[PBP] B – Les relations bilatérales et American Gods

American Gods est un roman de Neil Gaiman. Un roman très intéressant à plusieurs titres. Certes l’histoire est très bien construite et l’écriture est agréable, mais c’est aussi un livre extrêmement riche à d’autres niveaux. Je pense qu’il fait partie des livres à lire absolument quand on est païen. Cela fait un moment que je voulais aborder ce sujet, et je ne suis pas sûre d’y arriver parfaitement, mais je vais quand même  tenter d’expliquer pourquoi sans trop spoiler si vous ne l’avez pas lu.
Quand on le lit, une des choses qui frappe, c’est la compréhension des dieux par l’auteur. On trouve rarement des interprétations contemporaines aussi fidèles de leurs personnalités, de leurs comportements, de leurs essences et par ricochet, l’explication de ce que j’appelle « les relations bilatérales ».

Les déités sont parfois considérées comme étant uniquement des archétypes, comme si elles n’existaient pas réellement. Bien que je comprenne le raisonnement à la base de cette hypothèse, ce n’est pas mon ressenti. Pour moi, même si les déités peuvent effectivement des expressions archétypales et exister à la fois en nous et comme représentation, elles existent bel et bien. J’aimerais aussi souligner qu’on ne demande pas à un chrétien -pour faire très simple- de dire que Dieu est un archétype s’il ne veut pas passer pour un original. Alors pourquoi, en tant que païen, devrait-on avoir à le faire ? Je ne parle pas de « figures de regroupement » comme « La Déesse » et « Le Dieu » qui eux m’apparaissent comme des « simplifications » archétypales généralistes (regroupements avec lequel j’ai vraiment beaucoup de mal aujourd’hui pour diverses raisons, mais ce n’est pas la question).

Dans American Gods, il est entre autre question de ce que deviennent les dieux dans des pays dont ils ne sont pas originaires, et dans un monde qui peu à peu cesse de croire en eux. Je pense que nous transportons les dieux avec nous, partout où nous allons. À partir du moment où nous les prions quelque part, elles se mettent à exister dans cet endroit. D’une certaine manière, je trouve que la citation latine ci-dessous résume très bien cela :

Omnia mea mecum porto
Je transporte avec moi tous mes biens.
(Citation attribuée par Cicéron à Bias de Priène)

Pour cette raison, je pense que les querelles des dieux du sol, et la question qui y est rattachée, à savoir prier les dieux de son sol est un peu obsolète. Pour ne citer qu’un exemple historique, le culte d’Isis a été exporté et s’est implanté jusque dans le sud de l’Angleterre et certains historiens pensent que la représentation de la Vierge Marie tenant Jésus dans ses bras est une adaptation de statues plus anciennes représentant Isis tenant Horus. Dans ce genre de cas, quels dieux faut-il privilégier ? Les « purs et vrais » ou les multitudes de déités qui sont venues se greffer ? À ce moment là, aux États-Unis et au Canada, on ne devrait prier que les déités amérindiennes. À moins bien sûr qu’on ne prenne également en considération la tendancieuse question du sang. Pour pousser encore plus loin le raisonnement, Odin (puisqu’il est l’exemple que je connais le mieux) étant sans doute une déité d’origine plus modeste (pour le quart d’heure amusant, Dumézil émet l’hypothèse qu’il aurait pu être… un gobelin au départ !) et il est probable qu’il aurait pris la place d’autres déités (Tyr par exemple) : faut-il le prier en considérant son aspect originel ou son aspect plus tardif ? Et encore je ne parle pas de la façon de les vénérer. Voilà pourquoi je trouve que ce genre de questionnement n’a vraiment lieu d’être, du moins dans ma pratique actuelle. Après, je suppose que cela à un sens pour les gens qui le font. Ou du moins, je l’espère.

Pour se recentrer sur la question du départ, dans American Gods donc, les dieux sont moribonds. Plus personnes ne croient en eux et leur puissance décline inexorablement. Toute la question de l’article pourraient se résumer à cela : si plus personne ne croit en eux, les dieux disparaissent. Pour que cela n’arrive pas, Voyageur tente de jouer une dernière carte, culottée et désespérée, et de rameuter tous les dieux qui ont survécus pour essayer un ultime truc.

