus ni pourquoi ni comment, mais j’ai « adopté » deux morts qui étaient dans des tombes dont personne ne s’occupaient plus. Une des tombes étaient tellement à l’abandon, sans inscriptions ni rien, que j’avais pris mon pendule pour trouver son nom. Le pendule m’avais dit qu’il s’appellait Robert. Bon, soit. Je m’asseyais sur des tombes pour discuter avec la personne dedans, ou je me mettais sous un des cyprès pour écrire mon journal. Personne ne venait me déranger, j’étais parfaitement tranquille.
Évidemment, le fossoyeur a fini par venir un après-midi à la maison, voir ma mère et ma grand-mère, pour se plaindre et dire que ca commençait à faire scandale. Les gens avaient peur que j’abîme les tombes et que ca jasait : ce n’était pas normal pour une jeune fille de mon âge : j’étais censée m’occuper des garçons, pas des morts. On m’a demandé de ne plus y aller. J’ai dis « oui oui ». J’ai simplement commencé à explorer les cimetières des autres villages, même si ce n’était pas la même chose que « le mien ». Je n’ai jamais considéré que c’était une attitude étrange ou spéciale. J’avais envie de faire ca, je le faisais.

De manière générale, les cimetières sont des endroits que j’aime visiter, des endroits que j’aime fréquenter, surtout quand je voyage à l’étranger. Je me souviens que j’aimais particulièrement le coin des enfants et des bébés morts. Toutes ces tombes de marbres blanc, bleu, rose. Les statuettes d’angelots, les fleurs, les photos. Je me demandais de quoi ils étaient mort, ca me fascinait. Encore aujourd’hui, quand je vais dans un cimetière, je regarde s’ils ne sont pas tous regroupés dans un coin  à part, même si cela paraît comme une curiosité un peu macabre.

Je ne ressentais pas de compassion spéciale pour eux parce qu’ils étaient morts très jeune. Ni pour eux ni pour aucune des personnes dont les corps étaient allongés sous les pierres ou réduit en cendre dans les colombarium. Je n’en éprouve pas plus aujourd’hui. J’aime toujours me rendre dans un cimetière et m’occuper des tombes, un peu au pif. En revanche, je ne vois pas l’intérêt de les pleurer ou de faire du sentimentalisme, c’est quelque chose qui me dépasse complètement et que je trouve inutile. Ca ne veut pas dire que j’ai un cœur de pierre, que je n’éprouve rien ou que je ne pense pas aux chagrins des gens. Simplement, pour moi pleurer un mort parce que « oh le pauvre, il est mort bébé/beau… », c’est comme commencer à se mêler de ce qui nous regarde pas, sans rien savoir, se conduire en voyeur tout en se réjouissant de sa petite existence. Un peu comme les grandes déclarations publiques suite à des drames ou à des catastrophes.

« Nombreux sont ceux qui sont morts et qui mériteraient la vie. Pouvez-vous la leur donner, Frodon ? » dit Gandalf dans le Seigneur des Anneaux.

Il a raison. On y peut rien. Ce n’est pas notre rôle.
Les morts sont morts, faire du bruit ne les ramènera pas. La mort n’est pas une malédiction, une punition ou une libération. C’est un fait organique. Bien sûr que je n’aime pas qu’une personne que j’aime (ou même que je connais) meurt. Personne n’aime ça. Mais je n’aime pas non plus les grands discours dithyrambiques sur la mort, ou les attitudes de pleureuse.

En Italie, du moins dans les régions rurales, encore au début des années 90, il était relativement courant de voir des gens apporter à manger aux morts. Ou des personnes passer tous les soirs raconter leur journée à un mort. Ce n’était pas quelque chose d’extraordinaire, j’ai eu l’occasion de le constater de mes yeux. C’était un fait absolument normal. Une amie de ma grand-mère avait parlé à son premier mari de l’homme qui la courtisait et qui voulait l’épouser. Et d’après ce que ma grand-mère m’en avait dit, il était d’accord. Elle racontait tout ca en riant, elle n’a jamais voulu me dire les mots exacte de son amie. Maintenant que je suis adulte, je pense que je peux en imaginer la teneur.

En 2013, on a l’impression que c’est devenu quelque chose qui est soit considéré comme « étrange » ou alors que c’est devenu un genre de « spécialisation païenne » très à la mode, alors que ca a probablement existé dans de nombreuses cultures et que, dans la manière dont on m’a élevé, c’était quelque chose de normal, de sain même, parce que la mort faisait partie de la vie, et la vie de la mort. Chacun dans son mondes, et les trajectoires continuent. Je m’étais étonnée dans ces conditions, que le fossoyeur soit venu râler. Ma grand-mère m’avait expliqué que c’était surtout parce que les gens avaient peur que je casse des vases, que je vole des fleurs ou que j’ai une attitude irrespectueuse. Quand je lui ai dit que j’allais dans d’autres cimetières, elle a rit et m’a dit « mais oui, va. Ca leur fait de la compagnie, vas les faire rire un peu, frut*« .

* enfant

4 réflexions sur “[PBP] C – Cimetière

  1. J’aime beaucoup ta perspective sur la mort et les cimetières et moi aussi, la manière dont tu racontes. Ça me désole vraiment l’attitude qu’adopte notre société aujourd’hui envers la mort et les défunts. Les gens ne devraient pas attendre d’être mort pour enfin enfin cesser de se gâcher l’existence avec cet esprit de conformité. Ce n’est pas la mort qui est absurde, c’est ce que nous faisons de notre vie, tous ces potentiels et élans condamnés dans l’oeuf pour ménager cet ordre rigide qui règne depuis trop longtemps.

  2. Je partage totalement ta vision des choses : petite, je visitais les cimetières dès que possible, j’y trouvais la paix, le recueillement, je fleurissais les tombes mal entretenues en « piquant » quelques fleurs aux autres, je me promenais paisiblement dans les allées. Je n’ai jamais ressenti de tristesse non plus. Ils étaient là, on passait un moment ensemble. C’est tout. Cela devient plus difficile aujourd’hui, dans les grandes villes, la plupart des cimetières sont faits différemment, les sépultures ne sont plus en pleine terre, mais murales. Cela me met moins à l’aise.

  3. Les cimetières j’aimais ça parce que c’était calme et peu fréquenté. C’est drôle de voir qu’on est capable de plus parler à des pierres tombales qu’à des gens en fait. Faut croire que les vivants sont tellement à côté de la plaque qu’on s’abstient de leur parler, surtout quand on est enfant. Puis un jour mon père est mort. J’avais treize ans. C’est une des dernières fois que je suis allée dans un cimetière. Parce qu’un jour j’ai compris qu’il n’était pas là-bas. J’ai plus voulu y aller. P….. viens de m’apercevoir que finalement mon coeur est un cimetière ambulant ! Gloups…

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