Tout au long du roman, c’est quelque chose qui ressort de manière flagrante : les dieux ont besoin de nous. Poussé à l’extrême, c’est presque tragique en fait. Cela ressort de manière grinçante dans certains comportements, notamment celui de Voyageur/Wednesday, qui passe un temps non négligeable à coucher avec des filles pour tenter de retrouver un peu de pouvoir/d’énergie.
À un certain niveau, cela me fait penser aux articles de certains blogs en langue anglaise sur certains phénomènes et types de dévotion qui seraient assez rares. A un niveau d’interprétation purement logique, presque mathématique, je dirais que suivant l’état dans lequel les dieux se trouvent, il serait compréhensible que ces phénomènes ne soient pas aussi rares que certaines personnes semblent le penser.

D’un point de vue statistique, je pense que les paganismes contemporains sont très minoritaires. Les Déités n’ont peut-être plus grand monde de qui elles peuvent attendre offrandes, prières et dévotions. [note : pas des dévotions « mécaniques », quelque chose qui vient du cœur. De notre âme. Avec de réels sentiments. Pas pour se faire bien voir ou par acquis de conscience, même si parfois c’est mieux que rien notamment si on a eu des problèmes avec certaines déités.] Pour cette raison, elles sont peut-être plus proches de nous qu’elles ne l’ont jamais été.

Voilà pourquoi je parle de relations bilatérales : les déités ont des effets sur nos vies, mais nos actions et nos comportements en ont également sur eux. Si nous les oublions, si nous cessons de croire en eux, ils se dilueront et je crois que oui, oui les dieux peuvent disparaître. Peut-être pas inexorablement, probablement que tant qu’il restera une trace d’eux, ils pourront revenir, mais ils ne pourront jamais revenir à l’identique (les dieux évoluent, du moins je le pense). C’est une des raisons pour lesquelles je ne veux pas « gommer » les détails gênants de leurs histoires, des mythes, de leurs caractères. Pour moi on les prend comme ils sont ou alors on ne prend pas. On a le droit de pas être d’accord avec tout, on a le droit de préférer certains aspects, mais on n’a pas le droit de leurs faire subir un toilettage comme si les dieux étaient des caniches abricots.

Je ne prétends pas qu’American Gods soit l’exacte vérité, mais ce livre a le mérite de présenter les choses de manière très imagée, compréhensible par tous, sans pour autant manquer de profondeur. En même temps, même si sa lecture (ses lectures plutôt) m’ont fait réfléchir à deux ou trois trucs, ca m’a nettement plus remué le jour où j’ai fait un rêve pendant lequel je me retrouvais dans le livre, à discuter avec Voyageur et Neil Gaiman.
Le plus étrange étant sans doute mon évolution dans la compréhension du passage cité ci-dessous : la première fois que j’ai lu le roman, vers 2008, je comprenais parfaitement la fille. J’étais plus de son avis. Quand je l’ai lu pour la seconde fois, en octobre, je comprenais plutôt le point de vue de Voyageur.
Cela, ajouté à d’autres détails, m’a fait sentir que, sans doute, mes croyances, ou plutôt ma façon de croire et de considérer les choses dans leur ensemble avait beaucoup évoluée depuis le début de ma pratique. Dire où j’en suis est nettement plus compliqué. D’abord parce que ce n’est pas forcément très net, je pense qu’il y a pleins de choses qui se recoupent. Ensuite parce que ce ne sont pas forcément des choses avec lesquelles je suis à l’aise.

Et dites-moi : en tant que païenne, qui révérez-vous ?
— Qui je révère ?
— Tout à fait. J’imagine que vous avez un éventail de choix assez large. Alors, pour qui est dressé votre autel personnel ? Devant qui vous inclinez-vous ? Qui priez-vous à l’aube et au crépuscule ?
Les lèvres de la jeune femme s’agitèrent un certain temps sans qu’elle émette le moindre son, puis elle déclara :
« Le principe féminin. C’est un truc pour se fortifier, vous voyez ? »
— Parfaitement. Et a-t-il un nom, ce principe féminin ?
— C’est la déesse qui est en chacune de nous, répondit la fille à la boucle de sourcil, en prenant des couleurs. Elle n’a pas besoin de nom.
— Ah, fit Voyageur avec un large sourire de chimpanzé.
Traduction de Michel Pagel – p.321-322

And tell me, as a pagan, who do you worship?”
“Worship?”
“That’s right. I imagine you must have a pretty wide-open field. So to whom do you set up your household altar? To whom do you bow down? To whom do you pray at dawn and at dusk?”
Her lips described several shapes without saying anything before she said, “The female principle. It’s an empowerment thing. You know?”
“Indeed. And this female principle of yours. Does she have a name?”
“She’s the goddess within us all,” said the girl with the eyebrow ring, color rising to her cheek. “She doesn’t need a name.”
“Ah,” said Wednesday, with a wide monkey grin.
American Gods – p. 243-244

5 réflexions sur “[PBP] B – Les relations bilatérales et American Gods

  1. J’adore American Gods, il m’a aidé à mieux cerner certains dieux et à mieux comprendre certaines choses.
    Le passage dont tu parles m’a d’abord fait rigoler et puis je me suis rendue compte qu’il reflète une triste réalité. Je parle de tout le passage où il lui parle aussi de Pâques et de ses origines païennes et où l’on constate le gouffre d’ignorance de la nana. On a l’impression qu’elle ne sait pas pourquoi elle est païenne et qu’elle n’a pas (encore?) envie de chercher plus loin. J’ai vraiment eu le sentiment dans ce passage d’entendre rire Gaiman, comme il se moque de la communauté païenne ! lol (ou peut-être cherche-t-il juste à nous mettre face à nous-même et pousser nos questionnements plus loin… j’aime Gaiman ! LOL)

    J’ai aussi mis un moment avant de m’adresser à des divinités en particulier et à me rendre compte, en interagissant avec eux, que c’est à vase communicant, ça marche dans les deux sens. Il y a le pouvoir que l’on a sur eux et celui qu’on leur laisse avoir sur nous. Au moment où j’en suis de mon cheminement, je considère ma relation avec eux comme un partenariat, une amitié aussi. Car comme tu l’as bien souligné, les offrandes viennent du coeur. Au départ, je n’ai pas fait d’offrandes, je leur ai simplement parlé (de moi, de ma vie…) et j’ai tendu l’oreille pour entendre leur réponse. Je ne vais pas faire de cadeau à quelqu’un que je ne connais pas ! Une relation se construit sur le long terme. Ce n’est que très récemment que je fais de vrais offrandes à Odin parce que je me rends compte que je l’aime tout simplement et ça me fait plaisir. Ils sont terriblement humains nos dieux ! 🙂

    • Je dirais que pour la question du pouvoir qu’on les laisse avoir sur nous, parfois, c’est vraiment pas voulu. Mais après, on accepte ou on accepte pas.

      Pour le reste, je n’ai jamais -sauf Dana, exception notable- réussi à avoir un lien avec une déité consciemment approchée. Celles avec qui j’ai vraiment un lien se sont imposées, parfois de manière assez trash (l’exemple le plus violent étant sans doute Odin. J’ai mis plusieurs années à ouvrir les yeux et un sacré temps pour accepter, non sans provocation et autres ;o Je ne voulais pas de lui, je n’ai pas franchement eu le choix jusqu’à ce que j’accepte, là je l’ai eu et ca a été assez rude). Pour les offrandes, ca m’est toujours apparu d’instinct, un truc non réfléchi (comme l’immense majorité de ce que je fais : je me pose rarement des questions, je tripouille et c’est tout ^^).

      • Je crois que « tripouiller et c’est tout » est la formule gagnante à tous les coups ! XD (pourquoi ça ne marche pas pour le loto d’ailleurs ?!)
        Je connais d’autres personnes, comme toi, à avoir une relation imposée avec une divinité « lourde » et c’est vrai que quand je vois comment elles en chient, je me demande si c’est normal que ça se passe plutôt bien pour moi… ^^’ C’est complètement idiot car chaque relation est unique et il n’y a aucune raison de douter de la légitimité de chacune, ça doit venir de mon éducation judéo-chrétienne, il me faut souffrir ! lol
        Cela dit, puisque Odin s’est imposé malgré toi, dans quelle mesure penses-tu avoir une influence sur lui ?

  2. En fait, au début il s’est imposé et seulement par la suite j’ai eu disons le « choix » si on peut dire. Pour ce qui est d’en baver, on peut résumer les choses de manière factuelle : l’inversion brutale d’un paradigme peut être violente si l’un de ses pôles est en surcharge énergétique.

    Pour la souffrance j’aurais beaucoup de choses à dire là dessus et ce n’est pour moi ni le lieu ni l’endroit adéquat pour résumer ce que je pense (trop long, trop complexe) mais violence et souffrance sont deux choses distinctes.

    Pour le reste, ce que tu appelles « influence » (ce qui peut se comprendre au sens premier du terme -si mon cerveau déconne pas trop vu l’heure et mon état de fatigue- je l’appelle interpolation ou « travail à faire » mais ca fait partie des choses personnelles que je ne partage pas. Je trouve généralement plus intéressant de parler des théories et, d’une certaine manière, l’exposé de choses « logiques » -même si certaines découlent d’une analyse empirique.

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